La jeunesse et les "autres" : pour une prolifération des possibles à l'heure du vide

La jeunesse a été projetée dans un monde désenchanté. Disparition des grands récits eschatologiques, atrophie de l'avenir et révolution sans buts ni direction. Nous trouvons nous dans l'impossibilité de rêver l'avenir ? Quelles responsabilités pour la société et pour la jeunesse ? Un changement est-il possible, et désirable au vue de la crise profonde que subit le système néo-libéral ?

La Jeunesse et « les autres » : pour une prolifération des possibles à l’heure du vide

L’AVENIR EN CRISE  : CHANTIER PHILOSOPHIQUE ET IMAGINAIRE POUR UNE JEUNESSE DÉSENCHANTÉE

 

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtrier ? Ce que le monde a possédé jusqu'à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d'inventer ? La grandeur de cet acte n'est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d'eux ? » 

— Le Gai Savoir, Livre troisième, 125.

 

Qu’est ce qui peut-bien unir les insurrections de Santiago du Chili, les violences multi-scalaires subies et dénoncées par les « Gilets Jaunes » à Paris, les contestations en Équateur, au Liban, en Colombie, à Haïti etc ? Quels liens peut-on faire entre ces insurrections populaires nationales, et la crise actuelle du système économique mondial ? « C’est la fin d’un système ». Voilà une phrase que l’on entend de manière récurrente, comme un cri de ralliement, comme une dénonciation finale, comme la révélation d’un même coupable derrière le masque de ressentiments trop longtemps fermentés, ceci donnant lieu à l’explosion d’une commune colère, une colère collective. S’il s’agit en effet d’un système économique, la contestation - et la crise qu’elle implique - semble ne pas s’arrêter à cette seule dimension. De là, vient, selon moi, la complexité de l’événement, et son caractère « massif ». Au delà de l’économie, au delà de cette remise en cause du mode de gestion néo-libéral du système capitaliste, nous assistons peut-être à une contestation qui se veut malgré elle, hautement politique et philosophique. Sont soulevées à l’échelle internationale des problématiques sociales, démocratiques, écologiques, mais de celles-ci, semble poindre une crise « mythologique », impliquant valeurs, et récits ayant structuré jusqu’à maintenant nos vies de citoyens, de gouvernés.

La remise en cause économique et politique du système néo-libéral amène indubitablement à une refondation de nos structures imaginaires. Dans le champ de bataille social, démocratique et écologique émerge un conflit mythologique où d’anciens récits légitimant laissent place, peu à peu, à un « no-man’s land » idéologique. De ce dernier semble germer de multiples « autres » : un autre contrat social, une autre vision du Bonheur (eudaimonia), un autre Sens, un autre Etat, un autre Homme, une autre Humanité... Autant de « possibles » désirables, ayant pour ambition de combler ce vide nouveau. 

Si dès 1989, Francis Fukuyama ré-introduit le concept hégélien de Fin de l’Histoire, il semble aujourd’hui que dans le tumulte de la contestation résonne l’appel à une autre fin, un désir irrépressible de « nouveau départ », de l’espace pour une nouvelle histoire humaine, ou du moins, une survivance de celle-ci à travers la nécessité d’une rupture, sinon d’une tabula rasa.  Il semble y avoir à ce moment de notre histoire commune, un danger paradoxal prenant racine à la fois dans le rêve emphatique, et le pessimisme résigné. Bien qu’il y soit aujourd’hui fait appel, il convient tout de même de se demander si le temps des récits et des rêves n’est pas définitivement aboli. Au delà de la brèche politique et philosophique qui s’ouvre devant cette contestation commune et son injonction, sine qua non, au changement, il est légitime de questionner la possibilité même de l’avenir comme re-fondation. La découverte de notre position absurde, conscience à la fois de notre liberté et de notre impuissance, ne rend-elle pas caduque la lutte ? Le point central de notre réflexion portera avant tout sur la place de la jeunesse dans cette révolution imaginaire. Jeunesse qui s’est largement démarquée, donnée à voir dans les multiples insurrections survenue en 2019, que l’on pourrait regrouper sous le terme d’élan révolutionnaire à l’échelle international. 

