Critique MELANCOLIE(S) de Julie Deliquet et du collectif IN VITRO

Ma critique, mon humble avis coup de couteau de petite fourmi spectatrice parmi la fourmilière théâtrale parisienne et française.

Mélancolie(s) « Elle est plurielle chez Tchekhov, c'est pourquoi elle porte un S chez nous » Julie Déliquet.

La mienne aussi est plurielle. La mélancolie est selon Hippocrate la cinquième humeur appelée l'atrabile ou encore bile noire. L'atrabilaire (terre, froid et sec), « se dit de celui qu'une bile noire et aduste rend triste en chagrin. » L'automne, sec et froid, favorise l'atrabile et la mélancolie.
C'est pourtant en plein cœur de l'hiver, que le mien est imbibé, peuplé de bile noire ; spectatrice du chaos dramaturgique, actoral et scénique de ce spectacle. C'est bien noire de colère et révoltée que je ressors du théâtre de la Bastille, ce Samedi 9 Décembre.

Les 3 sœurs est une pièce écrite par Anton Tchekhov en 1900, commandée par la troupe moscovite du Théâtre d'Art. Elle est à l'époque qualifiée par les acteurs de «pièce sans vrai rôle, pièce injouable.» Elle rencontre cependant un très grand succès à Moscou. A Olga sa femme, Tchekhov écrit «Vous devez traiter de la vie contemporaine. Celle là même que vit l'intelligentsia et qui ne trouve pas d'expression dans les autres théâtres vu leur totale absence d'intellectualité et en partie leur manque de talent.»

Ce chef d'oeuvre contemporain raconte l'histoire de trois sœurs russes: Irina (20 ans) , Macha (25 ans) et Olga 28 Printemps. «Exilées» dans leur tendre demeure perdue au fin fond de la campagne Russe. Leur rêve ? Retourner à Moscou ! Chose possible, si Andreî leur frère est nommé professeur d'Université à Moscou. Ce dernier follement amouraché de Natacha se mariera avec cette dernière, brisant les espoirs d'une vie un peu plus digne et vibrante. C'est dans cette fameuse maison que le drame de la vie se produit sous nos yeux. L'anniversaire de la benjamine Irina inaugure cette pièce. Un an après la mort du père, c'est l'occasion d'être grisé par un jour différent et de se réunir pour partager repas, bribes de souvenirs, rêves et illusions, abreuvés de danses et de liqueurs. La visite des officiers est un des seuls contacts réjouissants avec l'extérieur : monde loin derrière ou devant elles. Le retour du lieutenant-colonel du régiment, Monsieur Alexandre Ignatievitch Verchinine bouleverse aussi l'ennuie routinier de ces trois femmes.

Le spectacle que Julie Deliquet se propose de monter est donc une création et adaptation collective à partir des Trois Soeurs et D'Ivanov de Tchekhov. Le Lieutenant-colonel n'est autre qu'Ivanov accompagné d'Ana Petrova sa femme qui sera mourante un peu plus tard dans « l'intrigue.» La sœur ainée joue également le personnage du médecin Lvov. Macha interprète à elle seule le rôle d'Irina et de Sacha.

La pièce débute (avec vingt minutes de retard à ma montre digitale) avec une projection sur voile blanc du personnage d'Ivanov et de sa femme Anna à bord d'une voiture : image mobile décrite par une voix off narrant le bonheur vécu ensemble. Des mots plats avec néanmoins de jolies images. Le tableau scénique devient animé, Olga sortant de sa sieste, la famille débarque peu à peu et Ivanov/Verchinine précédé par sa femme font irruption sur la scène de bois pâlotte. Il s'en suit une première scène de retrouvailles mêlée de gène et de surprise menée par mes comédiens fétiches. Le texte est prosaïque, le jeu faible, les présences feintées les unes à la suite des autres. Seul Olivier Faliez, Théodore le mari de Sacha est juste et trouvera grâce à mes yeux ainsi que David Seigneur. Natacha, la future fiancé du frère dénommé ici Camille arrive, habillée de manière vulgaire et parlant avec une fausse voix de «connasse contemporaine» pendant toute la pièce. Dans le texte de Tchekhov, Natacha ne s'habille pas de façon vulgaire, elle est moins aisée, son goût est moins sûr et sa ceinture verte ne s'accorde pas avec sa robe d'un autre ton. C'est là, à cet instant précis que les raccourcis dramaturgiques débutent et que toute la subtilité de Tchekhov commence à être avortée.

Sacha/Irina/Macha tente de jouer la naïveté, la fraicheur, l'hyper-émotivité. Ce jeu là ne la quittera pas tout au long de la pièce, inventant des césures d'émotion tous les deux mots passant du rire aux larmes. (Feintes bien sûr.) (( Je ne sais pas si je suis obligée d'ajouter ce détail ou si cela coule de source : par précaution je fais le choix de l'ajouter quand même.)) La Macha que Tchekhov a écrite est âgée de 25 ans. Désolée de dire que même avec une teinture rousse flamboyante, des yeux de biche et un sourire ravissant, la comédienne semble avoir quarante ans. Il en est de même pour Eric Charon. Acteur de haut voltige, habité par le goût du risque et de la performance. Deuxième erreur dramaturgique importante, la différence d'âge entre Sacha et Ivanov est essentielle et fait acte de jeu autant pour les acteurs que pour les spectateurs.

Anna joue déjà la fin de la pièce, par sa présence muette jalouse qui rend le personnage peu intéressant. Et qui de plus cantonne la femme à une démonstration de jalousie pour une situation qui n'en mérite pas tant, réduisant la femme à des sentiments bas et démesurés. Les mêmes sentiments qui ont valu dans l'histoire aux femmes le jolie qualificatif d'hystérique.
Le repas d'anniversaire se déroule, Sacha a ses éclats de joies et de larmes , les acteurs spectateurs de ce moment feignent encore l'écoute empathique d'un mauvais numéro d'actrice.
L'hiver advient et il est représenté par une magnifique neige qui tombe sur une surface de 2 mètres sur 2.

