Vous avez demandé le SAMU, ne quittez pas. Journal de crise #1

Prendre la plume pour témoigner. Prendre la plume, confiné. On se le dit parfois. Entre nous. Nos proches nous le suggèrent. Avec ce qu'on entend. Raconter les appels que l'on reçoit. Témoignage de l'intérieur.

Fin Janvier. La Chine dans le chaos fait son apparition sur les chaînes d'information en continu. Premières vagues d'appels. « J'ai reçu un colis, le produit est made in China ». Par dizaines. Et d'autres. Qui ont mangé Chinois. Croisé Chinois... Le numéro vert 0 800 130 000 est annoncé au bout de dix jours à ce régime infernal. Trop tard. Lorsqu'il est mis en place, la vague est retombée. Nous n'avons plus d'appels à qui le recommander. Nous ne savons pas encore que la suivante, Italienne, arrive.

Dernière semaine de Février. L'Oise est touchée. Les premières consignes portant sur le Covid-19 sont diffusées. Les premières demandes de renfort en personnel aussi. Je passe le week-end chez une amie, loin de Paris. Le confinement en Italie fait surface dans les journaux. « Dans quinze jours, on y est. Fais des provisions de nourriture et de paracétamol ».Comme un pressentiment.

Quand je reprends en régulation début mars, on a basculé. 25, 30 appels en attente. Essentiellement des personnes angoissées.

- Le SAMU ? Je vous appelle parce que je rentre de Venise, là ...

- Et c'était bien ?

- Oh ça oui, magnifique …

On détend l'atmosphère comme on peut. On rassure. Oui, vous étiez dans la « zone à risques. »  Mais en l'absence de symptômes... On trie. On renvoie vers le numéro vert, qui ne répond encore que de 9 heures à 19 heures alors que les pics d'appels, précisément, arrivent après ...

Deuxième semaine de Mars. Le sentiment de débordement m'envahit un matin, en fin de garde. Il est 7h, c'est encore calme. D'un coup, en deux minutes, une quarantaine d'appels font jour et sont en attente. Je me sens débordé. Je le dis à cette dame qui appelle parce qu'elle a entendu son ado tousser dans la nuit – laquelle dort encore. Quelle est l'urgence ? Il y a 25 lignes en attente derrière elle, le patient qui claque la grosse détresse respiratoire sera mort avant d'avoir été décroché …  Elle le prend mal. Elle a raison. Partout dans les médias, les autorités, Ministre de la Santé en tête invitent à faire le 15.

Mi-Mars. On frôle les 5 000 appels en 24h contre 1 500 en temps normal. 40, 50 appels en attente. 15, 20 minutes de délai de décroché. L'ambiance est lourde. Comme après les attentats de 2015. On trie. Essentiellement des appels relevant de la médecine générale. Le SAMU devient un super secrétariat médical. Les gens appellent pour savoir s'ils peuvent prendre rendez-vous chez leur médecin traitant. Problème : nos médecins, chargés de leur répondre sont débordés. Ils attendront parfois six heures avant d’y être effectivement invités. Ce qui décale encore leur prise en charge. Le stade 3 se fait attendre. Beaucoup parient sur sa mise en place après les municipales … on serre les dents. Le délai de décroché explose. Il n'y a plus d'urgence vitale ...

Un matin, un collègue nous présente une méthode de tri des appels Covid. Objectif : organiser, par priorités, le dépistage des patients. Je souris. Quatre mille appels par 24 heures et encore un seul centre de dépistage dans le département. Mathématiquement, c'est plié. Impossible de dépister tout les cas détectés dans ces conditions. Pas assez de créneaux. Pas assez de personnels pour les convoquer. La suite me donnera raison. Même avec l'ouverture d'autres centres de dépistage dans le département, chaque jour, les critères d'inclusion dans le processus se réduisent. Chaque garde, de nouvelles consignes se rajoute aux précédentes. On se perd : initiatives personnelles généralisées ou nouvelles procédures de services ? La confusion s'installe. La crainte de l'erreur et d'un nouveau scandale impliquant le SAMU est dans toutes les têtes ... Des gens à qui on avait promis un dépistage - mais qui ont depuis été exclus - rappellent et s'inquiètent. Une conduite à tenir est diffusée : Ne pas leur dire franchement qu'ils ne seront jamais dépistés...

16 Mars. Stade 3, la France est confinée. Deuxième intervention du Président de la République en quelques jours. A chaque fois, promesse d'argent pour les entreprises. Avec montants chiffrés. A chaque fois, gratitude exprimée pour les soignants. Grand bien nous fasse. Dehors, devant l’hôpital, les banderoles rappelant la grève entamée aux urgences depuis un an prennent l'eau et le vent. Paroles … Dans les jours qui suivent, les voisins applaudissent au balcon à 20 heures. Le Président Macron se promène en réanimation à Avicenne. Toujours de la gratitude. Aucune annonce chiffrée. Sentiment d'être méprisé. Trois collègues sont confinés car dépistés positifs au Covid19. Ça tombe bien, une boite de masques vient de faire son apparition dans le service. Je décide d'en porter. Les locaux, d'ordinaire exigus, nous empêchent de conserver une distance « barrière » suffisante. D'autres seront contaminés, c'est sûr. Le sens sacrificiel des soignants m'interroge. Je ne le partage pas. Où en sont-ils, aux urgences, de leur gréve ? Nulle part. On ne peut pas arrêter de soigner, me répond-t-on. Il y aurait des morts.... Il y aura des morts, de toute façon.

