Décor, Visages - Calais, 2016 - 1/5

Premier article d'une série de textes écrits à Calais en 2016

Arrivée.

Aujourd’hui, un migrant soudanais dans notre tente a dessiné un bateau, et un corps flottant dans la mer à côté. Juste au-dessus de son dessin, il a écrit: « What a foolish way to achieve your dreams ».

Jungle.

Le premier jour, on nous présente la jungle, depuis un bureau de Calais. Nos règles de sécurité sont strictes, la jungle renferme une violence d’autant plus dangereuse qu’elle surgit quand on ne s’y attend pas. Comment imaginer que dix mille personnes en exil forcé, ayant vécu les pires traumatismes puissent vivre dans un tres petit espace sans qu’un jour cela devienne violent, psychologiquement, physiquement ?

On nous montre une carte du camp. Difficile de se rendre compte. Difficile de comprendre pourquoi les migrants sont désormais parqués dans la zone nord alors que la vaste zone sud est complètement vide. Nous comprendrons plus tard.

La jungle maintenant, pour nous, c’est « le terrain ».

Avant d’y aller, nous avons une formation sur la sécurité sociale pour les migrants. Notre travail est de faciliter les démarches, nous devons donc bien les connaître. Parler d’accès aux droits n’a jamais été plus réel pour moi. C’est tellement compliqué. Pour bénéficier d’une assurance maladie il faut avoir une preuve que l’on est en France depuis 3 mois, pour une personne irrégulière qui essaie justement de dissimuler toutes ces preuves-là. Et avoir une domiciliation. « Jungle, 3ème tente à droite » ? « Container CAP 71 » ? Notre rôle sera d’orienter les migrants et les aider à avoir leurs papiers. Un défi pour ne pas les embrouiller plus. Avec des bénévoles qui changent souvent, facile d’oublier que l’un a commencé les démarches quelque part, promis à un migrant de l’aider à faire ci ou ça… nous devrons donc communiquer beaucoup entre nous. Bien nous entendre, comme colocataires, collègues, compagnons de fortune et d’infortune.

Chaque matin, donc, nous aurons une formation. Chaque après-midi, nous irons dans la jungle, par groupes de deux ou trois : infirmiers, psychologues, traducteurs.

Cet après-midi-là, je suis de maraude. Avec Robin, qui est infirmier, nous allons voir des patients les uns après les autres. Dans les fameux containers, dans les tentes, les cabanes, ou à l’hôpital. On va les voir, on vérifie où en est leur situation médicale, administrative, on prend des rendez-vous avec eux si besoin, on salue, et on s’en va. A voir une vingtaine de patients dans l’après-midi, j’oublie les noms et les visages. Mais je retiens les sourires.

Je ne veux pas faire de généralités. Je sais qu’il y a des tensions latentes, des violences, que le désespoir conduit aux pires extrêmes et que la jungle est un lieu où l’humanité fait peur.

Mais ce que j’y vois ce jour-là, c’est surtout les rires, et les sourires. Les remerciements, les invitations à boire un thé, à discuter, et rire surtout, provoquer, lancer des éclats de rire, s’échauffer en trottinant vers le terrain de foot.

Ils jouent avec des bouchons de bouteille, assis dans le sable des dunes. Il y a un peu de musique, de temps en temps le chant du muezzin.

C’est une jungle parce que c’est dense, enchevêtrant habitations de fortune, hommes de toutes les couleurs allant dans tous les sens, associations distribuant qui des vêtements, qui de l’aide juridique, qui des cours de dessin ; c’est une jungle parce qu’on se perd au bout de trois pas et qu’on ne peut jamais vraiment comprendre ce qu’il s’y passe ; parce qu’on ne peut qu’imaginer la violence humaine créée par trop de proximité ; parce que toutes les tentatives d’organisation et de régulation sont factices, ça se voit au premier coup d’œil ; parce que ça sent les odeurs de pisse et d’épices.