Nous résumerons notre questionnement ainsi : Ce désenchantement global a des répercussions  cruciales sur nos significations imaginaires sociales. Si il porte avec lui une tentation de résignation généralisée, elle soutient également une possibilité de re-construction. Elle est une brèche par laquelle les peuples pourraient enfin exercer leur autonomie en instituant un nouvel imaginaire social-historique, une nouvelle destinée commune. La jeunesse semble pouvoir jouer un rôle majeur dans cette re-fondation. Longtemps associée aux désirs d’utopies, à la volonté optimiste d’un changement possible et nécessaire, elle subit aujourd'hui une crise de l’avenir aggravée par une atrophie du rêve : l’impossibilité de penser le désirable, un projet nouveau, au delà de la simple négation du présent. En nous penchant sur la multiplicité des possibles, sur ces « autres » qui émergent nécessairement de la contestation - l’avenir apparaissant alors comme un immense chantier philosophique et imaginaire - nous nous demanderons jusqu’à quel point est-il possible et souhaitable d’apporter une réponse adéquate, sous forme de rêve ou de projet concret, au chant du cygne d’un système en crise. Jusqu’à quel point la jeunesse peut-être le catalyseur de cette révolte sourde issue d’une volonté nécessaire de changement total ? 

  

 L’avenir au XXIème siècle, se caractérise principalement par son incertitude. Il est encore à construire pour certains, ou à subir pour d’autres. Quoi qu’il en soit, il est assez présomptueux, et certainement hâtif de vouloir dès à présent faire des prédictions sur notre destin collectif. L’avenir sera, mais il dépend de trop de facteurs pour que l’on en dresse le portrait exact. Il convient plutôt de se concentrer sur ce qui apparaît aujourd’hui comme des certitudes. Nous sommes au temps du présentisme, de la réflexion de court-terme. L’avenir n’est plus un rêve, ni un échappatoire idéologique, mais un grand point d’interrogation sur lequel viennent s’agréger tantôt nos craintes et tantôt nos espoirs. Notre imaginaire politique commun est en profonde mutation. La structure mythique néo-libérale qui avait jusqu’à présent configurée nos désirs, dictée les règles de nos existences sociales et politiques, et déterminée nos pré-conceptions imaginaires, est en crise. Les crises du néo-libéralisme s’entremêlent et se nourrissent mutuellement pour donner lieu à un ébranlement global de son système de justification, et donc, de sa légitimité. La décadence actuelle de ce mode de gestion des rapports de production capitaliste entraîne une « perte de foi » massive. On observe un désinvestissement global des structures mythiques légitimantes. La puissance d’être du système, son conatus institutionnel et structurel, se définit par la volonté de persister à tout prix, et d’accroître cette même puissance. Et cette persistance et cette puissance dépendent, comme chaque instance de domination, de son aptitude à « faire croire ». Sa légitimité fait sa force, et sa force réside dans la capacité de ses mythes et de ses récits, à susciter de l’adhésion, à se faire oublier comme « mythes » pour finalement être intégrés comme « science »,et comme « raison », par le surmoi collectif. 

Dans cet effondrement de l’imaginaire néo-libéral -  imaginaire social-instituant, selon Cornelius Castoriadis - un vide apparaît. Ce vide est opaque. Il rend d’autant plus flou, un avenir qui n’était déjà plus clair depuis longtemps. Mais de ce vide émerge une autre certitude : il est un devoir aujourd’hui de chercher à remplir cette brèche. Ce vide signifie à lui-seul le pouvoir qui est encore le nôtre. On peut voir en lui un appel, une injonction, mais peut-être aussi, un espoir. Le délitement de nos présupposés philosophiques et politiques, nous appelle peut-être à reconsidérer l’option du rêve. Dans tous les cas, bien que les frontières de notre impuissance supposée soient incertaines, il est sûr que notre puissance potentielle, si elle existe, réside dans cette aptitude collective à re-créer du sens en un imaginaire commun : de nouveaux récits. Si il est encore possible d’influer sur l’avenir, cela passera nécessairement par notre capacité à repeupler celui-ci d’espoirs nouveaux. L’avenir peut "être", et doit être nécessairement re-fondé sur un nouveau discours servant de moteur et de motif pour l’action collective. Mais quel doit-être la nature de celui-ci ? Sur quels affects devraient se baser ce discours ? Autrement dit, quel doit-être la nature du « projet » politique et philosophique qui portera notre réponse à la crise néolibérale actuelle, dont nous avons vu qu’elle était un désenchantement total. 

