Le camp des autres de Thomas Vinau

Un texte habité et qui transporte. Un texte à valeur initiatique. Un texte qui entre en résonance avec le quotidien de tous les exclus, marginalisés et migrants d’aujourd’hui.

En s’emparant d’un fait réel -la Caravane à Pépère, une bande d’exclus épris de liberté qui sillonna la France au début du XX° siècle et que les Brigades du Tigre de Clemenceau allaient écraser- Thomas Vinau le transforme en un vaste poème odyssée, dont Gaspard est le "héros" ; une fresque faite de révoltes et d’imprécations avec un mélange saisissant d’évocations réalistes naturalistes mais aussi poétiques et hallucinées. Adoptant le point de vue du jeune gamin, l’auteur imprime à son  "poème" le souffle de l’enfance, dans une langue souvent rocailleuse, organique. Un texte habité et qui transporte. Un texte à valeur initiatique. Un texte qui entre en résonance avec le quotidien de tous les exclus, marginalisés et migrants…. d’aujourd’hui...

Le givre fait gueuler la lumière. Le lecteur est comme happé par cet incipit singulier où triomphe le pouvoir alchimique de la métaphore. Nous sommes en avril. Gaspard s’éveille accompagné de son chien blessé. "Fracturé" par le geste qu’il vient d’accomplir, il s’est enfui dans la forêt et doit affronter pour survivre, ses arcanes ses bruissements -voire mugissements- ses replis et anfractuosités. Vastitude et isolement d’un espace nouveau, hostile et hospitalier tout à la fois, berceau et tombeau. Point de départ d’un "voyage" découverte. L’occasion pour l’auteur de nous rendre sensibles par la précision et l’élégance de ses descriptions (plutôt évocations souvent anthropomorphisantes) à ce "camp des autres" . Jean-le-blanc gardien tutélaire, alchimiste, connaisseur invétéré de tous les pièges sera le mentor de Gaspard et simultanément notre guide. Dès lors se justifie le « découpage » du récit en six parties, chacune précédée d’une épigraphe à valeur d’exergue ; elles sont les étapes qui jalonnent le chemin(ement) de l’enfant vers l’âge adulte ; elles sont impulsées par l’éveil -sens propre et figuré- annonciateur d’un monde nouveau ; après la fuite, la rencontre avec le « bienfaiteur » l’apprentissage, Gaspard est suffisamment mûr pour rejoindre la "caravane à pépère"  et cheminer avec elle (notre chemin est notre maison). Le récit devient polyphonique quand l’auteur fait retentir les témoignages de certains « exclus » cabossés de la Vie, dans l’âpreté de leur langue rugueuse. L’individu comme extrait d’un grand tout. Le « prince » Gaspard peut participer à la Frairie, la grande foire de La Tremblade. C’est là que l’Histoire rejoint la fiction….arrestations, bastonnades, manipulation de l’opinion en spéculant sur sa peur, en invoquant la sécurité, à grands renforts de propos comminatoires….

Au tout début Gaspard, fuyant d’éventuelles représailles suite à son geste fatal.., s’était blotti dans un buisson d’acacias; en écho vers la fin il fuit les brigades de police, lové dans une cabane du presbytère. Mais il reprendra la « route » pour accomplir sa promesse « je reviens ». (on pense mutatis mutandis au Walther de "Nos cheveux blanchiront avec nos yeux"). Oui revenir vers son chien bâtard, vers son bienfaiteur, vers cette forêt accueillante et protectrice...

 Disloqué, l’enfant s’est (re)construit – avec très souvent l’acuité du regard extérieur de qui se tient à distance-. Il est désormais fort d’une expérience unique : avoir vécu, dans la rudesse du quotidien, les valeurs fondamentales de la solidarité, auprès d’un agrégat de traîne-savate, laissés-pour-compte, bandits, déserteurs, braconniers et autres marginaux…

Histoire d’une liberté "sauvage" où les notes de violon montent jusqu’aux étoiles, l’apprentissage de Gaspard aura duré quelques mois, d’avril à juin 1907. Les chapitres très courts qui composent les 6 parties sont comme des instantanés, des flashes ou encore des tableautins où le "travail" sur la lumière les voix et même certains raccords, les rapproche de séquences cinématographiées (cf le grouillement de la Foire) ou de peintures (cf les effets de clair-obscur). Lumière et ombre, un contraste récurrent dans ce roman, mais qui transcende l’aspect purement formel ; car il définit l’essence même de la forêt, et simultanément la quintessence de la caravane, cette légion des orphelins de la nuit épris de liberté. Et la langue -structure de la phrase, rythme, choix lexicaux- varie selon le contexte : sous l’égide de Jean-le-blanc c’est une « leçon de choses » dans une forme d’animisme qui magnifie la langue de la forêt ; aux côtés de Sarah la belle et intrépide prostituée, de Zo,’ de Fata’ de Capello, un souffle épique (jeu des anaphores, verbes d’action) accompagne la marche ponctuée de dialogues au réalisme cru. À chaque fois cependant on devine chez l’auteur le besoin de capter dans l’éphémère ce qui est éternel alors que Gaspard marche sur le monde, escalade sa destinée

L’acte originel "tuer le père" peut se prêter à une analyse freudienne. De même la construction circulaire du récit n’a pas seulement une fonction narrative….Écoutons l’auteur qui dans Lignes de suite -entre Épilogue et Remerciements- explique la genèse et la finalité de ce roman une histoire qui grimpait en nœuds de ronces dans mon ventre en reliant mes rêves les plus sauvages venus de l’enfance et le muscle de mon indignation. Alors j’ai voulu écrire la ruade, le refus, le recours aux forêts. 

L’indigence unifiée qui se rebiffe n’a-t-elle pas trouvé refuge dans et par l’écriture, dans Ce camp des autres ? Ambassade hirsute pour les sans-famille, les sans-abri, les sans-papiers, les sans-patrie ?

 

 Le camp des autres de Thomas Vinau (Alma éditeur)

 

 

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