C’est une jungle mais c’est  aussi un immense village avec ses éclats de rire et ses altercations ; avec Afghans, Soudanais, Iraniens, Erythréens, Koweitiens, malgré tout vivant ensemble une vie quotidienne, nettoyant leur tente ou leur cabane, se réchauffant autour d’un feu ou mijote un plat traditionnel et un chaï ; avec ses rues, les Champs Elysées, le rond-point du Tigre, la rue des Tentes bleues, le quartier oromo, le quartier kurde et ses caravanes… C’est lourd d’humanité, lourd de misères et de vécu, lourd de politique vivante. Ces hommes-là incarnent la géopolitique qu’on entend à la radio et à la télé sans vraiment comprendre. Je suis du Darfour…. Je suis Afghan, pourchassé par les Talibans… Je suis iranien opposant au régime… Ces noms de villes, de pays, de combats, nous les connaissons par des images et des flash info. C’est autre chose de rencontrer les hommes qui en sont victimes et qui viennent chez nous chercher un refuge, en dernier recours.

Ces hommes ont reconstitué ici tant bien que mal une vie, une vie de bidonville. Ça me rappelle l’Inde. Je ne me sens pas menacée, au contraire j’ai envie de rester.

J’apprends que les liens avec les Calaisiens pour expliquer la jungle manquent, je me dis que j’aimerais faire ces actions de sensibilisation. Confronter, poser des questions, comprendre, me remettre en question aussi. Créer des espaces pour que les gens se parlent. Je n’arrive pas à concevoir que l’on puisse être aussi catégoriquement contre les migrants (qu’est-ce que cela veut dire, d’ailleurs ?) si on comprend pourquoi ils sont là, ce qu’ils ont vécu. La haine ne peut être que de l’ignorance.

Ce que nous faisons ici est tellement plus large que nous.

Hôpital.

Aujourd’hui, on va chercher des personnes, on les amène à la gare, à l’hôpital, partout. Je profite du trajet en voiture pour discuter. Ils sont très contents d’aller à l’hôpital, de voir le doctor. Certains tentent d’y aller alors qu’ils ne sont pas vraiment malades. Car c’est le seul endroit où on les prend en charge individuellement. Ils existent, en tant qu’ils ont un problème de santé, mais du même coup en tant qu’êtres humains. Et on ne leur demande rien d’autre. Le droit à la santé. Je trouve que les médecins sont coopérants. L’hôpital a été conçu en fonction du nombre d’habitants de Calais et n’est pas prêt à assumer 10 000 migrants à soigner en plus des 70 000 Calaisiens.

On va chercher Ahmed, qui nous a appelé car il voulait aller à la poste. Il est en béquilles. A la poste, c’est la réponse de l’OFPRA, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. L’OFPRA est chargé de déterminer si le demandeur d’asile a des raisons valables de demander la protection de la France. Les raisons considérées comme valables sont d’être menacé dans son pays. S’il n’est pas considéré assez en danger, ou que son récit n’a pas été cru, il est débouté. Il peut encore faire recours à la Cour nationale du droit d’asile pour plaider son cas. Ensuite, il rejoindra la masse des irréguliers, sans papiers.

Dans la voiture, il ne dit rien. Regard fixe. Il a le fémur cassé, depuis le Soudan et à cause d’une rixe sur le camp. Je ne sais pas s’il pense à sa douleur ou à la réponse de l’OFPRA. On arrive à FTDA, il faut encore récupérer le reçu, puis aller à la poste.

« M. Ahmed Ibrahim. » L’employé de la poste entrouvre l’enveloppe, aperçoit du jaune, lâche « Refusé ! Jaune, ça veut dire refusé » et lui tend la lettre. Ahmed ne dit rien. L’employé, qui parle arabe, lui traduit la motivation du refus. « Les éléments de contexte sur la situation au Darfour ne sont pas détaillés de manière précise par l’intéressé… son appartenance à telle ethnie n’est pas mise en doute, en revanche les conditions de son emprisonnement au commissariat ne sont pas décrites de manière convaincante »… voilà, il vient du Darfour, a vécu un conflit, a visiblement été torturé, mais ce n’est pas une raison suffisante. Il faut encore qu’il en parle, et en parle bien. Le détaille et le prouve.

