Chimamanda Ngozi Adichie : talent féministe

L'Hibiscus Pourpre, Chimamanda Ngozi Adichie (2004; Anne Carriere Eds)

Chimamanda Ngozi Adichie est Nigériane, et c’est grâce à elle que j’ai commencé à m’intéresser à la littérature africaine anglophone, dont elle est l’une des ambassadrices les plus talentueuses.

J’ai découvert son œuvre en commençant par son recueil de nouvelles intitulé « The Thing Around your Neck » (Autour de ton cou), publié en 2009. D’une manière générale, j’aime lire des nouvelles, car les récits courts sont généralement porteurs de rythme, de concision, d’efficacité dans l’écriture, d’action et de chutes (qui peuvent tout aussi bien être des envolées). Je n’ai pas été déçue par le style de Chimamanda : original, direct, émouvant et efficace. 

 En me penchant plus en détail sur cette très jeune écrivaine, j’ai découvert qu’elle avait écrit sur la Guerre du Biafra dans « Half of a Yellow Sun » (Knopf/Anchor, 2006 et Gallimard, 2008 pour la traduction française), magnifique roman qui tire son nom du drapeau de l’éphémère nation du Biafra. Mais mon livre préféré reste son premier roman, « Purple Hibiscus » (2003), dans lequel elle délivre, à travers l’histoire mouvementée d’une famille nigériane, et dans un contexte politique très particulier, un puissant message féministe.

Tyrannies

L’histoire se passe dans un Nigeria post-indépendance. Les coups d’Etats s’enchaînent. 1966. 1975. 1983. Le bal des dictatures militaires en robe de corruption. « Les militaires se renversent toujours les uns les autres, parce qu’ils le peuvent, parce qu’ils sont tous ivres de pouvoir ». Bien le bonjour les kakis.

Kambili, 14 ans, raconte l’histoire. Une histoire qui tourne autour du Père, violente incarnation du fondamentalisme religieux. Catholique intégriste généreux, il est un notable très respecté par sa communauté. Ardent défenseur du progrès intellectuel, exigeant avec lui-même et les autres, dénonçant violemment les dérives des différents gouvernements nigérians, son besoin d'absolu et d'intégrité pousse cet homme aux confins de la tyrannie et du fanatisme. Chez lui, il n'hésite pas à faire appliquer ses principes rigoureux en se servant de la baguette ou de l'eau bouillante sur ses enfants ou sa femme. Il conçoit l'éducation comme une chasse au péché où les plus terribles punitions trouvent leur justification dans la foi. 

Kambili observe ces routines archaïques et les drames (étouffés) que couve le foyer familial. Et s’interroge. Comment son père peut-il lutter contre la dictature dans le pays, et se comporter en véritable dictateur dans sa propre maison ? Les tyrans règnent-ils car les faibles n’ont pas la force de résister ?

Ce livre agit comme une dénonciation du fanatisme religieux, perçu comme un outil de domination masculine. L’auteur ne critique pas la religion en tant que telle, mais le fanatisme, ce dévouement absolu et exclusif qui pousse à l'intolérance religieuse et conduit – irrémédiablement - à la violence.

 Mais Kambili aime son père et l’admire au-delà de la raison. Malgré sa violence. Malgré la prison dorée dans laquelle il l'enferme. Malgré l’emploi du temps forcé, imposé : travail, sieste, temps familial, repas, prière, sommeil. Malgré les rires qui n’arrivent jamais à percer les murs de la maison. On ne rit pas à Enugu. On ne communique pas non plus. L'emploi du temps trop rempli ne laisse aucune place au divertissement.

Séjour initiatique

Tout bascule le jour où Kambili et son frère partent séjourner chez leur tante. Là où les rires, le dialogue et le bonheur sont autorisés. Cette vie simple va peu à peu leur souffler l'envie de se libérer de la tyrannie. Très marquée par le dressage paternel, Kambili ne trouve pas tout de suite sa place dans ce milieu. Elle ne comprend pas cette joie de vivre insolente, cette indépendance d'esprit, cette famille où la religion cohabite intelligemment avec la tradition. Elle observe ébahie la transformation de son frère Jaja pendant qu'elle tente coûte que coûte de se raccrocher au souvenir de la figure de son père.

Sa tante Ifeoma, professeur à l’université et figure féministe de ce roman, va jouer un rôle décisif dans la prise de conscience de Kambili. C'est une femme forte, qui n'a pas peur de critiquer la soumission des femmes à leurs maris. Les mariages qui adviennent trop tôt, les études qui n’adviennent jamais ou sont abandonnées en chemin. Les pratiques religieuses sexistes qui empêchent l’émancipation. Le poids des traditions qui empêchent la liberté. 

Ce roman est un roman d’inititation, et Kambili tente peu à peu de comprendre le monde et elle-même. Il ne s'agit pas d'une autobiographie, bien qu’on y retrouve des éléments de l’enfance de l’auteure, notamment au niveau des lieux, comme l’université de Nsukka, microcosme du Nigéria, établissement dirigé par un seul homme qui concentre tous les pouvoirs.

 L'Hibiscus pourpre est un roman bouleversant sur la fin de l'innocence, la violence domestique, l'intolérance religieuse et l'émancipation. L’émancipation d’une jeune fille en fleur, qu’on ne peut s’empêcher comparer à l’auteur, qui n’a que 29 ans lorsque le livre est publié. Un premier roman d'une grande maturité et d'un réalisme bouleversant. Un roman plein d'ambiguïtés, visibles notamment dans le comportement du père qui se bat contre le gouvernement militaire en place et ses exactions, mais qui se permet d'exercer chez lui les violences qu’il réprouve ailleurs. Vu de l'extérieur, c'est un homme riche, influent, généreux, équitable, instruit, d'une grande piété, exigeant avec les siens... Vu de l'intérieur, ce tableau honorable prend des formes monstrueuses.

Ce roman montre l'affrontement, ou plutôt le pont nécessaire à établir entre les croyances, les pratiques ancestrales et le christianisme apporté par le Blanc, entre la tradition et la modernité, entre la religion de « l'extérieur » et celle du cœur. Il soulève bien d'autres questions : la fuite des cerveaux à l'étranger, le célibat des prêtres, l'éducation des enfants, la réussite scolaire, les langues que l'homme hiérarchise, le bonheur…

Si cette auteure est passionnante, c’est aussi car sa voix porte au-delà du champ littéraire. Elle est devenue un modèle, une icône féministe de premier plan. Elle a prononcé en 2011 un discours intitulé « We should all be feminists », dans lequel elle décrit avec humour et force son parcours de femme et d'écrivaine, les remarques, les humiliations qu’elle a dû endurer. Elle critique l'éducation différenciée que l'on applique aux enfants en fonction de leur sexe. Et appelle à l'égalité entre les hommes et les femmes. Cet essai a été publié et distribué à tous les lycéens de Suède. Un moyen de générer une discussion sur l'égalité de genre et le féminisme. 

La maturité de son écriture impressionne. Son humour aussi.

« Ça peut être une bonne chose, parfois, d’être rebelle. L’esprit de rébellion est comme la marijuana : ce n’est pas mauvais quand on l’utilise comme il faut. »

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