   

       Il me semble que deux discours émergent aujourd’hui de la critique, deux injonctions à changer les choses, mais se basant chacune sur des objectifs très différents, sur deux types d’affects. Le premier discours porte en lui un affect « triste », il est « négatif » en ce sens qu’il appelle à « éviter le pire », réduire l’impact de la catastrophe. Cet affect structurant les désirs et le conatus de la multitude se caractérise alors par la crainte de l’avenir comme destruction, ainsi qu’une forte culpabilité individuelle et collective. Nous pourrions, en certains points, le lier à la critique « déshumaniste ». Le deuxième discours est porteur d’un affect « joyeux », il est plus positif, dans la mesure où il appelle à un « avenir plus beau », il fait appel au désirable, et propose un détour par le rêve. Il se rapporte au questionnement « nouvel-humaniste » qui privilégie un idéal de « reconstruction » à un impératif « d’évitement ».

Chaque discours porte en lui la nécessité d’une action, d’un réveil collectif, et la volonté de reconquête, visible en filigrane dans les différentes revendications des mouvements insurrectionnels de 2019. 

Il me semble, qu’il est impossible de répondre efficacement à la crise actuelle à partir d’une injonction négative. « Éviter le pire » n’est pas un affect assez puissant compte tenu de l’ampleur des changements que nous avons à mettre en oeuvre à toutes les échelles. Je pense au contraire que l’espoir a besoin d’un horizon imaginaire positif, d’un « projet » vers lequel tendre. Eviter l’abolition du présent est un motif qui, si il peut mobiliser, peut également conduire au déni, à la panique, ou pire encore, à un « à quoi bon » collectif.

Aussi, jouer sur la culpabilisation de la communauté politique, ou plus globalement, de l’espèce peut être un levier de mobilisation, mais la plupart du temps, il est aussi un facteur de désinvestissement. À la solidarité nécessaire pour chaque entreprise collective se substitue une chasse aux sorcières généralisée, où chaque acteur politique est tenté de rejeter la faute sur un autre, et de ce fait, à faire appel à la responsabilité d’autrui. La culpabilité, lorsqu’elle est intériorisée, est plus souvent un obstacle qu’un moteur. Il est impossible d’espérer, dans le futur, un changement positif si l’acteur même dont dépend ce changement, qui va le vivre et lui survivre possiblement, ne bénéficie pas d’une image positive de lui-même, si il ne croit pas en sa puissance d’agir.

Notre action doit et ne pourra se fonder que sur une multitude de possibles désirables. Ainsi vient l’importance de cette multiplicité des « autres » que nous avons vu émerger dans le questionnement « nouvel humaniste », mais plus généralement, au coeur des revendications et des aspirations des peuples en lutte. Les différentes insurrections de 2019 nous montrent que la colère n’est jamais venue seule, qu’à la critique du système, qu’à la remise en cause des structures politiques, économiques et imaginaires, s’est adjoint plusieurs aspirations : une autre « vision de l’Homme », un autre « bonheur », une autre façon de vivre, un autre « sens »… 

 

    On ne peut nier que le monde se trouve à un carrefour. Un changement est possible, mais plus que tout, il est désiré. Cette volonté de changement se rapporte à quelques phrases : « plus de lien social », « plus de décision », « vivre autrement/réellement » « produire moins, répartir mieux ». Elle fait appel à plusieurs valeurs abstraites comme la liberté, l’égalité etc. La réalisation de soi reste un impératif mais se comprend autrement qu’à travers une « vie passée à la gagner », une quête d’accumulation. Le champs est libre. Et cet « autre » global est désiré activement. Mais sa nature précise reste encore à définir. Est-elle seulement définissable ? Après tout, la désillusion est caractéristique de notre époque, marquée par la fin des idéologies, la mutation du fait religieux, et un état de désenchantement profond, fruit des tourments et des convulsions du siècle dernier. Notre inclination anthropologique au rêve n’a t’elle pas été atrophiée ? Je pense que c’est une vraie question qui se pose ici dans la mesure où le rapport de l’Homme au « sacré », à son réinvestissement perpétuel dans les idéologies et les grands projets eschatologiques a profondément changé. Un point de non-retour a peut-être été franchi et il tient d’en tenir compte. La perspective d’un retour aux grandes mobilisations de l’imaginaire collectif peut paraître à la fois effrayant et peu crédible. Encore une fois, tout reste à prouver, il est encore trop tôt pour décrire l’avenir avec précision, bien qu’il soit urgent de se poser la question de sa nature possible. Finalement, si le rêve est un grand mot désuet, si le changement est nécessaire, mais l’avenir toujours plus insaisissable, que nous reste t’il ?
Je pense que nous avons encore un rôle collectif à jouer à travers un questionnement profond. Au delà du réalisme, du pragmatisme et des pré-conceptions, au delà de la frontière du possible et de l’impossible, il est peut-être plus que temps de se demander collectivement, en tant que nations, que peuples, et en tant qu’espèce, ce que nous voulons vraiment. La reconquête de notre liberté politique, philosophique, existentielle, ne peut se faire que dans cet élargissement infini du domaine du désir collectif. Se permettre de désirer l’impossible, si tant est que le « rêve » est encore possible, permettra de multiplier les occasions de joie, mais surtout, d’initier une puissance d’agir sûre d’elle-même, et par la même occasion, efficiente. 

