Continuer roman de Laurent Mauvignier (Editions de Minuit)

Laurent Mauvignier entraîne son lecteur aux côtés de Sibylle et de son fils Samuel dans les montagnes kirghizes; il le convie à écouter le souffle de la vie - qui n'est pas sans lien avec le souffle de l'écriture - , alors que la chevauchée se mue en voyage initiatique et que résonne la chanson "heroes" de David Bowie

 Dans "Continuer" -et le titre a plus qu'une fonction programmatique- Laurent Mauvignier entraîne son lecteur aux côtés de  Sibylle et de son fils Samuel dans les montagnes kirghizes, il le convie aussi à écouter une partition où se télescopent les voix intérieures de ses personnages et où alternent séquences méditatives et interrogations douloureuses; il lui fait  entendre le souffle de la vie -qui n'est pas sans lien avec le souffle de l'écriture-,  alors que s'opère l'intime fusion avec le monde animal, que la chevauchée se mue en "voyage initiatique" et que résonne  "heroes" la chanson de David Bowie

Le roman est composé de trois parties dont les titres lapidaires "décider" "peindre un cheval mort" et "continuer" ressemblent à  des injonctions. Injonctions qui ne suivent pas un ordre linéaire; le roman s'ouvre en effet sur une scène de réveil (éveil vers?) les deux personnages sont confrontés à des voleurs de chevaux, ils seront sauvés par le couple Djamila et Bektash. Voilà trois mois qu'ils ont quitté Bordeaux. Puis un long flash-back va expliquer et mettre en scène les motivations de ce départ: afin de soustraire à des forces maléfiques cet adolescent qu'elle sait désorienté, désaxé , Sibylle a décidé de "tout reprendre à zéro", en lui (re)donnant goût à la vie (regarder un ciel de nuit, s'émerveiller devant une montagne, savoir respirer et souffler)! .Nous les suivons au pays des "chevaux célestes" dans leur parcours hérissé souvent d'énormes difficultés, un parcours fait aussi de rencontres parfois "improbables"; et simultanément nous empruntons les chemins sinueux de leurs pensées profondes où le passé si prégnant, tapi dans les anfractuosités de la mémoire, s'en vient affleurer et contaminer le présent:

Ce que fut le passé à la fois solaire et tourmenté de Sibylle revient à intervalles réguliers, sous forme de souvenirs ou de cauchemars, sans ordre chronologique. Mais avec des dates précises, des années phares 1992, 1993 1994 et surtout 1995 et à des moments cruciaux de la narration. Son "vécu" Laurent Mauvignier le capte et le restitue dans la plénitude du vivant en recourant au monologue intérieur, au style indirect libre et aux marques de l'oralisation. Dévastation et déflagration quand elle fut confrontée à l'horreur de l'évidence au moment même où son amour pour Gaêl était si incandescent! Le passé du jeune Samuel se confond en fait avec son présent d'adolescent marqué par une forme de "taedium vitae", de rejet de "l'autre" et presque de dégoût pour une mère "inconsciente" -d'autant que le père, Benoît, entretient ces rapports fondés sur la dénégation! Mais ensemble, mère et fils vont progressivement s'apprivoiser. Deux scènes d'une infinie tendresse disent cette "réconciliation": lors d'une pause au bord d'un lac, Sibylle contemple le corps de son fils endormi; sa beauté d'enfant lui éclate au coeur elle dessine "une caresse qu'elle n'ose pas faire pour ne pas le réveiller; en écho, dans la dernière partie, Samuel au chevet de sa mère à l'hôpital n'ose pas la toucher "pas encore" et se contente d'écouter son souffle qui lui va droit au coeur. N'est-ce pas par le souffle que la vie circule en nous? Et de même que la mère avait "osé" violer l'intimité de son fils en écoutant sa musique, de même Samuel "osera" lire le carnet qu'elle a écrit à chaque pause. Sibylle découvrait que la chanson heroes de Bowie -qu'elle écoutait lors de ses virées à moto avec Gaël – est aussi la chanson préférée de son fils. Sera-t-elle leur nouveau viatique dans une connivence filiale???

Des effets spéculaires traversent ainsi de part en part le récit. Scènes qui se font écho. Prégnance de la chanson de Bowie (en anglais et en français) Mais aussi roman dans le roman. Sibylle avait écrit un roman et Gaël devait livrer le manuscrit à une maison d'éditions "Couper des scènes, supprimer des personnages, régler les problèmes de tension dramatique " n'est-ce pas aussi le travail de l'auteur dont Sibylle serait le double? Durant le "voyage" avec son fils elle consignera dans un carnet son propre vécu (Samuel n'est-il pas le double du lecteur ou l'inverse?) 

On connaît la puissance suggestive la force évocatoire du style de l'auteur. La phrase par l'abondance d'interrogatives, la rapidité du rythme épouse l'affolement de Sibylle mère complètement déboussolée à la recherche de son fils "disparu" (deux fois dans le récit). Convulsive crépitante quand le martèlement de sonorités est en harmonie avec le roulement sec frappé, le son syncopé des bruits de sabots et des fers des deux chevaux Starman et Sidious. Prose poétique dans l'évocation de paysages dont ce lac qui vu du sommet ressemble à une "fève géante" bordée d'un collier aux "pierres irrégulières" et "ourlée" d'une bande de sable; vision presque paradisiaque qui contraste avec la noirceur et la puanteur des bourbiers qui avaient failli engloutir cavaliers et chevaux....Les paysages -dont l'auteur célèbre la beauté âpre rude et la magnificence- participent à (et de) la révélation des consciences. Samuel comprend tout à coup qu'il aime sa mère (même si le conditionnel atténue la force de cette révélation empreinte de désir incestueux) quand il la voit s'ébattre dans les eaux du lac; il lui sourit et son sourire n'est-il pas celui de la tendresse et de la complicité?

Unité du cosmos de  l'homme et de l'animal ! D'emblée les chevaux sont présentés comme des "complices": C'est qu'une connaissance mutuelle a fortifié les liens, leur nervosité est celle de leurs maîtres la communication se fait dans le silence de la connivence; il faut savoir les saluer les caresser; leur hennissement peut signifier bonheur. N'ont ils pas en commun le froid la faim le calme et le temps? Et c'est dans l'oeil bleu de Starman sur le point de mourir que Sibylle à la recherche de son fils enfui verra son reflet "déformé" comme dans les miroirs anciens qu'on trouve dans la peinture hollandaise...

Continuer -et de nombreuses occurrences de ce verbe à l'infinitif en font un leitmotiv- semble chevillé au corps et à l'âme de Sibylle.   La dernière partie la plus courte celle qui donne le titre à l'ensemble sert de "résolution" voire d'épiphanie: les deux personnages auront exorcisé, en les conjurant, leurs angoisses existentielles. "Aller vers les autres c'est pas renoncer à soi". Telle est la leçon que Samuel aura comprise. C'est désormais son credo. Et c'est lui qui enjoindra à sa mère de "continuer" 

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