Tensions - Calais, 2016 - 2/5

Deuxième article d'une série de textes écrits à Calais en 2016

L’après-midi, j’ai fait une maraude avec Béatrice. Béatrice est calaisienne et bénévole depuis 5 ans au moins. Elle amenait des thés chauds aux Syriens dans la rue tous les matins avant de partir au travail. Du temps où les migrants étaient dans la ville, disséminés sur les places et dans des squats. Maintenant qu’ils sont rassemblés dans la jungle, il est plus difficile de faire du lien avec eux, me dit-elle.

On maraude dans des quartiers que je découvre pour la première fois. Dès que l’on passe un groupe de migrants se forme autour de nous. On nous pose des questions sur le démantèlement. On leur répète de garder leurs papiers sur eux, d’être prêts. On leur dit de prendre les bus s’ils veulent aller en CAO, de ne pas les prendre s’ils veulent aller en Angleterre. On dit qu’on ne sait pas, ni la date ni la manière de faire mais on sait que ce sera violent. On dit qu’on est désolés. Et on finit toujours par ces mots « take care of yourself ». La main sur le cœur.

En maraude, les CRS sont là. Placardées sur les murs, des feuilles A4 avec l’ordre de fermer les commerces. La maire de Calais l’avait demandé il y a deux mois déjà en invoquant l’insalubrité des commerces, de risques d’incendie, et parce qu’ils étaient prétextes à plusieurs trafics. Le tribunal de Lille avait rejeté sa demande à la suite d’un référé des associations, au motif que les commerces remplissent d’autres fonctions de socialisation et de pacification du camp. Or début octobre le Conseil d’Etat a accédé à la requête de la maire au motif qu’elle est devenue urgente. Quelle hypocrisie. C’est trop insalubre comme boutique, mais on le conserve comme lieu de vie. Ca menace l’économie locale. Comme si les Calaisiens venaient dans la jungle manger soudanais. Ou que les migrants allaient désormais se payer des moules frites en ville. Et ce ne sont sûrement pas dans les restos que se passent les trafics. Les restos sont bien des lieux de socialisation où se font les rencontres, où l’on oublie un peu les différences de statut. Qui ignore qu’un repas est bien plus que de la nourriture, mais un moment partagé, une culture mangée ?... Les trafiquants de tous genres trouveront toujours des lieux où trafiquer.

Les CRS placardent, les migrants regardent, il y a foule. Ambiance calme mais électrique. Ça pourrait basculer, on le sent dans l’air. Mais non. On se disperse. Béatrice veut foncer, Reza l’arrête, elle n’arrête pas de parler, de dire qu’elle en a vu d’autres, et c’est pas tes règles de sécurité qui m’arrêteront. On reste un peu statiques, je n’ai pas l’impression d’avoir résolu grand-chose pendant cette maraude. Et les informations à donner changent tout le temps. Maintenant, les MIE (Mineurs Isolés Etrangers) doivent aller à FTDA qui est dans le CAP[1] et ouvert tous les jours. La réunification se fait à l’OFII et plus à la Cabane juridique. La mise à l’abri à l’OFII aussi. On ne sait pas quand il y aura des bus, apparemment on attend qu’il n’y ait plus de mineurs du tout dans la jungle. Bref, une maraude d’information se doit d’avoir tous les détails de qui est ouvert quand, mais personne ne nous les donne, donc on s’informe nous-mêmes au début de la maraude et ensuite on répand cette information, en parlant ou en amenant directement les personnes. C’est vraiment comme chercher son chemin dans une jungle. Ce mot est bien choisi.

Je revois Abdul en maraude, son œil va mieux mais il a perdu ses lunettes.

 

La jungle commence à être un lieu familier où je croise des visages connus, presque une routine… Lorsqu’aujourd’hui, évacuation. A peine arrivés dans la jungle, alors que j’avais emmené des instruments de musique pour jouer avec les Soudanais qui la réclament depuis que je suis arrivée. On s’en va. On ne discute pas.