Ahmed ne dit rien. On retourne dans la voiture. Direction France Terre d’Asile, on va faire recours. Bien sûr qu’on va faire recours. On le rassure. Ne t’inquiète pas, tout n’est pas perdu, il y a juste une étape de plus. Comme si on ne doutait pas. Juste une étape de plus vers…. Vers quoi. On ne sait même plus ce qu’on cherche. Il faut pourtant bien avoir un but. Et pourtant on sait aussi que les Soudanais sont rarement admis à la protection de l’Etat.

Il retourne à l’hôpital, monte les escaliers en béquilles. Dit qu’il voudrait qu’on l’accompagne à FTDA le 17 octobre pour faire son recours.

Le 17 octobre. Ce jour a été annoncé comme celui du démantèlement. On est le 6. 10 jours. Cette jungle qui semble si ancrée va être démontée, les migrants embarqués dans des bus. Ces opérations sont toujours violentes. On parle de 1500 policiers, CRS. En fait, on ne sait pas grand-chose.

Comment imaginer. Comment penser que ces personnes ne reviendront pas ? ceux qui ne demandent plus l’asile n’ont qu’une image en tête, l’Angleterre à tout prix. Leur seule préoccupation puisqu’on ne leur offre pas d’autre alternative. Ils fuiront un moment puis reviendront aux abords de l’autoroute A16 construire d’autres camps de fortune. Attendront le passeur qui leur permettra de se terrer dans un camion et d’aller vers le nord... Cette fuite en avant a-t-elle une fin ?

Vraiment, What a foolish way to achieve your dreams.

 Maraude.

Je me sens bien au camp. Une maraude consiste à se promener dans le camp, « prendre la température » en discutant avec les migrants, savoir quelle est l’ambiance générale, quelles inquiétudes, quelles rumeurs circulent en ce moment… informer ceux qui le demandent, repérer les personnes vulnérables aussi, qui ne sont pas toujours celles qui demandent de l’aide. Comme dit Julie, on dirait que je suis faite pour ça. C’est simple pour moi. S’interpeller, discuter, informer, prendre le thé, prendre en charge. J’ai l’habitude que l’Inde m’a donnée, celle de savoir réagir en riant, d’être spontanée, d’aller vers l’autre. De discuter de tout et de rien.

Les habitants du camp viennent souvent nous voir, parfois c’est nous qui allons à leur rencontre. Certains demandent des informations, d’autres aiment simplement discuter, dire bonjour, savoir comment on va. Oui, ils nous demandent si on va bien, si on n’a pas trop froid, trop faim. L’hospitalité ici est impressionnante, d’ailleurs. On ne fait pas dix mètres sans être invités à boire un thé, à se réfugier de la pluie dans une tente. Déroutant au début, cet inversion du rapport d’aide : les humanitaires sont des usagers de la Jungle presque comme les autres, qui vont au resto, se promènent et sociabilisent. Ceux qui viennent sauver le monde sont vite désemparés. On discute, on prend un thé, on essaie d’informer et de comprendre. De là à dire qu’on aide…

Nous sommes censés donner des informations, mais les informations changent tout le temps, quand nous les avons. Les associations présentes dans la jungle tentent tant bien que mal de se coordonner mais c’est la rumeur qui fait la loi. Il paraît que maintenant l’OFII[1] réceptionne le courrier… il paraît que le démantèlement est repoussé… que Calais n’enregistre plus de demandes d’asile… Nous n’avons pas d’information sur la date du démantèlement, ni sur le processus, sur le nombre de bus, sur la prise en charge des mineurs. Nous sommes fréquemment informés par la radio, en même temps que tout le monde. La jungle, c’est d’abord le manque d’information et l’absence criante de l’Etat. Il est là aux abords, dans les gares et sur les ponts, pour parler répression. Pour informer sur la prise en charge en revanche, il est cruellement absent. Aux questions du genre « puis-je aller en CAO avec ma famille ? » ou « comment avoir une domiciliation si je vis dans la jungle ? » c’est à chaque fois un casse-tête d’appels aux associations qui se renvoient la balle. Facile d’entrer en contact avec les personnes donc, moins facile de leur répondre.

