Michel Quint : Vagues à l'homme

Michel Quint "L’espoir d’aimer en chemin" "Effroyables Jardins", "Aimer à Peine" (2006, 2000, 2002, Ed Joëlle Losfeld)

C’est très dur à trouver, un bon titre. Les biographes, souvent, ils ne s’emmerdent pas pour faire original : « Jacques Chirac : Une vie », « François Mitterrand : Une vie », « Claude François : La Vie (ça s’en va et ça revient) ». A toutes les sauces. Habile. Et en plus, ça se vend. Si je vous dis ça, c’est parce que les livres dont je vais vous parler aujourd’hui ont des titres de compétition. Des titres cinq étoiles avec vue sur la mer. Le premier s’appelle « L’espoir d’aimer en chemin », le second « Effroyables Jardins » et le dernier « Aimer à peine ». Voilà, j’arrête de tourner autour du titre.

Dans la couverture du premier livre, mon père a écrit : « Tu l’aimeras sans doute, parce qu’il parle de l’OAS, ce qui n’est pas très gai, mais surtout de l’amour qui l’est beaucoup plus, et de l’espoir d’aimer en chemin, malgré tout. »

Il avait raison.

C’est l’histoire d’un mec, mais pas celui de la blague de Coluche. C’est l’histoire d’un marionnettiste, qui est appelé avec ses personnages de bois et de tissu aux chevets d’un jeune garçon dans le coma, tabassé par ses camarades pour avoir défendu une « beurette ». Pour le faire revenir à la vie, il va lui raconter son histoire, plonger dans le passé et essayer de lui prouver que la vie vaut le coup. Enfin, l’amour. Mais c’est la même chose, non ?

Cependant, revenir en arrière peut s’avérer douloureux, surtout quand le passé est fait de secrets, de mensonges, de douleurs, de déchirements et d’amour perdu. Une longue traversée du souvenir à s’en brûler la mémoire et se mettre le cœur à vif. Un retour en arrière qui questionnera son existence présente, ses rendez-vous manqués, le temps qui passe, le pourquoi de la non-abdication des fiertés imbéciles, le comment du chagrin, de l’illusoire et de l’éphémère. Qui réveillera cette peur de ne plus être à la hauteur des simples et douloureuses réalités. Pas à la hauteur de la splendeur anodine des phrases quotidiennes. «- Lucas est rentré ? - Dans sa chambre... - Et toi..? - Tu vois...» Ces phrases qui ne disent rien sinon le fait d'être ensemble. Pas à la hauteur des bonheurs évidents. Ces petits bonheurs ramassés tout en pleurs sur le bord d’un fossé, comme dans la chanson.

Chaque jour, notre marionnettiste espère que le jeune garçon, Louis, ouvrira les yeux. Il doit faire bonne figure, faire vivre ses personnages, lui qui a pourtant du chagrin jusqu’aux ras des yeux, un chagrin prêt à déborder et à venir mourir au pied du lit. Il dort par naufrage, déchire les heures qu’il ne passe pas avec le jeune garçon car elles semblent vaines, et à la fin….

Non attendez vous pensiez vraiment que j’allais vous raconter la fin ?

Passons plutôt au deuxième livre. Un concentré d’émotion de 75 pages comme j’en ai rarement vu.

La littérature autour de la seconde Guerre Mondiale est florissante, difficile de s’y retrouver entre les témoignages, la fiction, le documentaire... Mais notre manie (et la mienne) à tout vouloir ranger dans des cases nous complique la vie.

Disons qu’il s’agit d’un récit. Un petit garçon qui découvre une vérité, et qui retranscrit le jour, « ce » jour où il a su. Un petit garçon qui a honte et maudit son père, instituteur, quand il le voit faire le clown lors des fêtes de villages et les anniversaires. Et qui va comprendre que les vocations, les actes, les choix, les comportements… rien n’arrive par hasard. Ce livre est magnifique car l’écriture y est simple et puissante. L’auteur comprends que lorsqu’on parle de la Guerre, il n’est pas nécessaire de multiplier les mots et l’emphase. Quelque fois, les phrases trop longues, les mots en trop, ce n’est pas la peine. L’émotion se cache dans les détails de cette révélation qui va changer le regard qu’un enfant porte sur son père.

Cette œuvre a été adaptée au cinéma par Jean Becker en 2003, dans un film très réussi et fidèle au livre. Sinon, il existe aussi en version lue par André Dussolier, sur un ton très juste.

 J’ai appris par la suite que Michel Quint avait écrit « Effroyables Jardins » en réaction à l'irruption d'un clown au Palais de justice de Bordeaux lors du procès de Maurice Papon. Secrétaire général de la préfecture de Gironde entre 1942 et 1944, Papon a été condamné seulement en 1998 (!) pour complicité de crimes contre l'humanité pour des actes commis sous l'occupation allemande.

 L’auteur a publié un second volet d’« Effroyables Jardins » qu’il a intitulé « Aimer à peine ». Dans ce livre, le personnage – le jeune garçon d’Effroyables Jardins devenu grand – rencontre l’homme qui a fait basculer la vie de son père des années plus tôt. C’est bien pensé, bien écrit, toujours avec une simplicité poétique qui sonne juste.

« Et même si ma voix n'arrive pas à toi, papa, c'est à toi que je parle... Oui au procès Papon j'ai refait le clown à ta place, plus de vingt ans après ta mort, j'ai tenté de convoquer les âmes des pauvres morts des camps, des déportés, bien sûr j'essayais de rendre un peu de dignité au monde par la dérision, bien sûr je transgressais le sacré de la justice, bien sûr je frôlais le sacrilège au regard de ces vies volées, parce que c'est la seule façon de combattre la transgression de nature qu'est le mal absolu, mais j'appelais aussi l'ombre douce d'Inge, parce que finalement, tu vois, on paie tous, et très cher, vainqueurs ou vaincus, la rançon de la barbarie et de l'inhumanité, les gages des bourreaux nous en sommes tous comptables, et au bout de l'histoire on ne peut plus qu'essayer d'aimer, mais à peine. Et de Dieu, c'est douloureux, p'pa, c'est douloureux... »

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