Albert Camus : un philosophe du XXe siècle ?

Albert Camus a parfois su poser des mots sur nos maux à un moment où nous en étions incapables. Brochier voyait en lui un "philosophe pour classes terminales", pourtant, son oeuvre semble aujourd'hui infiniment pertinente pour répondre à ce profond sentiment d'absurde naissant de la vision d'un monde humain en voie d'auto-destruction. Camus est il un artefact poussiéreux du XXe siècle ?

 

Albert Camus : un philosophe du XXème siècle ?

 

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Cannes (sur le voilier Aya) : Émile Léon, Camus, René Lehmann, Michel Gallimard, 

 Un détail de la vie d'Albert Camus passe souvent inaperçu, englouti dans une biographie dense, rythmée par des œuvres phares, des combats multiples, et des relations, parfois tumultueuses avec d’autres intellectuels de son époque. Ce détail, c’est sa passion pour le football. Albert Camus avait pris l’habitude d’y jouer avec d’autres jeunes de son quartier. C’est en 1924, lorsqu’il intégra le lycée Bugeaud, qu’il rejoint l’équipe du Racing Universitaire d’Alger. Il dira plus tard que le football, au même titre que la littérature, fût l’une de ses universités. 

Le football est un sport qui permet au jeune Albert d’oublier, un temps, les inégalités qui marqueront à jamais sa pensée. Sur le terrain, le métier des parents n’a pas d’importance, pas plus que le fait d’en avoir non plus, il suffit juste d’être bon. Et Camus est un bon joueur de football. Il choisit d’être gardien de but. Il demeure ainsi, seul dans sa cage, mais toujours solidaire du reste de l’équipe. Ce choix permet finalement de résumer ce qui a été l’œuvre et la vie d’Albert Camus. Seul, mais seul avec les autres. 

De sa naissance, le 7 novembre 1913 à Mondovi en Algérie, à sa mort malheureuse le 4 janvier 1960 dans la voiture de Michel Gallimard, au lieu-dit « Le Grand Frossard » en France, Albert Camus a su construire une œuvre foisonnante sur des supports multiples. Journaliste, poète, dramaturge, essayiste : Camus s’est élevé peu à peu en figure d’artiste-philosophe. Philosophe en effet, car au-dessus de ses écrits, une pensée demeure toujours : la pensée de l’absurde. Lorsqu’un journaliste de Servir lui demande en 1945 à quel point l'on peut l’assimiler à l’existentialisme Sartrien, Camus répond : « Je ne suis pas un philosophe. Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système. Ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment il faut se conduire. Et plus précisément comment on peut se conduire quand on ne croit ni en Dieu ni en la raison ». Comment se conduire et donc comment vivre ? La pensée de Camus et sa biographie sont intimement liées. On ne peut retracer le fil de ses réflexions en profondeur sans s’intéresser au fil de son existence faite de détours, d’indécisions et puis finalement de choix déterminants pour son questionnement perpétuel. Sa pensée fut conditionnée par sa vie, elle-même soumise aux remous violents du XXème siècle. Pourtant, il semble, en certains points, qu'Albert Camus et sa pensée ne sont pas définitivement à enterrer avec le siècle précédent.  

Dans quelle mesure la pensée et le parcours d'Albert Camus peuvent-être une source d'inspiration politique au XXIe siècle ? 

Si la philosophie de l’absurde est une réponse au XXème siècle, elle est aussi une posture qui fait sens pour se mouvoir au travers des grands enjeux de notre époque. 
Une certaine ambivalence recouvre la vie d’Albert Camus, à savoir son caractère révolté, amoureux de « l’instant présent » et ancré dans les combats de son siècle, puis son aspect solitaire, en décalage, n’appartenant à aucun camp sinon celui de l’Homme. Nous espérons, au final, pouvoir démontrer qu'une exhumation de son œuvre et de son parcours pourrait être, sinon possible, nécessaire pour concevoir, sous un nouveau jour, nos questionnements contemporains. 

 

- I -

 

    Intéressons nous tout d’abord à la pensée d’Albert Camus. Cette pensée qu’il a portée et qui l’a porté dans un siècle d’incertitudes. Cette pensée, elle-même forgée dans les flammes du XXème siècle, et les cendres d’auteurs autrefois tourmentés par les mêmes questions sans réponses. En effet, il convient de rappeler avant toute chose que « l’absurde » n’est pas une création Camusienne. D’abord, parce que l’absurde s’entend comme découverte, et enfin, parce que celle-ci avait été embrassée par de nombreux auteurs avant lui. Auteurs dont il s’inspirera.Par exemple,  Emil Cioran, qui écrit Sur les Cimes du Désespoir peu de temps avant l’Envers et l’Endroit (1937). Dostoïevsky dont Camus cite souvent Les Frères Karamazov, et qu’il mettra en scène en 1938. D’autres auteurs comme Kafka ou Kierkegaard auront également une influence certaine sur son parcours intellectuel. Enfin, l’œuvre de Nietzsche restera toute sa vie durant, une source d’inspiration (on retrouve dans sa mallette, le jour de sa mort, un exemplaire du Gai Savoir).