 

      Nous avons mentionné l’implication massive des jeunes dans les différentes contestations qui ont traversé 2019. Il semble en effet, que la jeunesse, tout particulièrement, ait un rôle à jouer dans cette refondation de l’avenir, et ce, parce qu’elle l’appréhende d’une manière différente.  Lorsque nous parlons de la jeunesse, nous faisons allusion à ces générations qui n’ont pas connu la guerre, ni les Trente Glorieuses, à ces générations qui d’une certaine manière, se sont retrouvées immédiatement projetées dans le XXIème siècle désenchanté.Nous n’entendons pas tellement la « jeunesse » comme un âge, mais plutôt comme un état d’esprit paradoxal, propre aux nouvelles générations. Elle est cette part de l’Humanité pour qui l’avenir n’est pas une problématique «perdue» mais encore un possible des plus urgents. La renonciation est d’autant plus dure pour ces individus dont on estime qu’ils ont encore tout à accomplir, tout à découvrir, et tout à vivre. Il est plus facile d’être fataliste lorsque nous avons déjà consommé une grande partie de notre temps. Le sacrifice est moins grand. Mais pour un jeune, la résignation bien que plus rassurante, revient à abandonner une grande partie de son existence. Se résigner, c’est mourir un peu, et dans une certaine mesure, dompter la mort, que l’on craint habituellement, mais que l’on consent ici à voir venir. Dans cet acte ultime de consentement, nous avons le sentiment illusoire de garder une certaine forme de maîtrise sur notre condition. Le jeune aimerait peut-être se résigner, mais son essence même lui rend cet acte d’extrême onction impossible. C’est peut-être pourquoi la jeunesse a jusqu’à présent toujours été associée au rêve et à l’utopie, à l’idéalisme comme principe d’action. Les jeunes ne vivent que pour le rêve et son spectacle, nous dit-on : ils n’en ont rien à faire du réel. Nietzsche comparait la jeunesse à des explosifs:  « Si l’on considère combien la force chez les jeunes gens est immobilisée dans son besoin d’explosion, on ne s’étonnera plus de voir combien ils manquent de finesse et de préférence pour se décider en faveur de telle ou telle cause. Ce qui les attire, c’est le spectacle de l’ardeur qui entoure une cause et, en quelque sorte, le spectacle de la mèche allumée, — et non la cause en elle-même. C’est pourquoi les séducteurs les plus subtils s’entendent à leur faire espérer l’explosion plutôt qu’à les persuader par des raisons : on ne gagne pas avec des arguments ces vrais barils à poudre.».  Il me semble que si l’ardeur et le rêve caractérisent généralement l’action de la jeunesse, les événements récents nous ont montré que les causes qui les entourent n’en sont pas moins importantes à leurs yeux. Mais quid de la jeunesse actuelle ? Qu’en est-il de ces individus qui sont nés dans un monde où les rêves étaient déjà abolis, où l’avenir, déjà perdu de vue, n’était plus une promesse, mais un présent anxieux que l’on étirait indéfiniment ? Cette jeunesse là, ne sait pas rêver. Elle porte le rêve dans son ADN, dans son essence même, mais c’est une capacité endormie qui n’a jusqu’à maintenant pas été sollicitée ni valorisée. On pourrait opposer à cette affirmation les différentes aspirations et idées qui émergent ici et là. On constatera tout de même que nous sommes bien loin des utopies, et des grandes « idéologies » du siècle dernier. Peut-être que cette incapacité à « rêver », à s’imaginer concrètement l’avenir sous une forme désirable, tient au fait que la jeunesse, inconsciemment, se déteste profondément. 

