"Où ?" - Calais, 2016 - 5/5

Cinquième et dernier article d'une série de textes écrits à Calais en 2016

« Où ? »

On s’arrête et on ne réalise pas tout à fait ce qu’il s’est passé en quelques jours. On s’attend à retourner à la jungle et retrouver toute cette vie cachée derrière un arbre. Comment 10 000 personnes peuvent disparaître ainsi en 3 jours ? On est aussi incrédules que si on avait assisté à l’engloutissement d’une ville sous la mer.

Où sont-ils tous partis ? C’est ce que m’a demandé l’assistante sociale de la PASS. Elle n’avait pas suivi les infos, quand les patients lui parlaient des bus, elle pensait qu’il s’agissait de bus de ville. Elle acquiesçait sans vraiment écouter. Seulement, depuis jeudi dernier, personne n’est venu à la PASS. Elle a l’air vraiment seule, désemparée. Je suis sûre qu’ils lui manquent.

Les bénévoles aussi, toutes associations confondues, sont au chômage technique sans oser se l’avouer,  cherchant la fameuse nouvelle jungle sans la trouver. Ils maraudent en ville en pensant trouver des migrants qui se cachent, des gens à aider, n’importe qui. Mais ils ne trouvent que des CRS, dont le nombre dans la ville a triplé. Eux aussi cherchent des gens, ils sont tellement désœuvrés qu’ils aident à prendre des billets de train à la gare. Ils sont 15 dans le mini-parc de Calais, 12 à la gare, postés à chaque pont et chaque coin de rue, et on ne compte plus leurs camions dans la jungle déserte. Bref, tout le monde est encore à son poste, sauf les migrants.

J’ai envie de leur dire : « Eh, les gars ! ils ne sont plus là… Vous pouvez partir. » Et lentement, ils émergeraient de leur rêve, regarderaient autour d’eux pour voir la ville déserte à laquelle ils n’arrivent pas encore à croire.

Le fameux « terrain » d’intervention n’est plus. Dans la jungle, ne restent que des collines de sable – on ne réalisait pas les dénivelés lorsqu’elles étaient construites, mais elles sont hautes. Et peuplées de grues orange qui ressemblent à des girafes un peu mécaniques, bip bip, tournent la tête, repèrent un tas de tentes et de débris, plongent la tête dedans, bip bip, la relèvent avec les débris dans leur gueule de pics en fer, bip bip, les jettent dans une benne. Avancent en damant le sable de leurs larges pneus.

Maintenant que des girafes peuplent la jungle, des mineurs, des femmes et des vélos peuplent le chemin des Dunes. Attendant que leur sort soit réglé par cette puissante main de l’Institution dont personne ne comprend les motifs. Ils sont 1800 à être hébergés dans ces containers où on entre désormais comme dans un moulin. Atmosphère tendue, lorsque nous arrivons des gamins se pressent contre nous, ils ont tous mal quelque part et surtout une envie de parler sans discontinuer. De s’exprimer de courir de jouer,  de vivre. 1800 enfants laissés à eux-mêmes sous la garde non pas d’éducateurs, mais de CRS n’est certainement pas une bonne idée pour les apaiser. Je revois William qui a finalement réussi à se faire enregistrer par le Home Office, sans notre aide. Comme pour me montrer une dernière fois que pour trouver sa voie dans la jungle, l’officieux et la débrouille sont plus efficaces que tout. On apprend que finalement, les mineurs vont transiter par des CAO pour mineurs avant d’aller en Angleterre. Parce qu’il n’y a pas assez de place pour tous dans le CAP ? Pour les soustraire à la vue des journalistes et des associations en attendant la réponse du Home Office ? Pour qu’on ne sache pas ce qu’il advient de ceux qui sont refusés ? Leur départ est prévu pour le lendemain, encore une info qu’on entend à la radio comme tout le monde.

Ambiance électrique. Lorsque nous partions, des jeunes couraient en se lançant des pierres. Début de bagarre. L’un d’eux a plongé derrière moi pour saisir une barre de fer et se jeter dans la mêlée. Nous sommes partis, juste à temps pour entendre ensuite aux infos du soir que la bagarre avait dégénéré et fait 4 blessés. Je n’étais pas étonnée. Eux qui pensaient partir en Angleterre directement depuis Calais, apprennent finalement que les bus qui arrivent demain les emmèneront dans des centres ailleurs en France. Comment expliquer que s’éloigner géographiquement de l’Angleterre peut les rapprocher de la réunification ? Ils ont juste l’impression d’être trahis et je leur donnerais raison.