Albert Camus va s’imprégner de l’absurde, essayer de le définir, mais surtout réfléchir à ses conséquences. S’il en révèle certaines lignes dans l’Envers et l’Endroit, c’est véritablement dans ce que l’on appelle « les Trois Absurdes » que Camus expliquera en profondeur ce que cette pensée a à la fois de simple et complexe. Ce « cycle » qui comprend L’Étranger (un roman), Caligula (une pièce de théâtre), et Le mythe de Sisyphe (un essai), est achevé le 21 février 1941. L’Etranger et Le Mythe de Sisyphe marquent la véritable naissance littéraire de Camus. Notons que ce cycle de l’Absurde est assez représentatif de son œuvre : multiple. Dans une interview datée du 13 septembre 1955, Camus confie que si l’idée a une place prépondérante dans son œuvre, il considère que le style reste tout aussi important, voire l’une des conditions de l’expression de l’idée. Il se voulait artiste. C’est pour cela que nous préférons le qualifier d’artiste-philosophe, plus que de philosophe artiste. Dans l’œuvre de Camus, le style reflète et incarne l’idée. Ces essais ne manqueront pas de poésie, et ses œuvres littéraires ne seront jamais dénuées d’idées. La confusion est visible par exemple dans Noces, que Camus considérera comme un essai malgré cette apparence de grand poème en prose (description de la côte méditerranéenne Algéroise comme paradis intemporel et sensuel où le nectar de l’existence se déploie et ravive les corps nus). Dans ce cycle de l’absurde, Le Mythe de Sisyphe semble être une première tentative d’exposer clairement ce qu’est ce concept.
« L'absurde est la notion essentielle et la première vérité », écrit-il. Nous pourrions définir l’absurde comme prise de conscience. Prise de conscience que le monde ne pourra apporter de réponses à nos questions, pour la simple et bonne raison qu’il n’y a pas de réponses à chercher, et que l’univers, lui, se fiche bien de nos cris éperdus et de nos questions. L’absurde est ce qui résulte du désespoir de l’Homme en quête de sens, confronté à un monde et une existence, qui n’en ont pas. « Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme. L’absurde dépend autant de l’homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien. ». 

Cette prise de conscience n’est pas évidente. Elle demande d’abord d’appréhender la mort comme fin définitive, comme néant. 

Elle s’accompagne donc d’un rejet de tous les artifices, de toutes les illusions qui tentent maladroitement d’apporter une réponse : un sens métaphysique et absolu. Albert Camus reprend alors le constat de Nietzsche : Dieu est mort, ou plutôt « Dieu doit mourir ».  Pour prendre conscience de l’absurde, il faut dépasser le sens religieux, et ainsi « faire mourir » Dieu. L’absurde survient dans l’existence après que celle-ci ait réalisé le « crime métaphysique ». La subtilité de ce détachement du religieux est qu’il n’est pas un athéisme, mais plutôt une sorte d’abandon. Il ne s’agit pas de douter de l’existence de Dieu, mais plutôt de savoir si l’on doit ou non s’en affranchir. Albert Camus dit que l’on ne peut être tout à fait certain de l’existence divine. Il part cependant du constat que la souffrance humaine existe, et qu’elle est intolérable. Il raisonne donc ainsi : « On connaît l’alternative : ou nous ne sommes pas libres et Dieu-tout-puissant est responsable du mal. Ou nous sommes libres et responsables mais Dieu n’est pas tout puissant. ». Dans les deux cas : l’absurdité, dans les deux cas : l’injustice. Albert Camus décide donc non pas de ne plus croire - ni de croire-, il entreprend un dépassement par l'abandon. Dans Caligula, le personnage éponyme dit à ses conseillers « J’ai supprimé les Dieux et leur ai prouvé qu’un Homme, s’il a la volonté, peut exercer, sans apprentissage, leur ridicule métier. ». 

L’absurde est donc prise de conscience d’une existence dénuée de sens, vouée à la mort, insignifiante aux yeux du monde et d’un Dieu hypothétique. S’il considère que cette prise de conscience est nécessaire, Albert Camus ne cessera de répéter que l’absurde est invivable en soi. On ne peut rester dans cet état d’angoisse et de souffrance indéfiniment. Il est forcément transition ou fin définitive. 

« La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne ou c’est l’éveil définitif. Au bout de l’éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. » écrit-il dans le Mythe de Sisyphe. La « suite » est un carrefour qui mène soit au déni, soit au
« rétablissement ». Le déni - dans le cas le plus commun -  est caractérisé par le suicide, que Camus considère comme une forme de soumission à la logique de l’absurde. Le cas le moins commun de déni, mais tout de même possible, est ce retour dans l’inconscience à travers un refoulement de la vérité absurde du monde, c’est-à-dire retrouver un sens mystificateur dans une doctrine quelconque, tentative désespérée de ne plus se poser de questions, ou d'en adopter des toutes faites. Mais, « appauvrir cette vérité dont l’inhumanité fait la grandeur de l’homme, c’est du même coup l’appauvrir lui-même. Je comprends alors pourquoi les doctrines qui m’expliquent tout, m’affaiblissent en même temps. Elles me déchargent du poids de ma propre vie, et il faut bien pourtant que je le porte seul. ». La véritable solution, pour Camus, se trouve donc dans le
« rétablissement » : la révolte.

    La révolte est le refus d’obéir à la logique de l’absurde : nihilisme profond, inaction, suicide. C’est là que la pensée de Camus est la plus originale, elle s’efforce de trouver une solution aux maux de l’existence humaine. Comment vivre dans un monde où Dieu est insensible, où l’Homme est capable d’exterminer un peuple en toute indifférence, où l’on peut bien s’efforcer de bâtir tout en étant, quoi qu’il arrive, rattrapé par la mort ? 

« Les conquérants savent que l’action en elle-même est inutile. Il n’y a qu’une action utile, celle qui referait l’homme et la terre. Je ne referai jamais les hommes. Mais il faut faire “comme si“. Car la lutte me fait rencontrer la chair. Même humiliée, la chair est ma seule certitude. »

Ne pas suivre la logique de l’absurde, c’est agir. Agir non pas dans un but, mais parce que l’action remplit le cœur et réduit le poids écrasant de la condition Humaine. Il se dégage dans la thèse de l’Homme Révolté, une idée de solidarité naturelle et nécessaire entre les Hommes, souffrant de la même condition, de la même injustice. Il convient de rendre le monde des Hommes, monde terrestre, le plus vivable possible.
« Devenir Dieu c’est seulement être libre sur cette Terre, ne pas servir un être immortel. C’est surtout bien entendu tirer toutes les conséquences de cette douloureuse indépendance. Si Dieu existe, tout dépend de lui et nous ne pouvons rien contre sa volonté. S’il n’existe pas, tout dépend de nous. ». La pensée de Camus est loin d’être pessimiste. L’absurde est un passage nécessaire pour atteindre le véritable bonheur. Parmi les phrases les plus inspirantes de l’auteur, nous noterons celle-ci « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre » (L’Envers et l’Endroit). La révolte a deux conséquences : la liberté, et la passion. C’est donc à travers la prise de conscience de l’absurde et l’acte de révolte que le véritable bonheur peut être effleuré : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ». 

