Francis Rissin de Martin Mongin (Editions Tusitala)

"Est-ce qu’il y a quelqu’un ici qui pense à la France ?"  Cette question Francis Rissin, venimeux, l’adresse au Sénat et à l’Assemblée nationale, au moment où il est prêt à donner un grand coup de balai "dans un pays transformé en hôtel de passe VIP "...Francis Rissin notre Rédempteur ? Martin Mongin, rhapsode des temps modernes??

De qui Francis Rissin serait-il le nom ? Ce personnage de fiction -qui échappe d’ailleurs à son auteur...- est censé incarner le Sauveur, celui qui délivrera une France qui va mal, écœurée par des décennies de compromis et compromissions ….Au tout début un nom ; un nom de 13 lettres qui progressivement s’incarne, prend consistance, tout en se dérobant !. Le lecteur est invité à participer à une « traque » -qui est aussi celle d’un inconscient collectif- entraîné dans un mouvement labyrinthique, scandé par onze approches aux registres et styles différents. Ce roman -fable politique où se mêlent gravité et humour- est aussi un questionnement sur l’acte de créer, sur l’objet littéraire. Martin Mongin serait-il le rhapsode des temps modernes ? Francis Rissin notre « rédempteur » ?

Ce roman est composé de onze chapitres -dont les titres sont censés se référer à des sources vérifiables- assez courts pour ne pas anesthésier la spécificité de chaque "genre" et de chaque style : on passe ainsi d’une conférence universitaire à une enquête policière, du journal intime à des rapports « officiels », de l’autobiographie à des comptes rendus hospitaliers, de la confession à des quêtes enquêtes contre-enquêtes, jusqu'au  script d’un long métrage... La structure interne obéit aussi à un double mouvement -dont le chapitre 6 serait le pivot- les cinq premiers chapitres approcheraient le nom, jusqu’au chapitre six, le journal intime où on est au plus près du personnage. Les cinq chapitres suivants, c’est le mouvement inverse, il se délite (propos de l’auteur). Et d’un mouvement à l’autre se dessinent des effets spéculaires, même si les « onze pièces fonctionnent comme autant de plans de réalité distincts » (Avertissement)

Convoquant des genres et registres divers, l’auteur s’en s’approprie les codes tout en les parodiant !! (roman autobiographique et roman d’initiation par exemple). Autant d’approches (littéraire, politique, sociale et autres) d’un personnage aussi imprévisible qu’insaisissable. Car Francis Rissin c’est un clone (multiplication des affiches et don d’ubiquité) c’est un criminel (sans état d’âme il procède à l’élimination de qui entrave son ascension..) c’est un chef d’état (élu grâce à une manipulation des esprits que relaie une presse complaisante) c’est un beauf !!. Complice, le lecteur assiste à des séquences hallucinées (on retiendra le vernissage à Beaubourg) ; passager clandestin, il accompagne Sirac au volant de sa Laguna sillonnant toute la France rurale (dont le romancier se fait le peintre). Et cela sur un fond politique précis, vérifiable: émeutes grèves. Un pays malade. Un pays en attente d’un homme providentiel qui le délivrerait de la chienlit ? Ou du moins s’agit-il des velléités de ceux qui attendent un « homme de poigne » un chef qui a la trique et qui ….rétablirait la peine de mort par exemple...

Cet  "objet"  littéraire peu convenu se mue en une vision futuriste et fantastique - ancrée dans le Réel, et qui refuserait l’allégeance sans faille à la religion- ; et ce, grâce à la liberté de ton, au sens de l’image et du rythme, à la variété des registres et à l’omniprésence d’un humour froid noir ou grinçant. Convoquant des personnages bien identifiés, -qui ont réellement existé ou qui sont encore vivants et qui nous sont plus ou moins familiers (architectes, romanciers, peintres, artistes, hommes politiques)- l’auteur  "expérimente"  aussi -dans le sillage de Laurent Binet?- les relations de la fiction à la réalité, du récit à l’interprétation par une subversion des codes et des genres. Décontextualiser le factuel et le (re)contextualiser dans (et par) la fiction ?

« La littérature commence avec Homère et toute grande œuvre est soit une Iliade soit une Odyssée » cette phrase de Raymond Queneau que rappelle Catherine Joule dans son séminaire du 3 septembre (chapitre 1) permet au romancier de « situer » Francis Rissin (ou du moins le pré- texte Approche de Francis Rissin) dans une « zone » intermédiaire « intervallaire, indécise et nébuleuse ». Si le personnage n’existe pas, les tentatives littéraires – polar, fantastique, épopée, roman d’initiation, roman politique – seraient-elles, elles aussi, frappées d’inanité ? Et que devient le rapport auteur/lecteur ? (Un pacte loin d’être rompu d’ailleurs, au contraire). Lecteur apostrophé, confident et témoin de Francis Rissin (de ses avatars) pris au piège de la création ? ….Lecteur à même de signaler ici et là des longueurs et/ou des redondances inutiles (tout comme Terrast qui, d’un ton docte et solennel imitant les évangélistes, s’excuse de ses digressions…).

Remonter vers ce qui tisse le processus du geste :« reconstituer la scène inaugurale, moment où le texte a été élaboré : cette démarche revendiquée par Catherine Joule, cette universitaire, que l’on retrouvera  "convertie" en psy au chapitre 8,  est aussi celle de Terrast (chapitre 11) alias Sergent (chapitre 10) alias ?? D’abord il n’y avait rien et l’instant d’après il était là.  Miracle de la Création ! Même si la vie de Francis Rissin est un livre qui n’existe pas, une épopée qui n’ pas eu lieu, le roman de Martin Mongin -qui en rend compte- est truffé de références à la mythologie grecque -ses personnages sont comme les descendants des Ajax Achille Ulysse ...Terrast n’avoue-t-il pas que non seulement les livres l’ont sauvé (lui et ses potes, au Centre de Florac) mais qu’Homère est devenu leur seul maître...

Présence prégnante d’un être qui n'existe qu'en se dérobant ou qui n’existe pas,  créé par un auteur contorsionniste du langage qui adopte tous les registres, (réalisme cru, poésie, fantastique), mélange les genres (baroque, épique) parodie la Bible : Oui Francis Rissin est une œuvre ludique à l’extravagance maîtrisée

Francis Rissin : une œuvre prémonitoire ??

« Est-ce qu’il y a quelqu’un ici qui pense à la France ? »  Cette question, le personnage, venimeux, l’adresse au Sénat et à l’Assemblée nationale, au moment où il est prêt à donner un grand coup de balai dans un pays transformé en hôtel de passe VIP - Extraite de son (prétendu) journal (chapitre 6) et citée en exergue, ne résonne-t-elle pas comme une admonition ou du moins un avertissement ?

 

 

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