Adultère Roman d'Yves Ravey (Editions Minuit)

"Dramaturgie" finement ciselée sous les apparences de la banalité et de la linéarité, art de l'épure et de la contention, art du "récit" (temps dilaté ou étréci, intrigue mouvante, personnage moteur de l’action et pourtant comme "hors jeu" , ambiances qui rappellent E Hopper), une fois de plus Yves Ravey aura séduit son lecteur...

Le personnage-narrateur Jean Seghers  tient une station-service (qui vient d’être déclarée en faillite) sur une route nationale en Franche-Comté. Patron, il doit gérer des problèmes financiers (indemnité de licenciement pour le veilleur de nuit-mécanicien, Ousmane) ; époux, il soupçonne sa femme Remedios de le « tromper » avec Walden, le président du tribunal de commerce…Victime d’un double échec ? « alors il va employer les grands moyens »….

 Comme souvent chez Yves Ravey celui qui rapporte  les faits s’exprime au passé composé, ce qui autorise une mise à distance du « je », c’est-à-dire l’extériorité du sujet par rapport à lui-même et à tout ce qu’il voit et entend ; en vivant les événements avec une apparente indifférence Jean Seghers serait-il incapable d’adhérer au réel ?. Ce que confirmerait l’incipit.

L’incipit chez le romancier a une valeur suggestive tout en contenant des éléments informatifs nécessaires à la narration. Le roman s’ouvre sur le portrait de Remedios fêtant la veille notre anniversaire de mariage. Contemplant la photo de sa femme et la comparant à celle de leurs fiançailles, Jean Seghers veut se persuader que le temps (écart de dix ans) n’a pas eu prise sur le réel (beauté de l’épouse, solidité du couple (emploi du pronom « nous ») ; portrait qui -comme tous les personnages du roman- subira les effets collatéraux de l’incendie. Mais d’emblée n’est-ce pas notre rapport à l’image qui est évoqué ? l’image comme support du réel, réel vécu ou fantasmé ? Ici plus précisément ne serait-ce pas la nostalgie d’un passé édénique (Venise), ou du moins supposé tel, qui se heurterait au double échec du présent ?

 Si des indices temporels -placés en début de chapitre- ponctuent le récit (cette nuit-là, à la fin de l’après-midi, le soir même, le dimanche, le samedi suivant, cette nuit-là, le lendemain, le dimanche) ils créent des effets de resserrement et de dilatation, surtout à partir du moment où « entre en scène » Brigitte Hunter, (experte en assurances) qui relaie l’adjudant Bozonet (lequel dans un premier temps veut « bâcler » l’enquête et conclure à un incendie accidentel, avant un sursaut final…). Et plus l’étau se resserre autour de Jean Seghers plus le temps est minuté dans sa troublante mécanique. C’est qu’après une autre « découverte » (le « véritable » amant de Remedios, ou « supposé » tel) il a élaboré les phases d’un projet criminel. Tout se passe comme prévu, il simule, observe, manipule et triomphaliste peut avouer « tout se passe dans l’ordre souhaité ». Mais c’est sans compter sur la ténacité de B Hunter (qui rappelle étrangement l’inspecteur Costa du roman précédent « Pas dupe » avec cette manie de fureter partout, de ne négliger aucun détail jusqu’au harcèlement). Et voici que s’opère une première inversion. Lui l’observateur (et tout un champ lexical renvoyait au thème du regard) se sent désormais « observé », lui le naïf marionnettiste doit se rendre à l’évidence « les histoires d’incendie c’est dans la tête des gens que ça se passe, parfois suffit d’un détail pour provoquer l’étincelle » Ses arguments prétextes ne résistent plus à une autre mécanique, mieux huilée ; la présence de cette femme indiquait le début de mes ennuis » Il est devenu la proie que l’on traque, malgré ses dénégations et ses tentatives de « diversion »  « je vais découvrir une défaillance dans votre raisonnement » « je crains que vos affirmations ne se retournent un jour contre vous » affirme sans ambages l’experte en assurances

Et son constat « vous laissez derrière vous, Seghers, quantité de petites phrases souvent très vagues, sujettes à interprétation » ne résonne-t-il pas comme une mise en abyme de tout le roman ? Roman dans lequel l’auteur joue avec les « fausses pistes » et les retournements de situation jusqu’aux révélations finales à valeur de « coda » !

 Le roman est traversé d’effets spéculaires déclinés dans une sorte de prisme qui les renvoie presque ad libitum: l’image et la représentation du réel, le miroir et son reflet comme écran sur lequel on projette des attentes, les images mentales et leur impact, la faillite annoncée et la disparition de la station, Hunter double de Seghers (enquêteurs), Hunter et Bozonet, Walden/Valerio, au couple, Remedios/Jean correspondent les couples Ousmane/Amina, Dolorès/Salazare et jusqu’à ce bijou détourné de sa fonction initiale (gage d’amour) devenu valeur d’échange et qui emprisonne un « trio » !

On pourrait s’interroger aussi sur le choix des prénoms et des noms (Seghers, Remedios, Walden, Hunter qui renvoient à des références cinématographiques et culturelles ( l’auteur y est particulièrement sensible mais souvent les connotations sont décalées par rapport à ses anti-héros) ou encore sur  la thématique récurrente de l’argent (omniprésente d'ailleurs dans l’œuvre du romancier)

 « vous me donnez l’impression d’un homme qui perd la partie avec sa femme »

Et si le réel -entendons le vécu de la fiction- déjouait ces impressions ?

 Une fois de plus Yves Ravey aura séduit son lecteur par ce qu’il est bien convenu d’appeler son « identité stylistique » : "dramaturgie" finement ciselée sous les apparences de la banalité et de la linéarité, art de l'épure et de la contention, art du "récit" (temps dilaté ou étréci, intrigue mouvante, personnage moteur de l’action et pourtant comme « hors jeu » , ambiances qui rappellent E Hopper, la femme « apparition » accoudée au bar par exemple)

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