Nous rejoignons le « déshumanisme ». Elle ne croit pas dans le progrès ininterrompu de l’humanité en marche, elle sait de quoi l’Homme est capable après un XXème siècle de barbarie et de destruction dont les ruines fument encore et menacent parfois de s’effondrer sur nos têtes. Cette détestation est peut-être moins une haine de soi, en tant qu’individu, en tant qu’Homme, qu’un rejet écoeuré de la vie offerte par les générations précédentes. Mais les générations précédentes ne sont pas encore des responsables crédibles. Nos parents n’ont pas fait le monde tel qu’il est, ils l’ont subi. Leur responsabilité active tient à leur servitude passive. Qui est donc responsable de ce monde sans espoir ? Les « dominants » ?  La marche de l’histoire ? La nature Humaine ? Ou ce désespoir inhérent de toute manière à chaque existence d’Homme qui a conscience d’elle-même ? 

 Il me semble que les insurrections de 2019 ont souligné l’un des lieux de cette responsabilité complexe. Il faudrait, pour expliquer l’état actuel du monde, revenir aux origines et dénouer un entrelacement de causes, d’événements, de décisions, de facteurs multiples. On ne pourra jamais rejeter l’entièreté de la faute sur une seule cause, sur un seul groupe ou sur une seule génération. En revanche, peut-être est il plus sage de dénoncer le développement perpétuel d’une machine inhumaine, de ce système à la volonté de puissance infinie, qui consomme l’Humain et en détermine l’essence, la reconstruit sans cesse, et avec elle la détestation, l’ennui, la honte, le désespoir. La jeunesse au XXIème siècle est prise dans un étau. Sa position est contradictoire, sa volonté paradoxale. Elle ne peut se résigner à fuir la question de l’avenir, à abandonner toute tentative d’en changer le cours, mais d’une certaine manière, elle se retrouve dans l’incapacité de « rêver » précisément cette alternative qu’elle désire intensément. La jeunesse fait face à l’Absurde de la manière la plus tragique et la plus juste qui soit. Devant un monde où le répit du « rêve » n’est plus possible, où les dès semble déjà jetés et la fin annoncée, il ne reste que la révolte. 

         Albert Camus est à mon avis, l’un des penseurs les plus pertinents pour penser l’état psychique du monde présent. Dans l’Homme Révolté, il dresse un portrait universel de l’homme refusant doublement de nier sa condition absurde ou de s’y résigner. « Qu'est-ce qu'un homme révolté? Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas, c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. ». La révolte est la réponse de l’Homme qui ne croit plus mais qui refuse de désespérer. « Il ne peut y avoir pour l'esprit humain que deux univers possibles : celui du sacré et celui de la révolte. ». L’avenir était jusqu’à présent la « transcendance des hommes sans dieux ». Mais cette transcendance même de l’avenir n’est plus. Lorsque le sacré est désinvesti de son dernier bastion, que reste-il à l’Homme sinon la seule certitude de la mort ? Car « il ne suffit pas de vivre, il faut une destinée, dit Camus, et sans attendre la mort. ». Cette destinée s’incarne alors dans l’acte même de la révolte. C’est par la révolte que l’homme retrouve une forme de sens, ou du moins, apprends à vivre dans l’absence de celui-ci. Dans le Mythe de Sisyphe, Camus affirme alors : “L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse. S’il y a un destin personnel, il n’y a point de destinée supérieure ou du moins il n’en est qu’une dont il juge qu’elle est fatale et méprisable. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux”. 

