Colette Lallement-Duchoze
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Billet de blog 3 déc. 2022

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Débrouille-toi avec ton violeur Infernus Iohannes (éditions de l'Olivier)

"Plaintes horrifiées, appels, chants poétiques, puissantes clameurs, fulgurances (cf quatrième de couverture) Nos sœurs C’était nous"

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La littérature post-exotique est écrite par des sœurs et frères d’armes qui dans toutes les langues  "témoignent de l’immanente et inexorable violence destructrice de l’homme".  Le 46ème volume de l’édifice -qui en comportera 49- est une œuvre collective ; la signature Infernus Iohannes de Débrouille-toi avec ton violeur, Nos grandes traductions regroupe en effet aussi bien les auteur. e.s -déjà édité.e.s ou non-  que leurs traductrices -dont Astrig Koenig, Maria Schnittke, Irena Echenguyen. Voici trois chants traduits respectivement du japonais, du maganéen et du russe. Trois paroles vociférées, celles de trois femmes, Maiki Ono, Molly Hurricane, Maria Soudaïeva,  inspirées et inspirantes. Ecoutons ces  "jaillissements"  comme venus du fond des âges et des viscères, relayés par certains silences, écoutons ces paroles de  "survivantes" pleines de rage et qui dessinent en filigrane (ou en creux c’est selon) des problématiques féministes très contemporaines.

Même si Antoine Volodine est concrètement celui qui porte la parole, (et le lecteur s’est déjà familiarisé avec ses hétéronymes dont Lutz Bassmann, Manuela Draeger, Elli Kronauer) cela ne saurait « modifier le statut des écrivains post exotiques ». Dans ce 46ème opus il sera le traducteur de Slogans. Effacement par fusion dans l’anonymat de la signature collective -c’est la revendication des auteur.e.s post exotiques, et c’est le pacte avec le lecteur. Or une traduction est une re-création à partir d’un original peut-être inaccessible, oral essentiellement -en tout cas élaboré dans le milieu carcéral imaginaire propre au post exotisme. Deux textes sont parvenus au quartier haute sécurité et un surgi d’une cellule du quatrième étage. Et le collectif a de quoi être fier de pouvoir diffuser ces traductions « hors de nos murs » ; bien plus, l’exercice même de la traduction a suscité l’empathie en les traduisant nous nous coulions en elles, en les traduisant nous transformions leur voix en la nôtre, en les traduisant nous étions elles. 

Gageons que cette empathie gagne aussi le lecteur. Un lecteur intrigué par le titre. Car si « débrouille-toi avec ton violeur » correspond à la parole de la Japonaise Miaki Ono, qui fustige l’éducation, les discours de propagande pour maquiller l’essence même de tout acte sexuel « toute pénétration est un viol », ce titre a été choisi pour l’ensemble des trois textes mettant ainsi en exergue une forme commune de violence, celle de l’intrusion et de l’enfermement (dans le couple comme à l’échelle planétaire).

Dès lors laissons-nous habiter par la force explosive, le caractère torrentiel déchaîné et viscéral de l’écriture qu’elle soit complainte torturée, ressassement d’anathèmes, imprécations, objurgations. Des phrases comme expectorées la rage au ventre !! Serait-ce un guide de survie (même si les auteures ont cessé de vivre, si elles sont dans le Bardo, dans les espaces intermédiaires, vivantes et trépassées à la fois) un guide à la fois poétique (sens étymologique) et viscéral (sens propre) ?

Dans un long monologue réparti en 343 paragraphes de longueur inégale -certains réduits à une phrase isolée typographiquement-,Maiki Ono clame sa détestation de la sexualité telle qu’elle a été programmée de façon plurimillénaire pour les femmes. La reprise des mêmes formules (message ordre barbarie archaïque ) ou de l’injonction débrouille-toi qui scande les paragraphes, la crudité du vocabulaire (le pénis cette queue et son extrémité gicleuse, sa vomissure, purée liquide tiédasse) le recours à l’illustration par des cas précis, les formulations « quel que soit… » pour attester d’une universalité qui ne souffrirait pas d’exception, tout cela fait que loin d’être ressassement gratuit, la parole libérée de toute contrainte se déploie en une sorte de litanie, (par moments la « construction » peut rappeler le pantoum) destinée à un « tu » (qui inclut le lecteur…).

Dans Sous les viandes nous assistons à l’étouffement de la planète par des méduses tombées du ciel. Dans un monde divisé les « pourris d’en bas » ne cessent de traverser des tunnels de viande en tentant de se venger des pourris d’en haut, comme dans un utérus infini n’offrant que la mort en naissance. La parole de Molly Hurricane, cette sœur d’autres monstres femelles psychotiques, parole qui a exigé toute une communauté de traductrices, frappe par la spontanéité d’une oralité restituée (emploi de ça et de gallicismes, abondance de points d’exclamation et suspension), où la répétition de « allez » impulse le mouvement, où les mots composés « boyaux démocrates » tripale-démocrate » certes empreints d’humour sont au service de la dénonciation de systèmes politiques (qui ressemblent aux nôtres). Une langue âpre et imagée au "phrasé" enveloppant -à l'instar de la viscosité sanguinolente des "méduses" 

Sur un mode incantatoire d’une fulgurante inventivité Maria Soudaïeva, la poétesse, déploie « à la mémoire des 7 femmes tuées » trois blocs de 343 exclamations (en majuscules). L’avant-propos avait prévenu le lecteur : Antoine Volodine, le traducteur, a « réorganisé le matériau originel s’est immergé dans le texte source, afin de mettre au jour les splendeurs d’une poésie unique, et rendre « hommage » à cette « sœur d’écriture » (tout comme Elli Kronauer « traduisant » les bylines russes). Et de fait il nous entraîne dans un « tourbillon » imprécatoire où certaines exclamations ont la force suggestive du chamanisme mais aussi du surréalisme, afin de rallier les « petites sœurs » dans une permanente insurrection.

Mais par-delà les spécificités formelles de chacun des textes traduits, par-delà la violence mortifère commune aux trois, retentit un cri d’espoir. A la fin du long monologue Miaki Ono clame en une longue phrase aux accents lyriques un amour de l’amour, du plaisir, de la beauté. Chacun des trois programmes de Slogans se clôt par un couplet sur « les mauvais jours qui finiront » où l’emploi du futur a valeur d’une promesse inviolée ( ?)

Plaintes horrifiées, appels, chants poétiques, puissantes clameurs, fulgurances (cf quatrième de couverture)

Nos sœurs

C’était nous

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