 

 

      La pensée de l’absurde et de la révolte s’est développée dans le désespoir aride du XXème siècle. La « Grande Guerre », les génocides, les bombardements de civils, les tensions croissantes entre deux superpuissances, sont autant de désillusions qui entraîneront une profonde remise en cause de la « nature humaine » et de l’existence. L’espèce humaine, alors source de fierté, inventive, créatrice, insatiable de progrès, devient, en 50 ans à peine, barbarie, violence, chaos, dégénérescence, absurdité : une Humanité dénuée d’humanité. Des questions se posent, des questions n’ayant pas de réponses, des questions trop vagues : Pourquoi ? Comment ? Où est passé Dieu ? 

Si les communistes les plus zélés gardent une foi intacte en la « Fin de l’Histoire », de plus en plus de personnes observent l’avenir s’assombrir. Les lendemains ne chanteront peut-être pas. La mort prématurée adviendra probablement. Le vide, incarné par la mort omniprésente, et par un sens que l’on n’arrive plus à trouver, est le véritable spectre qui plane au-dessus de l’époque. Cette crise de l’avenir, gagne en intensité avec la déliquescence progressive du rêve communiste. Elle est aux fondements du présentisme d’aujourd’hui.

Le XXème siècle s’accompagne d’une sécularisation de l’Occident. Cette sécularisation déjà entamée, installera progressivement sa domination tout au long du siècle. Nous pourrions dater son commencement, de manière arbitraire, le 21 janvier 1793, jour où les Français commettent une première forme de « crime métaphysique » en guillotinant le corps du Roi, représentant de Dieu sur terre. « Il faut choisir entre Dieu et le temps, la croix et l’épée… il faut vivre avec le temps et mourir avec lui. » écrit Camus. Dans La Chute (1956), on peut trouver cette injonction assez éclairante de Jean-Baptiste Clamence: « N'attendez pas le Jugement dernier. Il a lieu tous les jours. »

 

 

    Comme nous avons pu l’écrire précédemment, il est essentiel de s’immerger dans la biographie de Camus afin de mieux comprendre le fil de sa pensée. Dans la préface de l’Envers et l’Endroit, l’auteur indique que « Chaque artiste garde ainsi, au fond de lui, une source unique qui alimente pendant sa vie ce qu'il est et ce qu'il dit. [...] Pour moi, je, sais que ma source est dans L'Envers et l'Endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où j'ai longtemps vécu… ». Albert Camus sera, toute sa vie, influencé par son enfance. Les rues d’Alger, sa mère silencieuse mais aimante, la mer, la pauvreté du quartier de Belcourt etc. « La misère m'empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l'histoire ; le soleil m'apprit que l'histoire n'est pas tout. ». 

     En 1930, alors qu’il passe son baccalauréat, Camus se découvre atteint de tuberculose. Seul à l’hôpital, on lui interdit de s’exposer au soleil. Dans son journal, il écrit. Il se sent condamné. « Ce n’est pas moi qui quitte la vie et les choses, c’est la vie et les choses qui me quittent. ». Il fait pour la première fois l’expérience de la mort, qui ne le quittera plus. La brièveté de l’existence apparaît comme un scandale, comme la première injustice. Mais c’est pourtant cette prise de conscience brutale de la mort qui lui donnera soif de vivre.             

 Le 10 décembre 1957, Albert Camus se rend à Stockholm. Il a appris la nouvelle il y a quelques semaines. On veut lui décerner le prix Nobel de littérature, « pour l'ensemble d'une œuvre qui met en lumière, avec un sérieux pénétrant, les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes. ». Albert Camus vit assez mal cette distinction. Pour beaucoup le prix Nobel est un aboutissement. Pour lui, il marque un enterrement, celui de son œuvre, et de l’artiste qu’il est. Peut-être a-t-il raison : aucun ouvrage majeur ne sortira dès lors, jusqu’à sa mort en 1960. Le Premier Homme, ouvrage posthume, ne paraîtra qu’en 1994.
Nous pourrions nous demander si l’œuvre d’Albert Camus a seulement déjà été enterrée. Si c’est le cas, alors nous pourrions parler, aujourd’hui, « d’exhumation » de la pensée Camusienne, dans la mesure où beaucoup d’artistes et intellectuels contemporains s’en revendiquent. Pour eux, assurément, l’absurde n’est pas seulement un tourment du siècle dernier, il est universel. Abd Al-Malik, rappeur, auteur-compositeur-interprète, met ainsi en chanson certains textes de l'auteur. L’œuvre et la vie de l’écrivain, affirme t'il,  lui ont permis à un moment donné de mieux comprendre son mal-être et de s’élever d’une certaine manière au-dessus des murs gris et bétonnés de sa cité.

La pensée d’Albert Camus s’inscrit dans le XXème siècle, elle est conditionnée par celui-ci. Mais si l’on ne peut complètement la détacher de son contexte, on peut certainement lui attribuer un caractère universel. Dès lors que Dieu n’existe plus, sa disparition est également valable pour le passé et pour l’avenir. Si la prise de conscience peut être datée, l’absurdité de l’existence reste une vérité qui n’est pas soumise au temps.
« Aucune vérité n’est absolue et ne peut rendre satisfaisante une existence impossible en soi. ». Ce ne sont pas les existences du XXème siècle qui sont impossibles, mais l’existence en soi. 

