Avec Gael Garcia Bernal, Denis Lavant, Daniel Fanego
1952 Eva Peron vient de mourir à 33 ans. Elle est la figure politique la plus aimée et la plus haïe d'Argentine. On charge un spécialiste de l'embaumer. Mais les coups d'Etat se succèdent et certains dictateurs veulent détruire jusqu'au souvenir d'Evita dans la mémoire populaire
Eva ne dort pas n'est pas un film documentaire ni un "biopic" (tout au plus un nécropic); car ce qui intéresse le réalisateur est de montrer comment la figure emblématique d'Eva Perón continue à hanter les esprits bien après sa disparition (qu'il s'agisse de ses adulateurs ou de ses contempteurs). Voici "l'histoire" de son corps; d'abord embaumé, il sera enlevé sous la dictature (inhumé en Italie avec l'accord du Vatican) et enfin restitué (mais pour être "définitivement" enterré dans le béton à 6 mètres sous terre); cette "histoire" (des années 1950 à 1970) sera interprétée selon les points de vue d'anti-péronistes et incarnée par trois figures représentatives ce qu'illustre la segmentation en trois chapitres annoncés par des encarts,"l'embaumeur" "le transporteur" et "le dictateur"
Un parti pris de théâtralisation: trois huis clos (le funérarium, l'habitacle d'une camionnette, et une sorte de geôle où est séquestré le général Aramburu) chacun traité en plan-séquence; trois moments où domine une relation assez violente au corps (surtout en II, dans la bagarre qui oppose le lieutenant Koenig interprété par Denis Lavant au soldat qui l'accompagne dans le transfert du corps d'Eva). Les images d'archives qui parsèment le récit, vont comme arracher le spectateur de ces atmosphères glauques où le réalisateur l'enfermait: il voit une foule en liesse, ou en pleurs, il entend des extraits des discours anti-capitalistes d'Eva et ses propos comminatoires; il voit et entend aussi le bruit des bottes...
Mais le réalisateur va plus loin encore. Ces intérieurs d'enfermement -où la lumière et les clairs obscurs sont traités de façon magistrale, où les gestes sont surdimensionnés par une musique de plus en plus forte - deviennent par allégorie les images de forces chthoniennes, ces forces maléfiques de la dictature, de l'oppression; et correspondent ainsi à une figure de l'intériorité. Car il s'agit bien de traquer "l'ennemi intérieur" et pour l'amiral Massera (interprété par Gael Garcia Bernal) c'est forcément cette catin d'Eva Peron (qui en plus a eu l'outrecuidance de mourir à 33 ans comme le Christ). C'est sur lui que s' ouvre et se clôt le film. Fier de "posséder" enfin le corps dans les profondeurs abyssales du béton. Mais..... que peut le béton contre la force de l'esprit?. Dans la dernière image d'archives, nous entendons Eva Perón crier devant deux millions de manifestants Je reviendrai, morte ou vivante ! Massera, contre son gré, lui aura donc scellé un mausolée!
Pablo Aguero dit avoir voulu imiter Bonnard qui affirmait "il ne s'agit pas de peindre la vie, mais de rendre vivante la peinture" Pari réussi !!
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