Les livres n'ont plus droit à l'intemporalité

Lire, ne pas se lasser de lire, le dire.

Quand j'étais enfant, ma sœur s'esclaffait toujours en me regardant lire dans des positions toujours originales, habitudes que j'ai gardées. Je me souviens récemment avoir suspendu un geste d'effroi en écoutant une émission de radio où Bernard Pivot et sa fille Cécile Pivot étaient interviewés sur leur manière à chacun de lire, et leurs préférences, lorsque celui-ci répondit que la meilleure disposition pour lire lui paraissait être assis à une table, s'excusant presque de la trivialité de cette réponse. Le genre de lectrice que je suis, préfèrera de loin être assise du bout du coccys, les deux pieds à plat, sur des marches de perron, ou encore en marchant dans la rue, de préférence sur un trajet que je connais du bout des doigts – et surtout, la plus spontanée chez moi consistant à être recroquevillée, le ventre sur les genoux, les coudes posés au sol, comme si j'avais interrompu mon yoga pour relire urgemment quelques lignes.

Ceci me paraissait bien introduire « quel genre de lectrice » je suis. Lire est une des choses qui ne me lasse jamais. Entrer dans une librairie est pour moi comme entrer dans un bon bain : un espace et un temps de réconciliation. Pouvoir errer dans l'odeur des livres, se saisir de l'harmonie et de la poésie des titres et des couvertures, parcourir et reposer. Si je suis accompagnée, faire des signes silencieux à l'autre personne plongée dans un autre ouvrage, commenter à voix basse et s'extasier, puis finir par payer et partir à regret.

Parmi les livres « fondateurs », ceux qu'on découvre tôt et qu'on relit, qu'on garde précieusement, on trouve dans ma vie à moi, Rosa Candida d'Auður Ava Ólafsdóttir , la Horde du Contrevent de Damasio, de mon adolescence, Bonjour tristesse, de Sagan, Scarlett d'Alexandra Ripley, et de mon enfance, sont restés aussi fièrement les livres de Daniel Pennac et quelques Roald Dahl, Mon amie Flicka de Mary O'Hara, pour n'en citer que quelques uns.

Parmi mes livres récents, on trouve les Sorcières de Mona Chollet, et le Choeur des Femmes, comme beaucoup, beaucoup d'autres femmes...là, rien d'original, mais une nécessité, comprendre, comprendre ce monde, avoir soif de comprendre, et s'aider de nos contemporain.es.

Parmi mes livres pas encore lus et sur la pile, Une chambre à soi de Virgina Woolf, Les enfants de la terre de Jean M. Auel, et aussi Bakhita de Véronique Olmi, et tant d'autres...

Existe-t-il un mot qui cible l'angoisse d'avoir trop de livres à lire, tant de livres qui transforment la vie, qui nous fait nous dire "heureusement que je l'ai lu", et de voir ces livres s'éparpiller, s'entasser, voir leur date d'emprunt dépasser ? C'est une peur de luxe, peut-être, mais oui, une anxiété tout de même !

Si je devais citer un livre qu'on m'a prêté et que je n'ai jamais rendu , pas à ma grande fierté : le Parfum d'Adam de Jean-Christophe Rufin, si Emilie, tu lis ça, je te dois des excuses (et un livre).

Une maison d'édition qui me touche particulièrement est Zulma, grâce à qui j'avais découvert Rosa Candida mais aussi l'été dernier, le sublime Les Nuits de laitue de Vanessa Barbara, et la Somme de nos Folies qu'un libraire m'avait gentiment et étonnamment offert, de l'auteure Shih-Li Kow, une malaysienne. Comment me serais-je retrouvée avec du Shih-Li Kow sans ces fous du Monde, que sont les éditions Zulma ?

Parmi mes livres à moitié lus mais pas abandonnés : l'archipel du Goulag de Soljenitsyne...qui à ma décharge, se lit très bien par petites goulées, par petits chapitres, et qui finalement, est peut-être fait pour être lu comme ça ?

Enfin, si je devais clore ce genre de portrait chinois, ce serait par une confession : le complexe de ne pas pouvoir exhiber une grande bibliothèque, puisque j'ai toujours beaucoup utilisé et lu dans les bibliothèques municipales. Je prête et je reçois aussi d'ami.es. Quelque part, parfois, je m'en veux de ne pas noter ce que je lis puisque cette absence de livres dans ma bibliothèque me rend parfois amnésique dans mes expériences passées.

Un regret ? Voir les livres perdre de leur intemporalité, avec notre époque gourmande, gourmaude, attaché.e aux apparences. Oui, j'étais fière de lire Mercy Mary Patty (Lola Lafon) dans l'ère du temps, oui, je ne peux pas empêcher un petit sursaut d'étonnement quand j'entends quelqu'un ne découvrir "que maintenant" les Vernon Subutex (pour citer des livres qu'on a vu partout, tout le temps, à leur publication). Je hais ça; pourtant justement, j'aime faire traîner mes découvertes jusqu'à tard, lire dans le secret cette superbe révélation 2015, savourer le périmé, le déjà lu, trop entendu. J'ai moi-même découvert Virginie Despentes tard, et pourtant, je participe à ce rictus général.

Rendons à la littérature le droit de traverser les mois sans s'affadir ! Le contenu, la poésie des mots, l'intelligence des associations, doit être célébrée encore, mais ne doit pas connaître l'écoeurement, de la même manière qu'on consomme des lasagnes ou un tube d'été jusqu'à n'en plus pouvoir.

C'est décidé, la prochaine fois que je soupçonne ma tête de vouloir juger avec condescendance, je me soufflerai à moi-même qu'on est toujours l'inculte d'un autre...

 

C.B

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