 

 

Ce n’est pourtant pas parce que l’absurde est universel qu’il mérite d’être considéré. La vérité peut parfois être inutile. Certains diront que l’illusion est dans certains cas préférable. Pourquoi donc s’intéresser à la pensée de Camus ? Pour comprendre « les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes » ? Encore une fois, on peut choisir de ne pas comprendre. En quoi donc la pensée de Camus peut-elle être utile au XXIème siècle ? 
C’est bien parce qu’elle apporte une solution au problème de l’absurde, que cette pensée est nécessaire. Albert Camus, nous l’avons vu, ne se contente pas de faire le constat de l’absurde, il cherche à le dépasser, à être heureux « malgré tout ». C’est là que réside l’intérêt même de son œuvre. Faire de l’absurde un passage vers le « mieux-vivre ». Trouver un compromis entre vérité et bonheur, compréhension et dépassement. Car « le bonheur et l’absurde sont les deux fils de la même terre ».  Nous allons maintenant voir en quoi cette pensée peut s’avérer être une solution aux enjeux de notre époque. « Il s’agissait précédemment de savoir si la vie devait avoir un sens pour être vécue. Il apparaît ici au contraire qu’elle sera d’autant mieux vécue qu’elle n’aura pas de sens » (Le mythe de Sisyphe). 

Selon l’OSDH, depuis son commencement en 2011, la guerre en Syrie a provoqué la mort et la disparition de 465 000 personnes. 96 000 étaient des civils, environ 17 400, des enfants. On pourrait dénoncer les bombardements, les exécutions sommaires, la torture, les gouvernements iniques. On pourrait dénoncer plus globalement la « nature humaine », mais cela serait encore se déresponsabiliser. Camus écrit : « Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou. » (Carnets). Certains pourraient, comme Ivan Karamazov, dénoncer un dieu insensible et injuste. Nous pourrions dénoncer l’humanité toute entière. 

L’évolution rapide des médias et l’apparition d’Internet ont eu une influence certaine sur notre rapport à la mort. Si celle-ci est lointaine, si elle ne concerne qu’autrui, elle reste cependant présente, plane au-dessus de nos têtes comme une épée de Damoclès entachée du sang d’un autre. La mort semble à la fois dangereusement proche et terriblement fantaisiste. Elle est cependant omniprésente, pas forcément plus qu’à d’autres époques, mais d’une autre manière. Nous pouvons chercher à ne plus y penser, mais l’information de la mort d’autrui nous rappelle sans cesse à l’éphémérité de notre propre existence, au temps passé, et qui, nous l’espérons, passera encore. La mise en lumière de drames humains va de pair avec la dénonciation du politique et de sa responsabilité. Comment un Etat peut-il faire, ou laisser faire ça ? Derrière l’Etat cependant, il y a des Hommes, et derrière ces Hommes, l’Humanité toute entière. « La société politique contemporaine : une machine à désespérer les hommes. » (Actuelles). L’espèce Humaine souffre aujourd’hui de ses folies, si bien que l’on a plus tendance à souligner l’aspect négatif, nuisible, et déraisonnable de l’Humain, plutôt que de vanter son intelligence et sa raison, comme cela avait pu être le cas par le passé. Depuis le XXème siècle, il est question de dénonciation et de remise en question. Ainsi, il est plus évident et cohérent aujourd’hui de médiatiser la folie humaine. Nous sommes peut-être plus tentés, de nos jours, de dire que l’Homme est mauvais par nature. Dans La Peste, Camus écrit que l’Homme n’est pas intrinsèquement mauvais, mais que le mal est surtout une question d’ignorance : c’est un autre débat. En ce qui concerne la médiatisation, il faut reconnaitre que la mise en lumière constante de l’absurdité de nos massacres nous renvoie à une certaine vision désenchantée du monde et de l’espèce Humaine.

Enfin, la mort se veut d’autant plus présente que l’avenir est incertain. La chute du communisme en 1991 fut l’acmé inévitable d’une crise de l’avenir caractérisée par un autre régime d’historicité : le présentisme. L’apparition de l’Internet, la rapidité recouvrant nos vies, ainsi que la peur du futur ont favorisé notre enfermement dans un présent immédiat. Le passé n’a plus de sens, on ne peut plus définir une forme de
« marche du passé », de sens de l’Histoire. Lors d’une conférence donnée à l’université de Columbia (New-York) le 28 mars 1947, Camus disait « Nous sommes dans les nœuds de la violence et nous y étouffons. Que ce soit à l'intérieur des nations ou dans le monde, la méfiance, le ressentiment, la cupidité, la course à la puissance sont en train de fabriquer un univers sombre et désespéré où chaque homme se trouve obligé de vivre dans le présent, le mot seul “d'avenir“ lui figurant toutes les angoisses, livré à des puissances abstraites, décharné et abruti par une vie précipitée, séparé des vérités naturelles, des loisirs sages et du simple bonheur. » (Conférence La crise de l’Homme).

 Le futur est perçu comme l’atterrissage à venir, issue inévitable de notre chute actuelle. Le risque de destruction ne provient aujourd’hui plus de la bombe nucléaire, mais plutôt de notre mode de vie, de notre système de production, bref de ce que l’on appelle depuis les années 1990 :
« l’anthropocène ». Cette force géologique que nous incarnons est devenue la menace majeure, si bien que l’horloge de l’apocalypse, créée dès le début de la Guerre Froide, indique actuellement 23h58. La fin probable de l’Humanité ne nous avait encore jamais parue aussi proche. L’espèce humaine, s’auto-détruisant avec son environnement, lui fait revêtir un caractère parasitaire, nuisible. On peut nier la mort et le néant, mais on ne peut ni ignorer ni justifier la destruction progressive du monde. Dans le cas des religions, le croyant ne pourra jamais trouver un argument justifiant le fait que l’Homme détruise peu à peu la création divine première. 