Démontage de notre tente. On s’attelle aux barrières, silencieusement, sous le soleil de midi. On se passe les outils sans un mot. La fin de la fête. Pendant que nous démontons, des bus passent sur la route, les uns après les autres. Chacun avec son lot d’enfants qu’il emmène au loin dans les CAOMI, nouvel acronyme pour CAO pour mineurs. A chaque bus, on lève la tête, sourit aux mains qui se lèvent dans le bus de la part d’enfants riants, répond d’un signe de la main et d’un sourire, puis la main retombe et notre sourire devient un peu vague. Au revoir, je murmure du bout des lèvres. Et on se remet à la tâche, le cœur un peu alourdi.

Les employés de la Vie active sont eux aussi déboussolés. Ils perdent des visages chers et, plus matériellement, leur travail. Fiers d’eux tout de même : le dernier bus avait 50 places, il en est parti 50 dedans ! Pile poil ! Oui, oui, la logistique, ça a été... Les grues sont les seules à s’agiter encore. Tristesse, mélancolie déjà.

La jungle vide. Les containers, vides. Les associatifs errent comme s’ils avaient perdu un être cher, hagards. Les CRS nous demandent même comment on va, avec sincérité. Ça va, merci. Le thé que nous avons amené ne sert à rien. On l’offre aux CRS qui déclinent. J’aurais bien aimé le boire avec eux, ça aurait été une belle fin. Deux enfants foncent à vélo sur le Chemin des Dunes, avec des éclats de rire. Les derniers.

L’église est le dernier bâtiment encore debout. Etrange image que de voir une église gardée par des CRS. Après tergiversations avec leur chef, ils nous permettent d’entrer pour récupérer des affaires. En réalité, nous venons voir s’il n’y a pas des migrants qui se seraient abrités là en dernier recours. L’Eglise a l’air d’avoir été abandonnée précipitamment, des débris jonchent l’entrée. A l’intérieur pourtant, rien ne laisse imaginer la débâcle qui a eu lieu dans la jungle. Moquette rouge au sol et sur les murs, autel encadré de petits rideaux, et sur la lignée de cierges posée devant, l’un est encore allumé d’une flammèche qui frémit, porteuse d’un vœu que l’on ne connaît pas. Elle s’éteindra dans quelques instants, avec la dernière bourrasque. Le temps est au recueillement, pourtant l’église sera elle aussi détruite dans la journée.

Maintenant, on appelle ceux qui sont partis, pour leur montrer qu’on ne les oublie pas. Le téléphone qui grésille : allô ?... Noorzaï ? les exclamations lorsqu’ils nous reconnaissent. How are you ? Where are you ? Abdul, le bambino que j’avais accompagné à Dunkerque et dont les cousins ont été emprisonnés, est à Marseille. Abdu à Villeurbanne, Araz à Annecy. A côté de ces destinations, les moins connues : ceux qui sont dans des petits villages. Là, c’est la gageure du patelin français dit en arabe. J’ai donc compris « Angers le Potin » alors qu’il était à Doué la Fontaine, « Shazarma » alors qu’il était à Saint Germain. Comme l’Etat n’a pas encore publié de liste de CAO, on cherche sur Google Maps à partir de ces noms de villages écorchés, et on met un petit rond sur notre carte de France, à côté de leur nom.

On a des surprises en parlant avec eux, comme toujours. Des mauvaises nouvelles, venant des CAO les plus isolés, où les migrants se sentent seuls et non accompagnés. Des «  Please, make another jungle” comme si c’était nous qui l’avions construite. Des « I am in Paris… la Chapelle, under the bridge ». Des bonnes, lorsqu’on entend un migrant à l’air enjoué nous dire “I am in beautiful apartment !”.  Et lorsque l’on a les éducateurs au téléphone aussi: “merci d’appeler !… Vous les connaissez tous? » (Rire étranglé) « Non ? bon, ce n’est pas grave. Vous savez, moi aussi je viens d’arriver, je n’ai pas encore de bureau, je ne connais pas la région, on n’a pas encore pu faire grand-chose, mais on va faire de notre mieux, je vous promets ».

Nous aussi on promet, et on répète au bout du fil, comme avant : Take care.

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