Attention , rappel important, ce génie scénique est coproduit par :

Le théâtre de Lorient-Centre dramatique national de Bretagne, la Comédie de Saint-Etienne, le Théâtre de la Bastille, le Festival D'Automne à Paris, Théâtre le rayon Vert-scène conventionnée, Théâtre Roman Rolland-Villejuif et soutenu par le Conseil départemental du Val-de-Marne dans le cadre de l'aide à la création. MELANCOLIE(S) est accueilli en résidence au Théâtre de Lorient- Centre dramatique national de Bretagne, Théâtre Gérard Philip-Centre dramatique national de Saint-Denis, La ferme du Buisson-scène nationale de Marne-La-Vallée, Comédie de Saint-Etienne, Théâtre de la Bastille, Théâtre Romain Rolland Villejuif. Le collectif In Vitro est conventionné à rayonnement national et international par le Ministère de la Culture DRAC Ile-de-France et sera associé à la Coursive, scène nationale de la Rochelle à partir de la saison 18/19.

Fin du rappel.

Ce moment est accompagné de musique électronique et deux acteurs l'accompagnent dans un parlé muet. Premier état des lieux : Il joue mieux quand ils se taisent.

C'est le Nouvel An YOUPI ! Les Trois Soeurs et Ivanov peuvent faire corps ensemble. La maladie d'Anna apparaît. La discussion sur l'université de Moscou entre l'associé de Nicolas et lui même est remplacée par une discorde entre carpaccio et gaspacho. J'admets avoir ri pour la première fois avant de laisser couler sur mes joues des pleurs de rage et de désolation. Anna ne veut pas que l'on parle de sa maladie, pour une fois, pour une seule fois elle veut s'amuser, que l'on taise ce poison; partie intégrante de sa vie. L'ambiance se veut morose. Elle n'est pas morose car il y a eu la vie, et puis les éclats , les divergences , la mélancolie ce qui confine au silence latent. Elle est morose à cause des faits qui se veulent importants mais qui sont rendus quotidiens par le jeu médiocre des comédiens qui jouent pour eux-même et seulement eux.

Nicolas abandonne sa femme atteinte par le cancer pour la débauche, elle pleure. Que dis-je ? Elle suffoque! Entre deux hoquets de larmes beaucoup trop affectée et victime, elle souffre. La comédienne souffre non le «personnage», dans ce décor pâle avec des accessoires essentiels au jeu des situations: une table, des chaises , des viatiques.

La scène si merveilleuse de l'amour actif entre Sacha et Ivanov advient. Scène éclairée par des lumières chaudes peu subtiles. Je l'attends cette scène. On m'a dit qu'elle avait bien été prise en charge alors je tente tout au long de la pièce de me consoler avec cette attente secrète. Sacha arrive, elle joue l'adolescente à quarante ans cela ne lui sied pas. La scène magnifique et incontournable de Tchekhov sur l'amour actif exprimant le devoir dont une femme peut se sentir munie: celui de sauver l' homme qu'elle aime, qu'elle a choisi d'aimer, que la vie lui a fait aimer. Celui de panser les blessures d'un homme acariâtre, en proie à un profond mal-être mais qu'une «infirmière» elle même va sauver. Elle est muée par l'idée qu'elle peut à force d'écoute, de silences, de baisers sur le front le faire renaitre de ses cendres. Et si elle y arrive la lutte en est d'autant plus belle.
Les rires empathiques féminins dans la salle sonnent. J'aimerais tant qu'ils sonnent avec ce dernier sens là que met en lumière selon moi cette scène. J'aimerais tant qu'elles pleurent, sourient, s'émeuvent pour cela . Je l'aimerais tant. Mais c'est encore une fois par une femme avec un jeu naïf, simpliste, dans le pathos que ces jeunes adultes, femmes plus ou moins mûres se reconnaissent. Ma peine en est double.

Je décide que pour la première fois de ma vie, je n'applaudirai pas à la fin du spectacle. Par bonne coutume je le fais, m'en rendant compte brusquement, j'arrête et me refrappe cette fois-ci les mains mais pour me gronder d'avoir félicité: une dramaturgie simplette du village des farfadets de Limoges subventionnée, un décor petit, trivial, sans poésie aucune, des acteurs pas ensembles, faux et cerise sur le gâteau tous contents d'eux-mêmes aux saluts. Je suis peinée que des gens aient aimé. Je me désole que cette femme et son collectif fassent parler d'elle. Je désespère que l'écriture de plateau ait été aussi mal utilisée, aussi pauvre. J'ai mal à mon argent. J'ai très mal à mon théâtre. Je voudrais me faire rembourser , mais surtout je voudrais qu'on me lave les yeux et la mémoire. Je voudrais que ceux qui croient très fort en leur art et qui sont passionnés continuent d'y croire et de travailler car mauvais comme excellents ils pourront très probablement jouer sur des planches subventionnées et être soutenus par des centres dramatiques nationaux et par la DRAC.

L'oeuvre de Tchekhov traite d'amour sans retour, d'espoir piétiné, de désillusion, d'ennui avéré, de déception malgré les tentatives de philosopher sur la vie . Il le dit lui même, il a le sentiment d'écrire des comédies et désespère que les acteurs dialoguent avec un air pénétré et tragique.
Il ne voulait pas faire de la littérature. Il voulait écrire la vie. La mettre sur le plateau.

J'aurai bien aimé voir de la vie sur le plateau aussi ce Samedi 9 Décembre 2017.

 

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