20 mars. Nouvelle boulette dans la communication gouvernementale. On incite les entreprises à verser une prime aux salariés pour qu'ils viennent travailler. Après avoir martelé haut et fort que le confinement était la règle et qu'il fallait rester chez soi. Assuré les entreprises de la prise en charge de la facture du « chômage partiel », ce qui a au passage servit de déclic à toute une ribambelle de sociétés pour baisser le rideau. Donc on ferme mais on reste ouvert. On reste chez soi mais on va travailler. Chercher la cohérence... La dernière garde confirme par ailleurs une nouvelle tendance. Les gens sont chez eux et ils s'occupent, à raison. Deux graves accidents domestiques pris en charge. Un mort. Toujours près de 4000 appels par 24 heures.

Samedi 21 mars. Nous y sommes. La vague attendue se profile. A mesure que le jour se lève, le nombre d'appels est anormalement élevé pour un samedi matin ou, normalement, les travailleurs de la semaine dorment et nous offrent un répit jusqu'en milieu de matinée. Il n'est pas 9h, et déjà, les appels en attente se comptent par dizaines, et la moitié des équipes sont en intervention. La ligne dédiée spécifique mise en place pour la permanence de soins liés au Coronavirus est complètement saturée ; nombreux sont ceux qui doivent patienter plus de trente minutes avant d'obtenir un conseil médical. Aux urgences des hôpitaux, ce n'est guère mieux. « Je n'ai plus de place dans les couloirs, plus de brancards pour mettre les patients », nous alerte ce médecin. Cet autre, chef des urgences nous contacte. Il apprend par la presse l'ouverture d'un centre de consultations dédié au Covid à l'initiative d'un groupe de médecins avec l'appui des collectivités locales de son secteur. Lequel est censé recevoir les patients envoyés par le SAMU et les cabinets médicaux selon l'article. Pendant que lui a organisé son service pour faire face à l'afflux de patients. De notre coté, nous n'avons ni information sur le mode de fonctionnement de ce centre, ni consigne particulière. L'articulation ville – hôpital de la médecine, en pratique… Le week-end se poursuivra à un rythme soutenu. Nous retrouvons les flux d'appels que nous avons affrontés ces dernières semaines. A une différence, notable, près. Il ne s'agit plus d'angoisse. Nombreux sont les patients graves. Les médecins commencent à s'adapter à la situation et régulent « serré ». Le maintien à domicile / en maison de retraite est privilégié à chaque fois que possible quand, il y a encore quelques jours, le transport à l’hôpital était globalement la norme. On met en place, en urgence, des dispositifs d'oxygénothérapie chez les patients. Je ne l'ai fait que rarement ces dernières années et j'y prends plaisir. Chaque mise en place réussie dans ces délais contraints est comme une petite victoire. Dimanche, il n'y a plus de places de réanimation disponibles dans le département. Nos voisins limitrophes, eux aussi, sont à la peine.

Mercredi 25 Mars. La semaine s'annonce dans la lignée du week-end précédent. Début de journée sans aucune place de réanimation disponible en Île-de-France. Les médecins doivent se battre pour placer un patient. Alerter les autorités de tutelles. Il leur faut des lits. Car les appels sont là. Nombreux. Beaucoup émanent de patients nous ayant contacté il y a quelques jours alors qu'ils présentaient des premiers signes. Ils sont désormais en détresse respiratoire grave. La majorité finit intubé-ventilé et se retrouvera en réanimation. Je ne fais pas de ratio mais c'est impressionnant. Un SMUR engagé, un patient intubé. Et la course à la recherche du service de réanimation qui pourra l'accueillir. Toute la garde. C'est épuisant. Comme notre rythme de travail. Il faut répondre aux appels en attente. Vite. Bien. Efficacement. Raisonner l'angoisse perçue. Identifier la détresse vitale. Engager les secours. Et recommencer sans cesse. Sans répit. Ce n'est plus la simple vague d'appels liés aux récréations, à la même heure, dans le département et aux enfants qui chahutent et se blessent. C'est une inondation. Le flux est tel qu'aller vite ne sert qu'à s'épuiser. A se fâcher avec les appelants, qui, ayant attendus, prennent notre questionnement directif, automatique, pour de l'agressivité. On ne peut pas écluser le nombre d'appels en attente, ils sont trop nombreux. Il y a bien eu, il y maintenant un mois, un appel à volontaires, pour constituer la cellule Covid, chargée de délester la régulation du traitement de ce surcroît d’appels. Des gardes assurées en plus du service normal. Avec un effectif déjà limite pour permettre au planning de tourner au quotidien. Total, les journées intenses s’enchaînent. Il faut aussi reprendre les gardes de ce collègue, en arrêt maladie après son dépistage, ou de celle-ci, blessée chez elle. L'épuisement nous gagne, générant de nouveaux arrêts de travail à remplacer … le cercle vicieux s'enclenche doucement sous nos yeux, un peu plus chaque jour. On commence à avoir du mal à combler les trous dans les plannings sur la cellule Covid. Puis c'est pour le planning de base même que l'on a du mal à trouver des remplaçants. Les appels à « volontaires » se font plus insistants. Directifs.

Il y a bien une tentative de trouver de nouvelles ressources pour nous aider. Élèves des centres de formation des assistants de régulation médicale, ambulanciers, externes … On installe des postes informatiques et des lignes téléphoniques en catastrophe. Ils ne peuvent pas tout faire. Ils ne savent pas tout faire. Logiciels, procédures, pratiques professionnelles … ils se retrouvent à nos cotés, projetés dans un monde qu'ils côtoyaient sans toutefois en maîtriser les codes. Ils font de leur mieux. C'est la panique cet après midi lorsque, au cours d'un appel, celui-ci découvre que le patient est en arrêt cardiaque. Intervenir. Reprendre l'appel, engager les secours, guider les premiers gestes. Et débriefer, ensuite. Rassurer. Pour mieux repartir, ensemble.

 

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