La nouvelle forme qu’a pris la religion, ainsi que son recul relatif, peuvent également servir à expliquer la crise des croyances et l'instabilité des valeurs caractérisant notre époque. Nous observons une sorte d’ambivalence. D’un côté, la société s’est progressivement sécularisée, d’un autre, une autre partie de la population semble toujours très attachée à la religion. Nous noterons cependant que Dieu s’est progressivement et sûrement fait bannir de la sphère publique. La religion, en France du moins, est devenue une affaire privée, intime, personnelle, presque quelque chose que l’on cache ou que l’on devrait cacher. La laïcité à la française est particulièrement dure en ce qui concerne la visibilité publique de la religion, et devait assurément être repensée, afin de ne plus servir de cache-misère à des pensées haineuses et crasses. Ceci est un autre débat.
Quoi qu'il en soit, nous observons de manière assez globale en Occident, un désenchantement du monde. Les dérives radicales de certaines religions contribuent à donner une sorte d’absurdité à la croyance absolue et sans limites : le terrorisme islamique, les propos intolérables du pape sur l’homosexualité, la médiatisation de la pédophilie au sein de l’Eglise catholique, les discours aberrants de ces réactionnaires tenant des discours “"pro-life"“, profondément hostiles à l'avortement, quitte à laisser mourir celles ne souhaitant rien sinon disposer de leur propre corps, de leurs propres vies.
Nous sommes entrés, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, dans une ère du doute. Or ce doute est visible aujourd’hui dans la remise en question de nos anciennes croyances, de monolithes politiques et sociaux tel que le genre, la consommation, l'individualisme, la méritocratie, le progrès continu, l'amour à deux, le patriarcat, la représentation etc. Rien n’est plus stable. Tout est à refaire. Cette re-fondation, bien qu'effrayante, est peut-être la plus belle promesse d'autonomie s'offrant alors à nous en ces temps d'incertitudes. 

 

 

Tout laisse à penser que la philosophie de Camus s’applique encore extrêmement bien à notre époque, pour la simple et bonne raison que cette dernière n’est que la suite logique des désillusions du XXème siècle. Certaines avancées technologiques/politiques/sociales - marquant l'entrée de l’Humanité dans un nouveau millénaire - nous ont transmis cette illusion : penser que le XXème siècle est à jamais clos. Et pourtant, il plane encore au-dessus de nous. La crise des croyances n’a jamais connu de fin, au contraire, elle a durablement changé notre manière d’appréhender le monde et l’avenir.
Un retour à Albert Camus semble alors une solution quasiment nécessaire. Il peut être intéressant d’expliquer notre manque évident d’espoir à l'aide de l’absurde, mais l’on pourrait très bien s’en passer. Ce qui est crucial c'est qui accompagne le constant de l'absurdité universelle, une théorie de la révolte prônant l’action, la responsabilité et plus que tout : le bonheur. 

Aujourd’hui, à l’heure où les scientifiques annoncent qu’il ne sera bientôt plus possible de faire demi-tour, à l’heure où l’on peut déjà apercevoir les prémices d’une catastrophe climatique fatale, nous n’avons jamais eu autant besoin d’action. Nous n’avons pas besoin de savoir que l’existence est sans espoir par essence. Nous avons besoin de la révolte pour dépasser cet état, et enfin apprendre à continuer à vivre "malgré tout". 

Albert Camus écrivait dans Le Mythe de Sisyphe :« Il vient toujours un temps où il faut choisir entre la contemplation et l’action. Cela s’appelle devenir un homme. Ces déchirements sont affreux, mais pour un cœur fier, il ne peut avoir de milieu ».

Plus précisément encore nous pourrions trouver une solution dans la description que Camus fait du « conquérant », une des figures incarnées par celui ou celle qui décide de dépasser l’absurde autrement que par le suicide ou le déni. « Oui, l’homme est sa propre fin. Et il est sa seule fin. S’il veut être quelque chose, c’est dans cette vie. (…) Les conquérants parlent quelquefois de vaincre et surmonter. Mais c’est toujours « se surmonter » qu’ils entendent. Tout homme s’est senti l’égal d’un Dieu à certains moments. C’est ainsi du moins qu’on le dit. Mais cela vient de ce que, dans un éclair, il a senti l’étonnante grandeur de l’esprit humain. Les conquérants sont seulement ceux d’entre les hommes qui sentent assez leur force pour être sûrs de vivre constamment à ces hauteurs et dans la pleine conscience de cette grandeur. C’est une question d’arithmétique, de plus ou de moins. Les conquérants peuvent le plus. Mais ils ne peuvent pas plus que l’homme lui-même, quand il le veut. C’est pourquoi ils ne quittent jamais le creuset humain, plongeant au plus brûlant dans l’âme des révolutions. Ils y trouvent la créature mutilée, mais ils y rencontrent aussi les seules valeurs qu’ils aiment et qu’ils admirent, l’homme et son silence. C’est à la fois leur dénuement et leur richesse. Il n’y a qu’un seul luxe pour eux et c’est celui des relations humaines. Comment ne pas comprendre que dans cet univers vulnérable, tout ce qui est humain, et n’est que cela prend un sens plus brûlant ? Visages tendus, fraternité menacée, amitiés si forte et si pudique des hommes entre eux, ce sont les vraies richesses puisqu’elles sont périssables. C’est au milieu d’elles que l’esprit sent le mieux ses pouvoirs et ses limites. C’est à dire son efficacité. Quelques-uns ont parlé de génie. Mais le génie, c’est bien vite dit, je préfère l’intelligence. Il faut dire qu’elle peut être alors magnifique. Elle éclaire ce désert et le domine. Elle connaît ses servitudes et les illustre. Elle mourra en même temps que ce corps. Mais le savoir, voilà sa liberté » 

Le conquérant est celui qui agit, en connaissance de cause de sa force et de son efficacité. Nous savons de quoi nous sommes capables. Notre pouvoir de destruction est proportionnellement aussi grand que notre capacité à construire et défendre le « bien ». Il n’y a pas besoin d’espoir pour assurer l’avenir, et vivre le présent.