Pour moi l’important est de passer un bon moment, que la personne se sente écoutée pour elle-même et pas pour une  information à transmettre. Passer du temps dans la cabane d’une famille à partager un repas, c’est un prétexte à l’échange, c’est le petit bien qu’on peut faire. Mais nous sommes plusieurs en maraude, et nous avons tous notre manière d’être et de travailler. Certains gardent plus de distance que d’autres, certains prennent très à cœur leur rôle d’aide administrative, d’autres ne jurent que par l’échange culturel.  Difficile donc de créer une relation personnelle avec les migrants tout en prenant en compte les collègues avec lesquels on fait équipe.

Comme d’habitude, j’ai le réflexe de me taire quand quelqu’un est plus assuré que moi, et j’en reste frustrée.  Par exemple, le monsieur que l’on n’a pas aidé à demander une carte vitale PUMA[2] alors qu’on aurait pu le faire. Il va se débrouiller tout seul et sûrement galérer à faire tout ça avant le démantèlement. Mais comme personne n’avait l’air chaud pour aller avec lui faire toute la procédure, je n’ai pas insisté et on ne l’a pas aidé. Voilà, on aurait pu aider quelqu’un, changer un peu sa vie ; et on ne l’a pas fait.

Un regret de plus. Parmi des dizaines d’autres chaque jour. C’est trop tard alors on oublie. On se frotte la veste, comme le fait Julie pour vider son vase quand il est plein. Le vase, c’est l’image pour le stress. On le remplit toute la journée, d’un peu de réveil du mauvais pied, de la pluie, du pas le temps pour manger, des remarques des autres. On le vide tout seul, chacun à sa manière. En fumant, en mangeant, en râlant. Moi je mange beaucoup depuis que je suis ici. Je ne peux plus m’en empêcher, je me goinfre de tout ce que je trouve. Gâteaux, fromages en boîte, j’ai besoin d’ingestion. Ça doit s’expliquer psychologiquement. Mais j’en ai déjà marre des psychologues depuis que je vis avec cinq d’entre eux. On ne peut pas tout analyser. J’aime être au camp, voilà, mais je n’aime pas analyser pourquoi et comment.

 

Visages

Araz

Ce matin, Araz. Iranien. On vient le chercher, il est à l’heure, nous attend devant le CAP avec tous ses papiers. Il parle très bien français, je m’étonne. Il a vécu 5 ans à Nice. A demandé l’asile. S’est fait refuser. A fait recours. S’est fait refuser aussi. Je lui demande s’il ne pourrait pas demander un titre de séjour, comme il parle bien français maintenant… il pourrait peut-être avoir un travail… il me regarde d’un air triste, un peu distant. « J’ai une OQTF, alors je ne peux pas, si ?... » Je ne sais plus quoi dire. Je me sens stupide d’avoir posé la question comme s’il n’y avait pas pensé avant. Ils connaissent leurs droits mieux que moi. OQTF, c’est l’abréviation pour Obligation de Quitter le Territoire Français. Expulsion, en d’autres termes. Point de non-retour.

Ce monsieur iranien me regarde. Comme s’il avait le vague espoir que je lui propose une solution miracle. Non, je n’en ai pas. Je ne sais que dire « c’est difficile… », détourner un peu les yeux comme si j’avais honte de lui avoir posé la question. C’est un peu comme si vous veniez de demander joyeusement à un patient où sont ses médicaments et qu’il vous disait qu’il n’en a pas car plus rien ne peut le sauver.

