Aires de Marcus Malte (Zulma)

Le lecteur, spectateur, ne vient-il pas d’assister à une Ronde des Temps Modernes….projetée sur l’écran des Vanités ? Aïeux si différents et tellement semblables, nos frères Assurément humain

Lundi 6 août. Chaleur caniculaire. Nous embarquons à bord de différents véhicules. On the road again. L’habitacle de la voiture devient par métaphore celui des pensées. Les voix intérieures dialoguent avec le crépitement des infos, des chansons et des slogans publicitaires. Et voici qu’en disant le monde – celui d’une ère censée être révolue...- l’auteur le déroule, le déploie, ancre l’Histoire dans les histoires -ou l’inverse- car c’est bien d’un chassé croisé multiforme et/ou de télescopage qu’il s’agit dans cet « état des lieux »….Tout comme il a fait s’enchevêtrer se repousser, se croiser, des micro histoires d’abord parallèles. Une écriture polyphonique, le recours à toutes les ressources du langage et de la typographie, des enchâssements de récits avec mises en abyme, un mélange d’humour de cynisme et d’amertume : tel se donne à lire, entendre Aires le roman de Marcus Malte

Le roman s’ouvre sur un prologue à la police spécifique et au style déroutant (ex cybero sum) Prologue auquel répondra en écho un épilogue. Un narrateur -double de l’auteur- professeur de l’ère nouvelle s’adresse à des aspirants graduates juvides et nubies Il explique la genèse de son projet : comprendre sur quel tas de fumier a poussé la rose, et annonce ce qui va apparaître sur le portail relater dans le dialecte originel une seule journée une longue séquence du premier cent du troisième mil ante reset. De même le ton est donné : celui de la raillerie caustique - celle qui vilipende les travers de notre société, une société qui a détruit la planète, laissé crever l’ozone contraignant les héritiers à vivre sous une cloche étanche….

Dies irae. Dernier jour de l’ère « vroum-vroum » Lecteur (avant le Jour d’après) et auditeurs bachelors aposters (de l’ère nouvelle) vont se confondre...

Marque du véhicule, kilométrage au départ et à l’arrivée, cote argus : le titre des trente trois chapitres qui composent le roman est une fiche signalétique ; la voiture comme instrument de valuation. L’humain serait-il relégué au second plan...dans le monde chosifié des apparences ?. Et pourtant la plupart des personnages suscitent l’empathie voire la compassion. Voici entre autres Roland qui « roule » vers celle qui fut l’amour de sa vie, (si tu meurs Rolande je meurs), Sylvain qui conduit son petit Juju à Disneyland, Zoé -la croyante- qui travaille à la cafétéria de l’Arche, le couple Gruson septuagénaire qui se chamaille mais qui a gardé intacte la verve de leur 20 ans ; leur fils Frédéric chauffeur de poids lourd qui ne pense qu’à sa fille Océane, Claire et Jean-Yves Jourde un couple en rupture...Ils ont chacun une histoire et des flash-back plus ou moins longs en restituent les jalons. Les strates de leur passé qui se marie avec celui de l’Histoire (récente ou plus ancienne) créent un entrelacs d’échos, de glissements, de superpositions de fondus enchaînés (illustrés d’ailleurs par les changements de police ou de tonalité) ; un texte foisonnant protéiforme, qui renoue avec certaines traditions littéraires. Habitacle et vagabondage de l’esprit, habitacle et prise de conscience. Circonvolutions de la pensée et défilement sur l’asphalte. Pauses -les fameuses aires de repos- chemins de déviation- sorties ou plutôt marches arrière (pour comprendre le passé ?) Espace calligraphié et paysage intérieur ?Simultanément émergent tous les travers d’une société, -certains avaient été répertoriés dès le prologue. Les informations diffusées nous renseignent tant sur des faits divers dont certains assez glauques que sur des données économiques quand il ne s’agit pas de la presse dite people. Et comme le romancier a cherché le ton juste pour chacun des protagonistes (tics de langage, vocabulaire) Aires s’écoute comme une polyphonie. Celle de parcours dissemblables cahoteux ou pathétiques qui « roulent » sur le revêtement uniforme gluant entre 7h54 et 15h18, en ce lundi 6 août. La vie des gens avant le Jour d’aprèsavec leurs joies dérisoires leurs espoirs insensés leurs fêlures et déficiences

 Un texte vibrionnant (sans connotation négative) à la verve satirique mordante, une écriture pleine d’allant qui pour éviter l’assomption de la complexité autant que la simplicité d’un rendu univoque, met en valeur un dispositif littéraire au service d’une réalité multiforme. La variété des formes de narration (récit, dialogues, histoire, cahiers à la chronologie éclatée) des registres (dramatique comique poétique même cf certains extraits des cahiers ou les rêves éveillés de Fédéric) des tonalités (humour, ironie, pathétique) des styles, de la typographie (polices italique caractères gras) et le sens aigu du détail en témoignent aisément. Et sans perdre de vue le statut inaugural, (un maître et ses aspirants graduates) le roman est ponctué par de brèves intrusions du narrateur (recommandations et commentaires qui s’adressent autant au lecteur du XXI° siècle qu’aux bachelors des temps futurs). Humour et autodérision quand l’auteur s’interroge sur la fonction, le métier d’écrivain et qu’il cite ses « confrères ». On devine aussi le plaisir du romancier à ciseler certains portraits telles des eaux-fortes (cf. les participants à la 99° session de l’OIT à Genève en 2010)

Comparable à un passager clandestin anonyme, le lecteur aurait-il quelque accointance avec l’auto-stoppeur sans identité, celui qui a brandi sa pancarte « Ailleurs » ? d’abord refusé par Catherine qui conduit (mal) une Lexus LS III puis accepté par Fred à bord de son camion fourgon Scania R114

Spectateur, ne vient-il pas d’assister à une Ronde des Temps Modernes….projetée sur l’écran des Vanités ?

Aïeux si différents et tellement semblables, nos frères

Assurément humain

 

 

 

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