On s’en va car les commerces sont en train d’être démantelés par les CRS et même si nous sommes loin de là, on ne sait jamais avec les mouvements de foule. Il y a des groupes « gauchistes » et on ne sait pas ce qu’ils préparent. Sécurité. Je m’exécute mais j’ai l’impression d’abandonner le terrain au moment où il y a besoin de nous. On fait de l’humanitaire mais on part dès que ça pourrait mal se passer ? si on n’intervient pas dans les crises, quand intervenons-nous ? Ces questions ont leurs réponses et je les entends. J’ai juste eu du mal à dire, aux migrants qui arrivaient comme d’habitude vers notre tente : désolés, on ferme, car la situation est trop dangereuse. « Vous allez où ? » nous ont-ils demandé. On rentre chez nous. Et oui, toi c’est ton chez-toi qui est démantelé, et toi tu n’as nulle part ailleurs où aller. Mais c’est trop dangereux pour nous alors on te laisse seul. Salut.

Au fond je vais bien. Je suis juste fatiguée car depuis que j’ai une vie sociale à Calais et que le bar ne ferme qu’à deux heures du matin, je ne dors pas beaucoup. C’est mieux pour l’esprit mais moins pour le corps. Les autres bénévoles que l’on rencontre le soir sont aussi frustrés par les associations dans lesquels ils travaillent, par leur mission. Le bénévolat est toujours compliqué, comment occuper tant de bonnes volontés qui veulent absolument être utiles et être sur le terrain ? qui sont exigeants sur leurs tâches mais restent peu ? Au moins la moitié des bénévoles sont anglais, c’est impressionnant. Je ne sais pas si les français se bougeraient autant si Calais était de l’autre côté de la frontière.

La côte

Week-end tranquille sur la côte d’Opale, on oublie Calais. D’ailleurs en rencontrant une famille au resto, on a d’abord parlé tourisme. Surtout parce qu’on n’est pas censés parler de l’occupation réelle de nos journées, pas au premier abord du moins. On ne veut pas ouvrir de polémique. Ils nous ont demandé ce qu’on pensait des ch’tis, on a dit que les Calaisiens étaient très sympas. Véridique pour ceux qu’on a rencontrés. Donc, les Calaisiens sont sympas, la mer est belle, le gîte est bien et il fait beau. Ils sont satisfaits et nous sourient de plus belle. Nous réaffirment que « Bienvenue chez les Ch’tis » ne fait pas de fausse pub. Vous restez combien de temps ? aïe, ça se corse. Quelques semaines, répond évasivement Julie. Alors là, ils n’en reviennent pas. Quelques semaines dans le nord ? on aime bien notre région aussi mais on n’a jamais vu des touristes rester plusieurs semaines sur la côte. Pourquoi pas le sud ? Julie toujours répond sur son ton blagueur « ah nous, c’est le nord ou rien ! » Elle est drôle certes mais pas crédible pour autant. Surtout que notre groupe suscite la curiosité : Marion et moi petites jeunes, Julie la quarantaine bien sonnée et Louise qui est déjà grand-mère. Aucune n’a l’air d’être la sœur ou la mère de l’autre pourtant. On vient de Belgique, de Marseille, du Poitou ou de Paris. Bref, pas grand-chose qui explique qu’on passe un mois de vacances ensemble. On finit par lâcher qu’on travaille sur le camp. Là, les regards s’illuminent. Ah, bravo ! vraiment bravo. Merci de faire ça pour eux. C’est dur pour tout le monde. Mais c’est admirable ce que vous faites. Et voilà. Un autre cliché qui s’écroule. Tous les ch’tis ne sont pas anti-migrants, ils sont impuissants comme tout le monde. Leur regard a changé, deux de la famille sont infirmières, on sent les regards complices. Un baume sur le cœur.

Traduction

Reza, traducteur iranien, pleure avec les migrants qu’on rencontre. C’est sa manière à lui d’être avec eux. Selon lui, dire « I am sorry » est mal traduit par « ce n’est pas grave », en arabe comme en farsi. Que dire à un père qui a vu son bébé être égorgé devant lui ? Aucun mot n’est recevable. Aucun. Les traducteurs se prennent beaucoup plus d’émotions dures dans la face. Nous, on reçoit les histoires déformées, traduites en quelques mots d’anglais « family… dead… hurt…difficult.. » Ces mots-là ne font pas mal. Notre imagination seule se charge d’en déduire la douleur. Les traducteurs entendent les histoires dans leur langue, avec l’émotion transmise par les mots et expressions natals. Et ils pleurent.

Théâtre.

