Démantèlement - Calais, 2016 - 3/5

Troisième article d'une série de textes écrits à Calais en 2016

Démantèlement.

Ça me paraît tellement précipité. Comment un départ de 6400 personnes prévu en deux jours peut-il être « bien organisé » ?

Dimanche, la préfecture fera des maraudes dans le camp pour informer des départs en CAO[1] du lendemain. 10 000 flyers pour l’occasion. Je les entends déjà « ah, on a mis les moyens ! » Le lendemain dès 7 heures, un centre de tri sera aménagé dans un hangar. 2400 personnes doivent partir par jour. Ils seront répartis par files en fonction de leur situation « hommes seuls, femmes seules, familles, mineurs ». Ils se verront proposer deux régions de destination. Ils devront en choisir une immédiatement. En fonction de leur choix, ils auront un bracelet de couleur de la région. Puis les bus partiront en CAO. Je cite « la préfecture a indiqué que toutes les personnes présentes sur le camp se verront proposer un CAO. Si elles ne l’acceptent pas, elles seront envoyées en CRA. » Centre de Rétention Administrative = renvoi dans le pays d’origine. Interrogée sur la situation post-démantèlement, la préfecture a indiqué qu’aucun squat ne serait toléré dans la région. Le démantèlement du camp aura lieu le deuxième jour des départs en bus.

Pourquoi est-ce aussi précipité ? Pourquoi ne pas informer, ne pas faire partir ceux qui le souhaitent en bus progressivement ? Pourquoi démanteler les habitations en même temps ?

On se prépare à être, au milieu de tout ça, humanitaires. A ne pas réagir aux violences policières, à voir partir ceux dont on prend soin depuis le début dans un bus direction « PACA » ou « Auvergne-Rhônes Alpes » sans jamais les revoir, sans avoir aucun moyen de prendre des nouvelles. Je serre les poings et lance intérieurement aux CAO de France et de Navarre qu’ils ont intérêt à être à la hauteur. A donner des cours de français à Ahmed et à ne pas séparer les Abdallah. Mais ça, ce n’est plus en notre pouvoir. Ils vont monter dans ces bus et ensuite, nouvelle vie, peut-être mieux, on l’espère, peut-être pire, personne ne le sait ni ne le saura. Nous resterons à Calais pour ceux qui fuient les CAO et les CRA. Les autres sont maintenant « pris en charge », ils sont dans une case administrative.  On leur distribue des petites cartes avec notre contact, au cas où. Ils nous remercient, la rangent dans leur pochette plastique pliée en quatre avec tous les documents de valeur qu’ils ont avec eux depuis le début de leur voyage. Dans la poche arrière de leur jean.

Maraude, maraude, maraude. Pluie. On entre dans les cabanes, on se fait inviter à manger des haricots rouges soudanais lorsqu’il pleut. C’est souvent la même rengaine. Vous venez boire un thé ? On n’a pas beaucoup de temps, on doit voir d’autres personnes … Allez, je l’ai préparé pour vous ! Omar, traducteur arabophone, traduit de l’arabe en français en imitant le ton suppliant et impératif à la fois : « Il dit qu’il l’a préparé pour nous, on ne peut pas refuser… Je te jure, c’est pas pareil en arabe. C’est dans la culture… » Alors, si c’est dans la culture, après tout c’est le traducteur qui le dit. On ne peut pas refuser. Et nous voilà autour d’un thé chaud, assis dans la cabane en entendant la pluie qui crépite. Grands sourires. Les restaurants ont rouvert, d’ailleurs. On ne peut pas empêcher le commerce.

On croise beaucoup de mineurs en ce moment, qui veulent aller en Angleterre ou être mis à l’abri. L’Etat a confié à France Terre d’Asile la « gestion » des mineurs. Des rumeurs courent selon lesquelles même sans famille en Angleterre, ils pourraient y être envoyés légalement pour demander l’asile là-bas. Madam, madam, I am bambino ! Ça les fait beaucoup rire, de se faire passer pour mineurs. Même des moustachus-barbus-ridés me disent qu’ils ont 17 ans mais ils n’y arrivent pas sans rigoler. Aujourd’hui, il y a des CRS devant le CAP. Ma jaquette me permet d’entrer, alors que pour les migrants il faut un code et montrer ses empreintes digitales. Ils essaient de s’accrocher à moi pour que je les fasse passer. Rien de violent encore, mais il y a cette tension dans l’air… qui suggère qu’un rien pourrait provoquer quelque chose d’incontrôlable.