 

 

- II -

 

       Dans cette nouvelle partie, il sera question de s’interroger sur l’Homme qu’était Albert Camus, à la fois emporté par les enjeux de son époque, et malgré tout solitaire et profondément anti-conformiste. Notre démarche ici se voudra donc moins philosophique et plus historienne. En effet, la vie d’Albert Camus est habitée par cette ambivalence d’un homme à la fois ancré dans la société et son temps, et à la fois
« étranger » à ces deux éléments. Cette ambivalence se retrouve dans la biographie qu’a publié sa fille, Catherine Camus, en décembre 2009 : Albert Camus, Solitaire et Solidaire. 

Dans un premier temps, nous pourrions affirmer qu’Albert Camus était bel et bien un révolté mais un révolté parmi d’autres. Il prit constamment position dans les grands débats et conflits de son temps. Influencé par son oncle anarcho-voltairien, et la pauvreté qu’il côtoie toute son enfance, Camus ne tarde pas à se forger une forte conscience politique de gauche. En 1933, il commence à militer activement contre le fascisme tandis qu’il débute son apprentissage de la philosophie à la faculté d’Alger. En 1934, il adhère au parti communiste qu’il quittera 3 ans plus tard. Il s’engage également contre l’exploitation injuste des musulmans d’Algérie ainsi que les fortes inégalités dont ils sont alors victimes. Ainsi, en 1936, il soutient le plan Blum-Viollette qui visait à élargir la citoyenneté française à de nombreux musulmans du département français d’Algérie. 

Albert Camus souhaitait avant tout s’exprimer, dénoncer, expliquer et surtout comprendre. Il nourrit dès la fin des années 1930’ l’ambition d’être un grand journaliste, entre autres. Il commence à publier des articles accusateurs dans le quotidien Alger Républicain fondé par Jean-Pierre Faure, Paul Schmitt et Pascal Pia en 1938, année où Albert Camus réalisera un reportage marquant et engagé : « Misère de la Kabylie ». Il publiera également dans Soir Républicain (journal du Front Populaire). En 1940, Camus monte à la capitale et écrit des articles pour Paris-Soir.

En 1941, alors que la France vichyste collabore activement avec l’envahisseur nazi, Albert Camus décide d’emprunter le chemin incertain et tortueux de l’insoumission. Il intègre assez vite le réseau Combat, mouvement de résistance attaché au CNR (Conseil National de la Résistance) et effectue plusieurs missions de renseignements. Il écrit également de nombreux articles dans le journal clandestin de Combat (articles plus tard regroupés sous le titre Actuelles). Il assume la charge de rédacteur en chef dès 1944 et cela jusqu’en 1947. A la sortie de la guerre, il se fait d’abord le partisan d’une justice intransigeante envers les traîtres et les collaborateurs ce qui l’opposera à François Mauriac représentant le camp des « indulgents ». Camus écrit ainsi : « En tant qu’homme j’admirerai peut-être Monsieur Mauriac de savoir aimer les traitres, mais en tant que citoyen je le déplorerai parce que cet amour nous amènera justement une nation de traitres et de médiocres et une société dont nous ne voulons plus. ». Il change d’avis lors de de l’affaire Brasillach en 1945 où il répond à l’appel de Marcel Aymé qui lui demande de bien vouloir signer la pétition pour que le Général de Gaulle gracie l’écrivain collaborateur. Brasillach sera finalement exécuté. Camus reste marqué par cet épisode et s’insurge par la suite contre toute forme de mise à mort. A la sortie de la guerre civile grecque en 1949, il apporte son soutien aux communistes grecs condamnés à mort. Plus tard encore, en 1957, il co-signera avec Arthur Koestler (condamné à mort par les Franquistes puis acquitté) un essai de 245 pages intitulé Réflexions sur la peine capitale. 

 

 

On retrouve une constante dans son parcours, à savoir le fait qu’il s’est toujours fait le défenseur et le partisan de la liberté. Dans l’Homme Révolté, il définit la liberté comme la « seule valeur impérissable de l’histoire. ». En 1945, il dénonce fortement les massacres de Sétif, répressions sanglantes des manifestations nationalistes anti-colonialistes et indépendantistes. En 1947, il condamne le bain de sang perpétré par l’armée française, qui suit l’insurrection du peuple malgache et du MDRM (Mouvement démocratique de la rénovation Malgache). Camus déclare alors : « nous faisons dans ces cas-là ce que nous avons reproché aux Allemands de faire ». 

La liberté des Hommes est intrinsèquement liée à la liberté du savoir et des idées. S’opposant au Jdanovisme, Camus rejoint le « Congrès pour la liberté de la Culture » dès sa création en 1950. 

Fidèle à ses contrées d’origines, et à son milieu, Albert Camus restera toute sa vie durant influencé par la beauté des côtes Algériennes, et leur misère. Ainsi, de Mai 1955 à Février 1956, il rédige dans l’Express une chronique où il relate encore une fois la crise algérienne. Ces articles formeront l’ouvrage Actuelles III. En effet, Albert Camus joua toujours ce rôle de défenseur de la dignité humaine, cette posture de l’intellectuel engagé, dreyfusard, telle qu’elle avait été décrite par Jean-Paul Sartre. Ainsi, Camus révèle dans une interview d’Octobre 1957, « Je me sens d'abord solidaire de l'homme de tous les jours. ». 

Nous pourrions citer encore d’autres évènements marquants où Camus s’est affirmé et a défendu la liberté d’un autrui, comme en 1956 lorsqu’il proteste contre la répression du régime Soviétique en Hongrie, lançant un appel en faveur des intellectuels hongrois dissidents, menacés par le parti communiste. Il suffit simplement de comprendre qu’Albert Camus s’est engagé toute sa vie pour des valeurs comme la liberté, la justice mais surtout pour l’Homme en général. Dans Les Justes, l’un des personnages, Skouratov, s’exclame « Que voulez-vous, je ne m'intéresse pas aux idées, moi, je m'intéresse aux personnes. ». Dans le cas de Camus, l’un n’est jamais dissocié de l’autre.