Ce soir, nous allons voir une pièce de théâtre particulière : les comédiens, créateurs de la pièce et metteurs en scène sont des migrants qui vivent dans la jungle. La représentation a lieu dans la bibliothèque municipale de Calais. Sur scène, ils se font battre, montent sur un bateau, se font malmener par des passeurs, des officiers… Voir sur scène des personnes qui l’on vécu est plus fort que s’ils étaient acteurs, aussi géniaux soient-ils. C’est réellement un témoignage. Et ça fait mal, de voir quelqu’un traîné par terre, frappé à mort. Ça fait encore plus mal quand ça ne sort pas de l’imagination d’un dramaturge post-moderne, mais de la vie de ces personnes il y a quelques mois. En ce moment, même.

Après la représentation, les questions.

Un vieil homme se lève : « Je trouve les scènes très violentes. Vous avez vraiment vécu tant de violence ? » Silence. Réponse. « Mille fois plus. Et ça vous a fait mal de le voir une demi-heure. Nous l’avons vécu des mois. »

Autre dame dans le public : « Merci de nous avoir montré tout ça. On comprend avec le cœur et non avec les mots. Je pense que tous les Français devraient le voir pour comprendre ce que vous avez traversé. » Réponse : « J’espère qu’un jour les Français n’auront plus besoin de voir le théâtre pour comprendre ce que nous avons traversé ».

« Quel est votre rêve ? » « Qu’on ne m’insulte plus quand je vais au supermarché ».

« Comment ressentez-vous le fait de rencontrer des bénévoles qui veulent tout vous donner, et de l’autre côté la police, les fachos ?... » « C’est comme partout. Il y a les bons et les mauvais. »

Julie murmure à côté de moi « pas si simple… »

« Haspatal » et Hindi

Hier à l’hôpital, c’est moi qui guide une nouvelle bénévole qui n’est là que depuis la semaine dernière. Elle ne parle pas un mot d’anglais. Je traduis les histoires de diabète, d’insuline. Je n’en reviens pas. Ce patient est venu depuis l’Erythrée alors qu’il est diabétique, c’est-à-dire qu’il a dû trouver de l’insuline toutes les semaines au cours de son chemin. Comment s’est-il débrouillé ? Ici, ils pourraient tous être considérés comme des héros. Il me regarde droit dans les yeux « You have my life in your hands ». Ouh là, je relativise. Il voudrait passer en Angleterre mais là-bas, pas sûr qu’il soit pris en charge aussi facilement. Je ne m’y connais pas en système de santé anglais mais en effet, ici on est sûr qu’il y a de l’insuline gratuite à l’hôpital alors que là-bas non. Mais sa famille est de l’autre côté de la Manche. Pour un choix cornélien, celui-là en est un.

Je passe l’après-midi, oui, de 13 à 17 heures, dans cette salle d’attente. Mais je ne m’ennuie pas du tout, d’ailleurs moi je n’attends rien. Je parle au médecin avant et après chaque consultation, je finis même par aller avec le patient dans le cabinet du médecin. Je traduis. Le médecin ne parle pas anglais. Comment les patients peuvent-ils savoir ce qu’ils ont, et lui comprendre leurs antécédents ? Ils me remercient tous, je comprends que d’habitude ils repartent de leurs consultations sans avoir eu les ordonnances qu’ils réclamaient. Sans avoir compris de quoi ils sont malades.

Je traduis de l’anglais et de l’hindi. Car oui, j’ai découvert il y a deux jours que les afghans parlent parfaitement hindi. Pourtant leur langue maternelle est le pachtou, qui n’a rien à voir. Mais en Afghanistan ce sont les films Bollywood que tout le monde regarde. En hindi donc. Depuis que j’ai découvert par hasard qu’avec les pachtouns, on pouvait se comprendre, ma vie dans la jungle a changé. Sérieusement. Je discute, ris, chante, parle de films en hindi, et j’ai créé beaucoup plus de liens en deux jours qu’en deux semaines. Ça me fait un bien fou, déjà parce que j’adore cette langue, ensuite parce que ça leur fait du bien aussi. Pour eux, plus besoin de faire d’efforts, ils me parlent sans arrêt. Je sors de la journée avec un mal de crâne sévère parce que je dois me concentrer outre mesure pour comprendre et parler, tout ne m’est pas encore revenu et je n’ai jamais été bilingue. Mais j’ai pu aider des gens, aujourd’hui. Si j’avais su qu’une année à Delhi m’aiderait à survivre à Calais ! J’aurais pris plus au sérieux mes cours d’hindi.

