Comme pour la plupart de ses pièces, Emma Dante convoque "le sorelle macaluso" au chevet de la mort en une danse qui malgré son aspect tragique célèbre vie et lumière, tout en mettant à nu les liens de la fratrie et la relation au père, dans le contexte social du sous-prolétariat palermitain. Passé et présent s'enchevêtrent, vivants et morts se côtoient dans cette pièce à la fois flamboyante et convulsive
Le dispositif scénique frappe par son dépouillement: seule la présence "insolite" de boucliers et de glaives argentés posés à même le sol sur le devant de la scène et qui nous livrera bien vite ses secrets...
Une danseuse traverse la scène exécutant des mouvements typiques de la danse classique (bras en élongation, jeté saut ); le corps chute se relève et poursuit cette danse de la Vie. C'est alors que surgit des ténèbres un groupe dont les visages à peine éclairés ne sont pas sans rappeler certaines toiles d'Ensor; la compacité de cet ensemble humain (féminin) en uniforme contraste avec la gracilité de la danseuse; les pieds martèlent le sol, bien vite quadrillé en frontal ou diagonale; un mouvement répétitif qui mène des ténèbres vers la lumière ... et de la lumière vers les ténèbres...dichotomie de la vie et de la mort!
Les costumes sombres cachent des robes aux couleurs acides ou chatoyantes et voici les sœurs vite déshabillées, (le bouclier sert de réceptacle au costume quasi militaire, tout comme il est l'écrin où se blottit le passé) alignées sur le devant de la scène, prêtes à revivre certains épisodes de leur passé. Dont ce fameux jour où elles allaient découvrir la mer. Un jour placé à la fois sous le signe de l'hystérie et de la tragédie; quelle immense joie de descendre de la montagne, emprunter le bus (et chacune de se rappeler un moment précieux ou burlesque: la pastèque oubliée sur le trottoir...qui ne sera plus qu'un point dérisoire dans l'espace); quel plaisir (et là sous la robe des maillots de bain...) d'entrer en contact avec l'eau; mais un jeu "innocent" va causer la mort de la plus jeune. Katia accusée sera contrainte d'aller en pension, un enfermement qui rappelle mutatis mutandis celui de Paride dans Il Festino.!
Le père tant dénigré par Katia dans une litanie de quolibets et d'insultes prend la parole et "revit" un épisode où la "merde" doit être comprise au sens littéral; cet épisode en dit long sur l'exploitation des ouvriers pauvres que l'humiliation a cabossés mais quel sens de l'honneur! (quand bien même il est bafoué). Ce père qui pour la danse a revêtu une combinaison de femme et se laisse porter tel un enfant incarne bien la faillite d'un certain pouvoir masculin (et d'ailleurs n'étaient-ce pas les sœurs qui au début se battaient avec ces épées de "fer" blanc argenté, tels ces chevaliers moyenâgeux?...)
Les soeurs portent en elles un secret souvent douloureux. Celle qui a sacrifié sa vocation de danseuse -elle en vient à réciter -en français comme Rosy dans Pulle- les noms des mouvements élémentaires) s'empare du tutu qui va recouvrir son corps mis à nu; à mi-chemin entre ombre et lumière elle réalise par procuration son rêve d'enfant...
Le passé recomposé (et ses strates sont effeuillées ou éviscérées comme les vêtements dont on se sépare jusqu'à la nudité) suscite à la fois joie (jusqu'à l'outrance) et douleur: un mélange où le grotesque emprunte les traits de la grimace (cette spasticité du visage quand il imite le grognement du porc par exemple), où la responsabilité de l'une ou l'autre éclate au grand jour (l'épisode du fils footballeur rêvant de devenir Maradona et boosté par une mère peu soucieuse de sa santé fragile, est plus que poignant).
Les morts les pauvres morts ont de grandes douleurs chantait Baudelaire
La mère, la jeune sœur, et le neveu gisent pour l'éternité dans leur sépulture sous ces égides où le glaive s'est métamorphosé en croix tutélaire; mais les monologues poignants, le solo du footballeur ou le duo dansé du père et de l'épousée leur donnent vie en les immortalisant!
Le Sorelle Macaluso (les soeurs Macaluso) Cie Sud Costa Occidentale
spectacle de Emma Dante
avec Serena Barone, Elena Borgogni, Sandro Maria Campagna, Italia Carroccio, Davide Celona, Marcella Colaianni, Alessandra Fazzino, Daniela Macaluso, Leonarda Saffi, Stéphanie Taillandier
lumières Christian Zucaro
armures Gaetano Lo Monaco Celano
surtitrages Franco Vena
spectacle en dialecte palermitain surtitré en français