Roman d'Antoine Mouton (éditions Christian Bourgois)
Pastiche? Exercice de style? Parodie? Peu importe. Il est si rare de trouver une telle adéquation entre la forme et le contenu qu'il convient de la saluer avec ferveur! Un metteur en scène polonais très renommé adapte un roman d'un auteur autrichien mort, pour un théâtre français. Mais les choses très vite se compliquent: le roman est "instable", comprenons qu'il est comme un être vivant, il évolue, des personnages disparaissent d'un jour à l'autre, d'une lecture à l'autre et d'autres apparaissent...à tel point qu'il conviendra de vérifier s'ils n'ont pas "glissé" derrière un meuble!! Angoissé par cette forme de "polymorphisme" le metteur en scène polonais en perd la raison.
Le roman s'ouvre précisément sur ce constat "cette pièce le rendait fou"; un incipit informatif certes mais la brièveté de son énoncé va contraster avec le style choisi par l'auteur. En effet le metteur en scène analyse sa folie (qui n'est pas la première) en la mettant comme à distance, et du coup il est son propre détective; car il mène sur lui-même une enquête, à l'instar des trois détectives (qu'il a embauchés pour connaître la véritable identité de Mme X qui lui a légué une armoire et surtout du quatrième, un fin limier portugais), il procède avec méthode, convaincu que tous les fils sont reliés entre eux et que l'armoire livrée par un camion suédois, héritage de cette Mme X , en contient les prémices (à noter et ce n'est pas anodin, que ce meuble sera le réceptacle de trois exemplaires du roman "piégé"; il sera de tous les voyages pendant les répétitions).
Or si les événements sont liés entre eux, seule une phrase longue et complexe peut donner l'idée de connexions que le destin leur imposait d'établir; c'est le choix du philosophe grec (qui dans le roman qui n'est pas une pièce de théâtre, s'exprime dans le seul aparté qui n'en est pas un...). L'auteur a opté lui aussi pour une phrase à la syntaxe complexe, une phrase en arborescence, qui multiplie les subordonnées, les paliers, les parenthèses -comme autant de pauses et/ou de progressions-; son choix d'une écriture du ressassement et de la variation (un thème annoncé puis amplifié) avec abondance de modalisateurs n'est peut-être pas en soi original, mais marié avec l'humour -celui de l'absurde surtout- il entraîne le lecteur dans les circonvolutions d'une pensée, les coulisses labyrinthiques du théâtre, les affres de la création et de l'amour, les problèmes inhérents à toute traduction, bref l'histoire cocasse d'une "catastrophe annoncée" (qui fera "se marrer" -comme l'écrit d'ailleurs le blogueur suisse amateur-éteint...)
Dans le très joli parc qui jouxte l'hôpital psychiatrique de Varsovie des arbres malades d'autres sains: la vie. Une voyageuse d'un genre nouveau la folie passagère. Des œufs durs sortis de la poche d'un grand manteau, que le metteur en scène partage afin d'éviter toute querelle byzantine ou autre doléance. Et cette phrase "la mort n'y changera rien" (il le savait comme si quelqu'un l'avait écrit sur le mur de sa chambre pendant la nuit). Ces quelques notations initiales ne sont décousues qu'en apparence. Bien au contraire, ne se donnent-elles pas à lire, à interpréter, comme une mise en abyme?