Les moments en équipe, après les longues journées sur le camp, me font réaliser que personne n’est vraiment là pour les mêmes raisons. Julie est venue pour soigner, on dirait qu’elle cherche des personnes malades partout sur le camp. Reza, le traducteur iranien, est venu à Calais pour parler farsi, pour retrouver la culture iranienne. « Je suis venu à Calais parce que quand j’ai ma mère sur Skype et que je ne retrouve pas un mot en farsi, j’ai honte. Je voulais être avec des gens de mon pays ».

Moi aussi, je suis là pour être à l’étranger. Et c’est vrai que la jungle, c’est le plus grand concentré de richesse culturelle étrangère en France, concentré vivant, foisonnant, mouvant ; ce sont des langues et des cultures transportées par des hommes en bateau, à pied, en camions, en trains. Se mélange donc la culture de leur pays d’origine, fièrement revendiquée, avec celle des pays traversés en route ; beaucoup d’Afghans parlent italien, d’autres parlent de la Hongrie et de l’Autriche avec des frissons de terreur dans la voix, certains ont encore des chaînes en or venant des Balkans. Culture originelle fièrement protégée et mélangée aux cultures trouvées sur la route, personne n’est imperméable. C’est ce concentré de vécu, d’émotions et de pays qui se retrouve aujourd’hui à Calais, et les moules-frites en bord de mer s’ajoutent à ces cultures importées. Situation géographiquement improbable, et sûrement historique. Décidément la géopolitique est faite d’absurdités. Ici, elle est concentrée dans 2 kilomètres carrés en bordure de l’A16. Moi aussi, c’est cette intensité qui me fascine et me retient à Calais. On n’est pas tous là pour des raisons politiques, ni pour prendre soin. La situation est tellement complexe, nous dépasse tellement, qu’on ne sait plus quoi penser politiquement, de toute façon.

On ne sait plus non plus comment être utiles. Peut-être discuter et échanger avec les migrants est en effet le seul moyen de leur faire du bien avec certitude. Mais aujourd’hui, j’ai dit au revoir aux Abdallah qui partent en Hébergement d’Urgence pour Demandeurs d’Asile à Boulogne. Ensemble. Et avant le démantèlement. Ces deux cousins que l’on trimballe depuis le début dans toutes les institutions possibles de Calais. On a réussi, à force de petites avancées, de petits papiers, à leur obtenir un hébergement. Ils ont leurs valises dans la voiture. Première fois qu’en référencement, on emmène des patients loin de Calais, et pour un endroit meilleur. Je crois que Betty va pleurer d’émotion. On se serre les mains, ils ont les yeux brillants. Ils quittent la jungle.

Charlotte montre une carte de France. Quand on a dit à Salman et Abdu qu’ils auraient le choix entre deux régions, lundi, ils nous demandent tous quelle est la « meilleure région ». La bonne réponse, la bonne couleur de bracelet, quoi. Avec Charlotte, on se concerte. Il faudrait leur conseiller PACA, au moins il fait beau… oui, mais ils sont racistes là-bas. T’as raison, on ne pas les envoyer au FN. La Bretagne ! les gens sont sympas, en Bretagne. Oui mais bon, c’est paumé… c’est mieux près des villes. Lyon alors ? Rhône Alpes ? ils nous regardent débattre d’un air inquiet. Attendant qu’on leur donne le nom de LA région qu’il faut choisir. Il vaut mieux qu’on se taise. A ce niveau-là, je leur conseillerai de s’en remettre au ciel et à un dieu protecteur plus qu’à nous et nos clichés sur les basques et les bretons.

 

[1] Centres d’Accueil et d’Orientation

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