Aujourd’hui, maraude avec Elise qui parle farsi. On accompagne Mathieu qui doit aller voir un patient dans sa cabane. On ne peut pas trop s’éloigner, au cas où il aurait un souci. Alors on se fait inviter à boire le thé dans la cabane afghane d’à côté. Un groupe de quatre afghans, débute une conversation trilingue insolite. Elle parle farsi, il répond en hindi, on se traduit en français. On rigole bien, on écoute de la musique. On reste bien deux heures dans cette petite cabane sur les tapis, à entendre la pluie tomber, à voir le feu crépiter et l’eau chaude bouillir. Je me sens dans un autre pays. On ne délivre pas grand-chose des informations qu’on doit transmettre, ils sont demandeurs d’asile, veulent partir en CAO, ont juste une inquiétude sur le nombre de bus qui arriveront la semaine prochaine. Mais on passe un bon moment. On n’a même pas le temps d’aller voir les autres patients. Ce n’est pas grave. En rentrant j’apprends qu’un Pakistanais m’a réclamée toute la journée dans la tente de l’association. Je ne me souviens plus de lui, il a juste dit « la petite fille qui parle hindi ». Pareil, Abdul a demandé sa « Mama ». Je ne pensais pas qu’ils se souviendraient de moi. On n’imagine pas l’impact qu’on a sur la vie des gens.

Apparemment l’entretien de Mathieu a été très dur. Le patient avait un PTSD (Post-Traumatic Stress Disorder, Syndrome de stress post-traumatique), revivait les scènes de guerre en en parlant… tout psychologue qu’il est, Mathieu a été secoué. Je ne peux pas imaginer. Les psychologues de l’équipe en ont parlé toute la soirée « tu le dirais plutôt névrotique ou psychotique ? ». J’ai juste été jouer au billard.

Je ne peux pas parler traumatisme tout le temps, sinon c’est moi qui vais être traumatisée.

Safe space

Nous avons une tente dans le camp. On y passe des après-midi à discuter, jouer avec les migrants, tranquillement. Un « safe space » où se mettre à l’abri de la jungle pour un moment. Nous sommes ouverts tous les après-midi, il y a des habitués. Salman et Abdu, deux Pakistanais très calmes, toujours là de l’ouverture à la fermeture. Quelques Soudanais. On joue au Jungle speed, j’en ai acheté un car il peut se jouer dans toutes les langues, et non, pas pour le nom du jeu. Une psychologue est là pour discuter avec ceux qui le veulent, et cette après-midi-là, il y a beaucoup de volontaires ; elle enchaîne les entretiens, derrière un paravent en guise de cabinet de consultation. Pendant ce temps, je veille à accueillir tout le monde, à ce que Soudanais, Afghans, se mettent autour de la même table, sans exclure personne. A faire des activités qui leur font penser à autre chose, pas aux papiers et à la migration. Pas si facile, mais ils apprécient tous d’avoir un endroit au calme où prendre un thé et manger des madeleines.

Je passe du temps avec Raj, grand pakistanais du Penjab qui a vécu 10 ans en Grèce avant d’arriver. Lui, il est là pour avoir un travail et envoyer de l’argent à sa famille. Salman chante en hindi et j’essaie de l’accompagner à la guitare. Un groupe de Koweitiens et Irakiens arrivent, amenés par le groupe de maraude car ils se droguent mais ont demandé à être suivis pour addictologie, pour arrêter. Donc, faire d’autres activités. « Be careful, they are like Ali Baba. They steal you » me dit Abdu, l’air contrarié, qui a immédiatement arrêté de jouer lorsqu’ils se sont mis à la table. Je le remercie de me prévenir mais lui explique qu’on accueille tout le monde. Il acquiesce, comprend mais passe les deux heures suivantes à surveiller leurs moindres gestes. Je sens qu’ils sont excités, ils parlent fort et dans tous les sens en arabe. Mais ils me respectent et finissent par dessiner et découper tranquillement sur une table, en écoutant de la musique douce. Ces grands gars imposent sûrement la loi dans la jungle et je ne sais pas ce qu’ils sont capables de faire. Jamal surtout, un grand type sans dents, les muscles tendus en permanence, qui part dans de grands éclats de rire un peu terrifiants, toujours les yeux écarquillés. Je ne connais pas sa vie mais elle se vit dans la violence, ça se sent. Voir ce magnat à l’air de mafieux s’appliquer à dessiner des fleurs, ça me fait quelque chose.

 

 

 

[1] Centre d’Accueil Provisoire

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