Dans cette acte de « refus » se fonde nécessairement une nouvelle affirmation, de même que toute critique est aussi aspiration. C’est peut-être dans l’acte même de révolte, dans ce refus de tout désespoir et de toute résignation, que se trouvera à nouveau le « rêve », que se définiront plus clairement ces « autres » sur lesquels on espère refonder l’avenir. « Toute valeur n'entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur. ». Cette révolte ne peut-être que collective. Si la jeunesse a assurément un rôle à jouer du fait son essence et de sa position, si elle peut-être un catalyseur, nous avons vu précédemment que chaque insurrection, qu’elle ait lieu dans les rues, ou dans les esprits, avaient besoin pour perdurer d’un soutien massif, généralisé. La révolte ne peut être donc que solidaire. Elle crée du lien de par la nature même de son acte. « Je me révolte donc nous sommes. ». L’Humanité n’a pas de nature, n’a pas d’essence. Elle est infiniment libre, et responsable des structures qu’elle crée. Mais cette liberté et responsabilité infinie n’est jamais individuelle. Rejeter l’essence est un acte de rébellion. Refonder l’Homme comme désir et comme liberté est un acte de rébellion. Rejeter sa solitude et vouloir partager celle d’autrui est un acte de rébellion. Prendre le risque de « rêver », d’espérer, de penser l’avenir est un acte de rébellion. Imaginer de nouveau le temps, nos désirs, le genre, la liberté, le « nous », le « je », l’Etat, le Bonheur, la production, la ville, la terre, l’Humain, le lien, l’avenir est sans doute le plus bel acte de rébellion que la jeunesse, et plus généralement, les peuples du monde entier, puissent faire. « La logique du révolté est de vouloir servir la justice pour ne pas ajouter à l'injustice de la condition, de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel et de parier, face à la douleur des hommes, pour le bonheur. ». Si la révolte, du fait de l’impossibilité du rêve, ne peut-être qu’un pari, alors elle est d’autant plus belle, et son incertitude, rend son acte plus noble encore. 

 

          La structure mythique néo-libérale est en profonde déliquescence. Elle est ce « dieu » que nous avons assassiné de par notre perte de foi collective en ses principes. Mais voilà que, échappant à sa morale, à son aliénation, à ses définitions, à notre servitude, nous nous retrouvons libres. Libres, mais paradoxalement prisonniers de la rencontre entre ce vide nouvellement créé et notre difficulté à le combler, par de nouveaux récits, de nouveaux désirs, et de nouveaux espoirs. Après l’éveil, vient la colère, mais avec elle, vient-il nécessairement le « rêve » ? 

Nous semblons nous trouver à un carrefour de notre histoire politique commune. Le chemin à emprunter ne nous apparaît pas clairement, et nous ne savons pas réellement si il nous incombe de choisir. Après tout, peut-être qu’il est trop tard pour prendre une quelconque décision, peut-être nous reste t’il qu’à subir, et accepter les conséquences d’une responsabilité partagée. L’acceptation résignée de tout par tous est peu probable, car insatisfaisante aux yeux des Hommes. La posture révoltée semble inévitable. 2019 et 2020 en sont la preuve. La question que nous pourrions dès-lors nous poser est de savoir si il s’agit d’un soubresaut final, d’un chant du cygne désespéré, ou bien alors, d’un point de départ, vers quelque chose de plus grand, dont les contours sont encore troubles, mais l’avènement, une promesse.

 

 

BIBLIOGRAPHIE 

 

° Castoriadis Cornelius. Les carrefours du labyrinthe  / Cornelius Castoriadis. [1]. Paris : Éditions du Seuil. 1978.

 

° Castoriadis Cornelius. L’institution imaginaire de la société  / Cornelius Castoriadis. [Édition revue et corrigée]. Paris : Éditions du Seuil. 1999.

 

° Nietzsche Friedrich, Albert Henri, et Sautet Marc. Le gai savoir  / Friedrich Nietzsche ; traduction d’Henri Albert revue par Marc Sautet introduction et notes de Marc Sautet. Paris : Librairie générale française. 1993.

 

° Camus Albert. L’homme révolté  / Albert Camus. Paris : Gallimard. 1951.

 

° Lordon Frédéric. La société des affects  : pour un structuralisme des passions / Frédéric Lordon. Paris : Éditions du Seuil. 2013.

 

° Spinoza Baruch et Saisset Émile. Oeuvres de Spinoza  / traduction par Émile Saisset. 1. Traité théologico-politique. Paris : Charpentier. 1843.

 

°  Gauchet Marcel. Un monde désenchanté ? Paris : Les éd. de l’Atelier. 2004.

 

 

 

 

 

 

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