Je lui demande ce qu’il a, pour changer de sujet. Quels sujets joyeux ou neutres aborder lorsqu’on emmène des personnes à l’hôpital ? « Tu as mal où aujourd’hui ? » « Tu as ta carte vitale ? » Je manque d’inspiration. J’essaie de ne pas demander « tu viens d’où » et « tu fais quoi », car je suppose qu’ils en ont marre. Je parle de musique, ah la musique iranienne…

Pour aller en Angleterre, Araz a payé un passeur, le 27 mai dernier exactement.  Le passeur l’a emmené sur le parking d’embarquement du port à Calais. L’a tabassé à l’arme blanche. Lui a pris son manteau. Il a eu une fracture ouverte de l’avant-bras gauche, deux doigts cassés. Et plus d’argent, plus de papiers. Il a porté plainte. Vu deux policiers une fois, mais ils n’ont rien fait. Peut-être ont-ils essayé, peut-être pas. Je lui dis que la France ne fait pas bien les choses avec les migrants. Il n’est pas d’accord. La France, c’est bien. Composé…ah non, comparé à d’autres pays. C’est bien. C’était pas un français le passeur. J’ai passé 40 jours à l’hôpital avec les médecins français. Soigné, j’ai mangé. On ne me demande rien. Les papiers… il hausse les épaules. C’est pas grave. Mais la France c’est bien. Je ne peux juste pas y rester. Je demande timidement qu’il me raconte son pays. Je dis que je ne connais rien à l’Iran. En Iran, tu dis pas ce que tu veux. Tu dis rien. Je peux pas y retourner. Je suis menacé là-bas. Il a un mélange de résignation et de douceur dans la voix, et ce visage qui a  vécu. Le médecin a une heure de retard, mais ce n’est pas grave. Anesthésie prévue le 17 novembre, puis opération le 23 pour lui enlever les broches qu’il a dans le bras. Je lui propose qu’on l’emmène ce jour-là, sans relever que la jungle n’existera sûrement plus le 23 novembre, et qu’il sera peut-être très loin de l’hôpital de Calais. Il me remercie. Pourquoi pas… merci. De rien. S’il te plaît ne me remercie pas. Je n’ai tellement rien fait.

Solomon ; la « PASS » de l’hôpital.

Solomon seul devant l’hôpital. Me regarde impuissant, s’énerve, se prend la tête dans les bas, pleure. Buté. Ne dit rien. On te ramène à la jungle. Ça va aller. Qui est-on pour toi. On ne saura jamais pourquoi tu pleures. Tu parles arabe tout seul et je ne comprends pas. Je sens juste la détresse, le j’en-peux-plus. A la jungle il a disparu parmi les cabanes sans un seul regard en arrière.

Le lieu où peuvent aller tous ceux qui n’ont pas de papiers, mais rien de rien. On ne leur demande rien, les consultations sont gratuites. C’est vrai, la France fait un peu bien les choses tout de même. Un médecin seulement. On dépose les patients à 13 heures. Quand on revient à 17 heures nos patients n’ont toujours pas été pris. On s’énerve. Abdallah a des « troubles mnésiques » depuis la Hongrie, il est accompagné en permanence de son cousin qui porte tous ses papiers, et est d’une patience d’ange avec lui. Nous regarde toujours comme si on était le messie parce qu’on a une jaquette d’associatif.

Dans la salle d’attente, lorsqu’on nous voit arriver, les patients se lèvent, nous montrent qui le pied qui l’autre qui a vraiment plus mal que les autres et nous demandent de les aider, de passer en premier… « I know you care about everybody, but you should care about him first ! » Je ne suis pas docteur, no doctor. Je ne peux pas vraiment t’aider. What no doctor ? No doctor, no use !

Eh oui, tu as à peu près raison. Je ne suis pas sûre d’être très utile. Je conduis certains patients qui en ont besoin à l’hôpital. Je m’assure qu’ils ont été pris en charge, je les ramène, leur explique leur traitement, ce qu’ils doivent faire, et m’assure qu’ils le font. Les rappelle avant les rendez-vous. Ça c’est la théorie. Mais on ne fait pas toujours bien. Parfois on embrouille plus qu’autre chose. Car on est nouveaux, car on est aussi perdus qu’eux, car on pense avoir compris et en fait non. On demande autre chose au docteur. Ah bon il n’était pas venu pour chercher ses examens ? Il a une prise de sang à faire ? Mais alors il faut que je l’inscrive pour demain. Vous êtes sûrs ? Ce n’était pas pour ouvrir les droits AME[3] ? On les trimballe, saisit leurs papiers, leur explique à grand renfort de gestes que là, on va à la PASS pour emmener le certificat à la PADA[4] qu’il soit transmis à l’OFII, pour que lors de son entretien OFPRA l’officier de protection sache qu’il est vulnérable. Et donc peut-être, ce sera plus facile d’être reconnu réfugié. Comment expliquer ça en farsi? comment lui donner un sens aussi ? alors on trimballe en se convaincant que l’on fait bien.

