Colette Lallement-Duchoze

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Billet de blog 9 octobre 2015

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Sans état d'âme Yves Ravey (éditions de minuit)

Un style de la contention très personnel qui métamorphose une histoire de dépossession et de reconquête en une tragédie à l'antique

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Yves Ravey (éditions de minuit)

 Yves Ravey depuis Le drap a habitué ses lecteurs à des romans courts mais dont la densité et le foisonnement de réalité sont tels que souvent il les "prend au piège" !!! En installant ses personnages dans un contexte provincial, (Est de la France) il ne se livre jamais à une analyse sociologique mais il égrène quelques détails signifiants -sous leur apparence anodine. Et en optant pour une dramaturgie dépouillée avec ce style de la contention si personnel, il parvient à métamorphoser une histoire d'amour et d'amour-propre, une histoire de dépossession et de reconquête, en une tragédie à l'antique: telle est bien la teneur du roman "Sans état d'âme" (le titre lui-même à la froideur glaciale peut résonner comme un couperet!)

 L'Américain John Llyod -l'amoureux de Stéphanie a disparu. Quelles sont les circonstances de cette disparition? Qui est responsable? Questions logiques que se posent les personnages du roman mais qui pour le lecteur sont frappées d'inanité; il connaît très vite le coupable et ses mobiles après avoir été alerté par quelques signaux (les aveux du narrateur "je serais allé en enfer pour Stéphanie"; elle ne reverrait jamais son John j'étais bien placé pour le savoir"). Sans état d'âme n'est donc pas un polar même si le roman emprunte certains de ces codes dans le déroulé de l'enquête: qu'elle soit simulacre (fausse enquête du narrateur) officielle (elle ne durera que le temps de quelques interrogatoires) ou inopinée (l'arrivée de Mike, le frère américain va changer la donne)

 L'auteur donne la parole à un narrateur -apparemment omniscient- ici Gustave Leroy dit Gu; l'emploi du pronom "je" et le recours à l'imparfait ou au passé simple, prouvent que les faits rapportés appartiennent au passé ou sont dans l'instantanéité de l'écriture.!Ce n'est pas un hasard si l'incipit rappelle un souvenir d'enfance ainsi que la propension du jeune Gu à la tricherie. Un autre élément informatif renvoie à une promesse faite au père avant sa mort (ne pas vendre la maison alors que les projets immobiliers de la propriétaire Blanche, la mère de Stéphanie, exigent l'expulsion). L'amour pour Stéphanie et la fidélité au père, voilà de nobles sentiments! Mais dans la mécanique où nous allons être plongés ils seront les moteurs (mobiles) d'une exécution menée de sang-froid. Car comment se procurer l'argent nécessaire au rachat de la maison, sinon par....Sollicité par Stéphanie (moyennant finance) Gu fait semblant de mener l'enquête: il interroge, rend des comptes, et le romancier fait alterner dialogues et style indirect. Puis le lecteur double du romancier est invité à son tour à épier Gu dans son double jeu (de vrai coupable et de faux enquêteur) qu'il maîtrise d'ailleurs avec calme ou cynisme, arrogance ou aménité. Des précautions oratoires font écho à ses gestes méticuleux (dont témoigne la précision des détails). Lui-même dépossédé, il dépouille avec rigueur et méthode (sans état d'âme) la victime (voir par exemple les séquences de faux en écriture et les retraits bancaires); mais il sera débusqué précisément par celui qui, lunettes ou pas, enquêteur ou non, à un moment ne le reconnaît pas.....Cet Américain Mike, frère de John, qui avec ses lunettes, son imper, sa veste noire, son chapeau et sa carte ressemble à un détective tout droit sorti de films ou romans policiers! En fait, professeur d'histoire européenne, observateur soucieux d'exactitude, il est aussi petit-fils d'un "héros" Harold Llyod, enterré au cimetière américain de Dommartin les Templiers. Il n'est pas "sans état d'âme" bien au contraire: la douloureuse disparition de John il la ressent comme une blessure une mutilation!!!

 En revanche, l'expression Sans état d'âme peut s'appliquer à Blanche qui pour son "opération immobilière" avait tout "calculé "tout prévu" (hormis précisément la force irrépressible de l'amour-propre chez la victime d'expropriation). Et en toile de fond se profilent les rapports entre dominants et dominés (comme dans "un notaire peu ordinaire") qui font fi de l'humain!

Sans état d'âme c'est aussi (sens figuré) un choix d'écriture. Gustave comme Léon Rebernak (dans Bambi bar) emploie le passé composé pour relater les faits; ce temps verbal assure, en théorie, le passage entre le moment de l'écriture et le moment des événements rapportés; mais hormis quelques reculs temporels ("le soir même, le lendemain matin, le lendemain), le passé composé permet une mise à distance du "je" et des témoignages et du même coup l'extériorité du sujet par rapport à lui-même et à tout ce qu'il voit et entend. Apparente neutralité (on pense à Meursault dans l'Étranger). À ce choix verbal s'ajoute celui de la concision "mes phrases se font de plus en plus concises.[...] À force de dégraisser, mes personnages sont des gens frustes ne pouvant se payer beaucoup de mots, des gens de malheur, pas des vainqueurs. je ne cherche pas le côté noir de l’humanité, il arrive...

 Gustave gardait précieusement des "objets" de famille -dont l'arme dérobée par le grand-père sur le cadavre d'un officier allemand pendant l'Occupation; arme dont se servira Mike "la guerre n'était pas finie loin de là … on trouvait encore des corps de citoyens américains au fond de la rivière"...

Ô le flux mémoriel d'une rivière

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