 

 

Cependant, son engagement et sa révolte peuvent aussi s’expliquer par sa vision de l’existence. Comme nous l’avons dit en introduction, on ne peut comprendre l’Homme qu’était Albert Camus sans s’intéresser à sa philosophie, et inversement. Dans toute son œuvre, l’idée d’un ancrage constant dans le présent persiste. Pour Camus, il est nécessaire d’inscrire son existence dans « son histoire ». Dans Noces et l’Été, il démontre que comme il ne sert à rien d’espérer ou de désespérer la vie, il serait vain de vivre dans la nostalgie ou dans l’attente de l’avenir : l’important reste de vivre, ici, maintenant, or « vivre, ce n’est pas se résigner ». Dans l’Homme révolté, on peut lire que « La vraie générosité envers l'avenir consiste à tout donner au présent ». Enfin, « pour un homme, prendre conscience de son présent, c'est ne plus rien attendre » (Noces). Pour Camus, le fait de ne pas espérer  l’avenir doit être une raison de plus pour s’investir dans le présent. On ne peut aimer la vie sans désespoir. Ainsi nous pourrions qualifier Camus de révolté, amoureux de l’instant présent. Il a très tôt pris conscience que l’existence avait des limites et qu’elle était le seul horizon indépassable. On confère souvent au verbe “vivre“ une dimension passive, presque inconsciente. L’action de vivre se résumerait au cycle du gonflement de nos poumons, aux battements réguliers de notre cœur impulsant des flots de sang dans chaque partie de notre corps. Albert Camus donna à l’action de vivre une dimension active, il en fît, plus qu’un concept philosophique, une injonction pour l’Homme et sa dignité. Ainsi, nous pouvons affirmer qu’Albert Camus a vécu, qu’il s’est efforcé de vivre. Emporté dans les flots inconstants et tumultueux de son temps, il a plongé de tout son être dans son présent, sans avoir peur de se faire engloutir par les vagues colossales de l’Histoire : rien de surprenant de la part d’un amoureux de la mer. « Nous naviguons sur des espaces si vastes qu'il nous semble que nous n'en viendrons jamais à bout. Soleil et lune montent et descendent alternativement, au même fil de lumière et de nuit. Journées en mer, toutes semblables comme le bonheur… » dit-il dans l’Été. Il ajoute enfin « Si je devais mourir, entouré de montagnes froides, ignoré du monde, renié par les miens, à bout de forces enfin, la mer, au dernier moment emplirait ma cellule, viendrait me soutenir au-dessus de moi-même, et m’aider à mourir sans haine. ». 

 

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           Si Camus a voulu et s’est effectivement engagé dans son époque, on dénote cependant une ambivalence dans sa biographie (qui se retrouve évidemment dans son œuvre). En effet, Albert Camus semble avoir été assez solitaire. Dans le troisième tome des Carnets (Mars 1951 - Décembre 1959), on peut lire cette confession de l’auteur : « Je ne peux pas vivre longtemps avec les êtres. Il me faut un peu de solitude, la part d’éternité. ». 

Un an après la naissance de son fils, Lucien Camus, blessé à la bataille de la Marne, meurt peu après à l’hôpital de Saint-Brieuc. Il n’a que 28 ans. Albert Camus est donc élevé par sa mère, Catherine Hélène Sintès, qui travaillera toute sa vie d’arrache-pied pour subvenir aux besoins de ses deux fils. Elle est à demi-sourde, ne sait pas lire et difficilement écrire. Les biographes de Camus s’accordent pour dire qu’entre lui et sa mère, la communication était difficile, voire impossible, mais que tous deux éprouvaient l’un pour l’autre une affection sans bornes. Albert Camus est également seul lorsqu’il est contraint de rester à l’hôpital dès 1930, la tuberculose lui faisant prendre conscience de sa solitude devant le monde et devant la mort. Il fait cependant des rencontres singulières, il noue des relations fortes, mais qui ne durent pas, qui s’estompent au fil des années, ou qui s’arrêtent brutalement. Une première rencontre fondamentale ; celle avec son instituteur de CM2, Louis Germain, en 1923, qui convainc la famille de présenter le petit Albert au concours des bourses, et ainsi d'intégrer le lycée. Camus lui dédiera son « Discours de Suède » lors de sa réception du prix Nobel de littérature en 1957.  En Juin 1934, le jeune Camus se marie avec Simone Hié, provoquant ainsi une rupture avec son oncle boucher. Ils se sépareront 2 ans plus tard. 

En 1937, Camus quitte le parti communiste qui lui ordonne de revoir ses convictions.
Une autre rupture fameuse fût celle avec Jean-Paul Sartre à la sortie de l’Homme Révolté en 1951. C’est la fin définitive d’une amitié déjà fissurée par endroits. Sartre écrira à Camus : « Notre amitié n’était pas si facile, mais je la regretterai. Si vous la rompez aujourd’hui, c’est sans doute qu’elle devait se rompre. Beaucoup de choses nous rapprochaient, peu nous séparaient. Mais ce peu était encore trop : l’amitié, elle aussi, tend à devenir totalitaire. ». Il ajoutera dans une autre lettre « Mon dieu, Camus, comme vous êtes sérieux, et, pour employer l’un de vos mots, comme vous êtes frivole ! Et si vous vous étiez trompé ? Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique ? (…) Je n’ose vous conseiller de vous reporter à la lecture de l’Être et le Néant, la lecture vous en paraîtrait inutilement ardue. Vous détestez les difficultés de pensée. ». 

La solitude de Camus se ressent également dans ses personnages, tous autant qu’ils sont. Il serait fastidieux et inutile de tous les citer, un par un. L’exemple le plus parlant semble être celui de Meursault dans L’Étranger. Cette remarque est assez subjective et personnelle mais d’une certaine manière on retrouve une part de solitude chez tous les personnages de Camus. De par le contexte, de par leur caractère mais surtout de par le style de l’écriture, la solitude est infiniment palpable et fait appel à nos propres démons. Les personnages de Camus font l’expérience de la « solitude en commun », profondément seuls, mais avec les autres. 

