Un monstre et un chaos Hubert Haddad (Zulma)

On peut rendre le rêve plus grand que la nuit (Proverbe yiddish cité en explicit...)

En s’emparant du réel, d’un factuel vérifiable -le double asservissement des juifs du ghetto de Lodz aux nazis et au despote Rumkowski, qui avait conclu un pacte avec l’Ennemi esclavage contre survie -, Hubert Haddad cherche à le rendre palpable en l’incarnant dans le parcours/destin d’un enfant. Dualité et gémellité, réalisme cru et onirisme chagallien, traversent en un faisceau d’enchevêtrements une Déferlante, celle de l’Innommable ; alors que l’enfant à la blondeur botticellienne et à la souplesse féline, cet orphelin du chaos, à la chair déjà lacérée, à la mémoire déjà piétinée, semble porter en lui l’empreinte des vies échouées...(échos lointains avec l’enfant d’Opium Poppy?)

Chant de la Douleur, de la Vie et de la Mort qui, dans cette fiction contre l’absurde, retentit de paroles et de musiques  yiddish...

Du shtetl de  Mirlek au ghetto de Lodz, l’auteur nous entraîne dans un véritable Cauchemar où le malheur collectif se conjugue avec celui d’un enfant. -Deux lignes/trajectoires : l’une inexorablement tendue vers la Mort, l’autre vers la (re)conquête de Soi, se rencontrent se superposent bifurquent. Nous allons suivre le parcours d’Alter (ce prénom résonne d’emblée de multiples connotations) dans ses errances, sa quête de l’Autre qui est aussi quête de Soi, partager ses questionnements sur la monstruosité et le chaos. Le titre du roman -emprunté à Pascal et à Nietzsche- insiste précisément sur la sauvagerie de l’Homme dès lors qu’il a perdu toute humanité...Et la référence à Primo Levi -cité en exergue- n’en est que plus glaçante « c’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau »

Au tout début l’emploi du pronom « nous » laisse supposer que le narrateur, Alter, forme avec son frère jumeau Ariel, un couple indissociable. Ce « nous » est relayé après la disparition du frère aimé, par un « il » (marque de la distanciation, de la dissociation) ou l’enfant, le vagabond ; puis arrivé à Lodz Alter est contraint de changer d’identité : il sera « officiellement » Jan-Matheusza avant d’adopter le prénom du frère aimé dans son rôle de marionnettiste: il se produit sur la scène du théâtre Fantazyor (la devanture des songes) avec le violoniste nain Dumpf, et Bolmuche le fou de Shakespeare. Petit soldat de l’armée des anges, il a confectionné un pantin, son double, et les « deux » ainsi réunis forment un couple de pierrots lunaires. (l’expression est de Rebecca qui assiste aux répétitions). L’un est l’autre jusqu’à l’interprétation finale du chant des résistants de Varsovie…! De la fusion à la dislocation, (comme déporté hors de soi) de l’exclusion (dont le prénom serait la métonymie) à la dissolution ….Et au recollement ?. Ne serait-ce pas aussi la trajectoire du roman -en tant qu’interrogation sur la fiction et ses amers prolongements dans la réalité d’aujourd’hui ? N’est-ce pas celle vécue par une communauté ? Les brisures du vase laissent filtrer la lumière. Combien faudrait-il recoller de morceaux dissemblables comme les pièces d’un puzzle en trois ou quatre dimensions pour recouvrer la paix d’avant et presque le bonheur ?

Avec une certaine minutie l’auteur reconstitue ce que fut le ghetto Litzmannstadt ; des lieux, une ambiance, des odeurs,  que l’écriture fouille creuse en s’attachant aux détails -même les plus sordides-, ! Un souffle épique palpite dans l’évocation de scènes où des humains ravalés au rang de Bêtes immondes forment une compacité de douleur et d’effarement, où la peur intensifie suspicion et défiance, où la maladie est l’antichambre de la mort, où le rendement dans les manufactures est synonyme d’esclavage, Foule rendue dolente par les privations...vouée à la déportation ! Le Monstre? c’est bien évidemment l’inhumanité de la puissance qui a décidé l’extermination ; dans le ghetto elle est incarnée par Hans Biebow. Mais c’est aussi la figure de la collaboration incarnée par Rumkowski – le doyen juif. Cet « histrion des bourreaux », croit galvaniser son auditoire en se prétendant émancipateur magnanime ; des arguments fallacieux ponctuent ses discours et particulièrement celui du 4 septembre 1942 -retranscrit en italique-, dans lequel il implore les familles de livrer leurs enfants de moins de 10 ans…Hans Biebow lui-même comprenait assez mal son énergie de petit caudillo et sa pusillanimité face aux dignitaires du Reich. Ce judéen négocie la survie des siens contre cent mille pièces de textile pliées et emballées, en chef d’industrie aussi véreux que pugnace dans un marché aux esclaves et aux chiens 

Mais dans cet Enfer, au cœur même du Désespoir, face aux molochs de haine et d’acier   des îlots de résistance prennent forme -dans la clandestinité- et créent - dans le roman- un contrepoint dont la vibration célèbre le pouvoir de l’Art (plus que jamais les poètes nous sauvent) et bien vite se mue en une ode au yiddish (sans cette langue plus de peuple Itzkhok Peretz). Parmi les figures de résistants citons le photographe Henrik Ross. Avec son Leica 250 Reporter suspendu à son cou il doit proposer des images convenues ...(il travaille pour le bureau des identités et de la propagande) Mais à force de côtoyer l’Horreur -dont la pendaison de deux jeunes filles bougies diaphanes étouffées dans le vent de la nuit - il décide de filmer aussi « l’envers effarant du décor » : ce sera pour la Mémoire  oublieuse, la preuve accablante et irréfutable de l’Ignominie ! Ou encore le Profesor Glusk qui après la mort de Gromeleck a pris à cœur la pérennité du journal clandestin ainsi que Shloyme Frenkel un chroniqueur

Tout le texte d’Hubert Haddad retentit de refrains accompagnés de violons cymbales trompettes accordéons ou simplement chantés (chant de résistance éperdu, dit la 4ème de couverture). Au tout début on entend la berceuse chantonnée par Shaena, la mère des jumeaux, « shlof kindele shlof » Cette berceuse -du moins les premiers vers- viendra ponctuer à intervalles assez réguliers, des moments-clés du parcours (fût-il un songe) d’Alter/Ariel ; n’est-elle pas la formule magique qui guérit des fièvres et des sortilèges ? On chante en chœur Ot geyt ynkele (à la mémoire du poète Gebirig assassiné au ghetto de Cracovie) et c’est au final que retentira le PartizanenliedDe même on mime, on raconte des histoires d’évasion comme pour les colporter au-delà des barrières et transmuer la souffrance en mémoire Isaië Spiegel !

 Écoutez- moi disait maître Azoï au théâtre des Quatre Sabots .Zet zhe kinderlekh vous autres près du fourneau ! Bientôt plus rien n’existera. Tant d’enfants et de jeunes partiront en fumée : ils ont refusé de plier l’échine. Mais je les vois se relever je vois leurs ombres vivantes. Il faut laisser la place à la petite flamme qui scintille et chanter et chanter la tête dans le fourneau

On peut rendre le rêve plus grand que la nuit !!!!!

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