Corps désirable Roman de Hubert Haddad (éditions Zulma)

Miracle de la chirurgie transplantatoire! Greffer une tête humaine sur le corps d'un donneur, par découpe de la moelle épinière! N'est-ce pas le projet récent du Dr Sergio Canavero? Et c'est précisément ce qui sert de "pré-texte" au roman de Hubert Haddad dans "Corps désirable". Car ne nous leurrons pas. En concrétisant par l'écriture ce projet -faisable pour certains, "insensé" pour d'autres-, le romancier s'interroge non seulement sur les aspects éthiques d'une telle aventure médicale, mais aussi sur tous les problèmes d'ordre métaphysique, psychologique et identitaire, dans un récit qui tient du "roman gothique", du roman amoureux, du road movie (l'errance identitaire finale), sur fond d'une actualité brûlante de catastrophes. Et puisque de l'aveu même de l'auteur, l'écriture est "première, qu'elle ne témoigne pas, qu'elle n’est pas l’expression de, "Corps désirable"ne serait-il pas aussi une élégante métaphore de l'écriture comme l’expression la plus immédiate de l’être qui se révèle à lui-même, comme la meilleure représentation du paradoxe de l'identité (éloignement nécessaire pour retrouver le contact).

 Dans la fiction, l'infortuné Cédric Erg (pseudo de Allyn Weberson, sobriquet de solitude) est le "héros" de ce sombre drame, drame dont les étapes tels des aiguillages complexes sont livrées au lecteur avec ce souci d'éthique littéraire (judicieusement et ironiquement mis en évidence dès le début). Nous le suivrons depuis la rue du Regard à Paris jusqu'en Sicile (derniers chapitres et épilogue) en passant par la Grèce (suite à un accident à bord du cinq-mâts l'Évasion, Cédric sera tétraplégique), l'Italie (machine infernale, marathon clinique sous les ordres du professeur Cadavero un derviche du bistouri mi-fanfaron, mi-thaumaturge à l'hôpital de Turin) la Suisse.! Un parcours que balisent certains signaux! Dès l'incipit du chapitre 1 s'insinue sous forme d'un cauchemar ce qui servira de "fil directeur" à l'ensemble du récit: la difficulté à "re-con-naître"ce qui est censé être familier. La mort du père dont Cédric est l'unique héritier, ("annoncée" dans le cauchemar), des formules souvent utilisées au sens figuré à prendre au sens littéral ("risquer votre peau", "ce que ressent le décapité quand tombe le couperet", "exécution capitale", "un échec eût été pire qu'une exécution par les mafieux de Palerme""tête mise à prix"), certaines évocations - les neiges et les brumes sous les linceuls éternels des cimes, les figures spectrales en travers des arbres-, le choix de certains patronymes (Cadavero, Morcelet, Servil), la correspondance entre des flashs d'information et le parcours de Cédric et Lorna, tout cela s'inscrit dans la dialectique Eros/Thanatos, doublée par celle de "Science et Conscience", et illustre les choix narratifs de l'auteur. D'autres indices: le grain de beauté dans la nuque de Lorna, le triskèle celte, le drapeau de Sicile (tatouage), la cicatrice, une reproduction de l'Agathe portant ses seins sur un plateau de Pierro della Francesca, jouent le rôle de ponctuation dans le récit et celui d'amers pour celui qui erre à la recherche de soi et/ou de l'autre

Ce roman frappe aussi par la diversité des registres et des styles: ainsi le chapitre consacré à la transplantation peut donner des frissons tant la précision des détails et du vocabulaire technique a la froideur d'un scalpel; les passages en italique censés restituer les dépêches et que consigne en les sélectionnant et au besoin en les modifiant, Swen Geisler, crépitent lapidaires dans des énoncés apparemment neutres mais qui outrageusement établissent un principe d'équivalence; le cauchemar inaugural et en écho le songe qui clôt le chapitre 21, sont traités à la manière expressionniste des films "noirs"; par certains choix lexicaux l'auteur fustige les corrompus, l'hystérie médiatique (à l'instar de son personnage quand, journaliste, il luttait contre toutes les industries prédatrices)

Monstre devenu, Cédric, le transplanté à la double identité, lui, le malheureux hybride, doit apprivoiser "son nouveau corps". A ses palpations à valeur d'épiphanies -contact avec le ventre, la verge, les cuisses, les pectoraux- répondent en écho celles de la femme aimée Lorna Leer qui (re)découvre le corps de son amant, et plus tard celles de la Sicilienne Anantha qui va s'approprier en carnassière le "corps désirable" d'Alessandro/Cédric. Et c'est là une des significations du titre (les passages consacrés aux étreintes amoureuses, aux rapports sexuels vibrent d'une sensualité parfois torride). Corps désirable aussi pour l'équipe médicale sous la houlette de Cadavero, un corps/cobaye au service d'une expérience, gage de notoriété, une première mondiale que finance le magnat de laboratoires pharmaceutiques, le père de Cédric. À cela s'ajoutent les questions -tellement humaines et tellement angoissantes-, que se pose Cédric (l'abondance d'interrogatives en témoigne aisément) "serai-je juste un cerveau" "quelle est la part du CORPS dans la constitution de mon identité"."quel est le siège de la mémoire" L'auteur en citant Joseph Joubert n'en donnait-il pas une réponse partielle? On sait que l'exergue -trop souvent négligé par certains- contient en filigrane le sens d'un récit et, ce faisant, oriente la lecture "il n'appartient qu'à la tête de réfléchir mais tout le corps a de la mémoire"

Mais la lutte entre un fantôme et un mort-vivant qui conduit Cédric ("l'homme à la tête coupée") au volant d'une Alfa Romeo à la recherche du "donneur" sera toujours "recommencée". Il n'est plus lui-même et ne saurait être l'autre (la cicatrice autour de son cou qui rappelle une corde de pendu, est incapable de "réconcilier" les deux...) Coq décapité courant loin du billot....

Adieu Adieu

Soleil cou coupé

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