La solitude d’Albert Camus est sensiblement la même que celle dont font l’expérience ses personnages. Cependant, celle de Camus peut s’expliquer par ses différentes positions et opinions souvent divergentes. Toujours Camus n’a suivi que ce qui semble être sa conviction profonde n’hésitant pas à rompre ou provoquer la rupture, avec des amis, des camarades, des collègues, des pays, des organisations. Alors qu’il est au parti communiste algérien de 1933 à 1937, Albert Camus n’hésite pas à inviter André Gide pour qui il a beaucoup d’admiration - André Gide qui avait déjà commencé à s’éloigner du Parti communiste après sa visite en URSS. En 1952, Albert Camus démissionne de l’UNESCO qui avait alors admis l’Espagne Franquiste en son sein. Pendant la Guerre Froide, il choisit une « Troisième Voie » difficile à tenir, s’attirant les foudres de nombreux intellectuels. Albert Camus va globalement suivre une ligne qui est la sienne. Jamais il n’accepta de confier sa conscience à n’importe quelle idéologie. Je pense que c’est l’une des choses les plus remarquables chez-lui, à savoir sa force de conviction, son indépendance, son esprit critique indomptable mais surtout sa capacité à toujours remettre une pensée en question - comme lors de l’Affaire Brasillach. S’il a été partisan d’un camp, ce ne fût que celui de l’Homme, et plus concrètement, de l’Humanité. Seul mais avec les autres. Seuls ensembles. Voilà ce qui fut toujours son credo, et qui le poussa à toujours agir pour la justice, le bien commun, et la liberté. 

L’Historien Benjamin Stora, spécialiste de l’Histoire d’Algérie, écrira « La solitude qui fut celle de Camus, sa détestation du spectacle mondain ou littéraire, mais aussi son refus de tous les systèmes qui enferment l'homme sont des aspects qui le rendent contemporain. ». 

 

 

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« […] Nous étions brouillés lui et moi : une brouille, ce n’est rien – dût-on ne jamais se revoir – tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde étroit qui nous est donné. Cela ne m’empêchait pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu’il lisait et de me dire : “Qu’en dit-il? Qu’en dit-il EN CE MOMENT?” (…) Il représentait en ce siècle, et contre l’Histoire, l’héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu’il y a de plus original dans les lettres françaises. Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douteux contre les événements massifs et difformes de ce temps. Mais inversement, par l’opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavélismes, contre le veau d’or du réalisme, l’existence du fait moral.Il était pour ainsi dire cette inébranlable affirmation. Pour peu qu’on lût ou qu’on réfléchît, on se heurtait aux valeurs humaines qu’il gardait dans son poing serré : il mettait l’acte politique en question. » Ces propos ne furent pas tenus pas un ami inconditionnel de Camus. Cette éloge funèbre fut prononcée par Sartre lui-même. 

 On peut, sans présomption, assurer que Camus ne se voyait surement pas mourir comme ça. Peut-on seulement s'imaginer notre mort ? Bien-sûr, il avait appréhendé la mort violente comme possibilité, il essayait de vivre dans la conscience de cette mort impossible à prévoir, mais l’on peut être sur que Camus s’imaginait sûrement mourir plus vieux, apprenant à dompter la mort et cela jusqu’à son dernier souffle. Quelle aurait été son oeuvre ? Quelles réponses auraient ils pu encore apporter à ces compagnons d'existence malheureux que nous sommes et resteront ? Peut-être aucune. Est-il mort trop tôt ? Question absurde, nous mourrons toujours trop tôt, avec une infinité de choses qui ne seront jamais exprimées, laissant l'univers à jamais incompris

Le Premier-Homme, dernier ouvrage d'un auteur cherchant à se raconter au monde, mais surtout à lui-même, ne sera jamais terminé. Voici les dernières lignes que nous livre Albert Camus dont je n'oublierais sûrement jamais les mots et qui, je l'espère, ne finira jamais dans les tréfonds de l'oubli et de l''indifférence collective : "Et lui aussi, plus qu'elle peut-être, puisque né sur une terre sans aïeux et sans mémoire, où l'anéantissement de ceux qui l'avaient précédé avait été plus total encore et où la vieillesse ne trouvait aucun des secours de la mélancolie qu'elle reçoit dans les pays de civilisation, lui comme une lame solitaire et toujours vibrante destinée à être brisée d'un coup et à jamais, une pure passion de vivre affrontée à une mort totale, sentait aujourd'hui la vie, la jeunesse, les être lui échapper, sans pouvoir les sauver en rien, et abandonné seulement à l'espoir aveugle que cette force obscure qui pendant tant d'années l'avait soulevé au-dessus des jours, nourri sans mesure, égale aux plus dures des circonstances, lui fournirait aussi, et de la même générosité inlassable qu'elle lui avait donné ses raisons de vivre, des raisons de vieillir et de mourir sans révolte." (Le premier Homme). 

Serait-ce un aveu que ce dernier héritage ? L'aveu d'une mélancolie qui restera toujours là, derrière notre épaule, comme une amie silencieuse et attendrie ? 
Nous n'en saurons jamais rien. Et peut-être est-ce pour le mieux. Sans réponses, sans consignes, il nous incombe à nous seuls de choisir la voie de l'éternelle révolte, contre l'injustice, contre le vide, et contre le désespoir. 

Albert Camus, solitaire et solidaire, poète et philosophe, toujours engagé, jamais enchaîné, nourrira toujours cette vérité cruciale pour toute existence humaine ayant conscience d'elle-même : nous sommes seuls, nous n'avons que nous, mais, nous seront à jamais lié, de par notre condition universelle, à ces milliers de visages que nous croisons chaque jour. Dans l'amour, la colère, et la soif de justice, naît la pensée la plus noble et la plus belle : l'esprit de révolte et de solidarité partagée. 

 

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