A la fin de la journée on a vu tellement de personnes que ceux du matin sont de lointains souvenirs. On finit par les désigner par leurs problèmes et leurs histoires, qui elles ne se ressemblent pas. On n’arrive plus à réfléchir, même le médecin nous a rempli un certificat avec marqué « Hépatite B » à la place de « Vulnérabilité ». Il n’en pouvait plus. On a fini par lui dicter. Même sa voiture n’avait plus de batterie, on l’a aidé à repartir en lui prêtant nos pinces de dépannage.

Exposition des œuvres d’art des réfugiés à la bibliothèque. Le dessin avec le bateau et le « what a foolish way to achieve your dreams », qu’un soudanais a dessiné à côté de moi lors de mon premier jour dans la jungle. Ce dessin me touche toujours autant. Il a été dessiné pendant un atelier d’art-thérapie. Comment savoir si ça leur a vraiment fait du bien de dessiner ? je ne sais pas pourquoi, mais à le voir exposé là devant les regards comme une preuve du bon travail des associations, j’ai l’impression que le dessin est dévoyé, qu’il perd quelque chose.

J’ai envie de passer plus de temps avec les migrants, dans la jungle, pas d’en parler avec les autres bénévoles.

« Take care of yourself ».

Accompagné Abdul à Dunkerque, aux urgences ophtalmologiques. Il n’y en a pas à l’hôpital de Calais, nous devons donc faire le déplacement pour savoir ce qu’il a à l’œil, qui est tout rouge depuis une rixe dans la jungle. Il m’appelle Mama et se renomme Bambino. S’il savait qu’il a le même âge que moi. C’est la première fois depuis qu’il est en exil que quelqu’un l’accompagne toute une journée, reste avec lui, le rassure.

L’interne en médecine qui lui a ausculté l’œil m’a dit « vous êtes bénévole ? mais pourquoi vous faites ça ? ça ne sert à rien. Le problème c’est qu’ils sont tellement racistes qu’ils se tapent dessus sans arrêt dans leur pays ». Aussi choquant que ce soit je crois que ça ne me touche même pas. Je relègue ce genre de discours dans la partie « choses absurdes/surtout ne pas y prêter attention » de mon cerveau. Comme la campagne anti-migrants du maire de Béziers. Mon dieu. Mon dieu. Comment est-ce encore possible. Comment. Pourquoi. Ça doit être de l’ignorance, ça ne peut pas être autrement. Comment être aussi stupide. Aussi caricatural. Aussi criant de bêtise et haine. L’envie de crier de taper et d’informer. Que faire. Je ne sers à rien.

Abdul n’a pas entendu et je ne lui ai rien dit. Il vaut mieux qu’il garde l’image des français qui s’occupent de lui. Il m’a répété au moins 10 fois « thank you » en une minute et il avait l’air tout heureux d’être assis sur le siège passager de la voiture. Je suppose qu’il a plus vu les coffres et les arrières de camion que des confortables sièges avant, sur son chemin depuis le Darfour. Aujourd’hui, il est accompagné, il n’est pas obligé de se cacher de la police, il a le droit d’être là. Je le sens gonfler la poitrine, à côté de moi, comme s’il voulait prendre plus de place, comme s’il faisait renaître la part de dignité en lui. Il est malade mais il sourit.

 

[1] Office Français de l’Immigration et de l’Intégration

[2] Protection Universelle Maladie

[3] Aide Médicale d’Etat

[4] Plateforme d’Accueil des Demandeurs d’Asile

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.