Curtir a pele Documentaire d'Inês Gil (Portugal 2019)

Un documentaire qui allie l'efficacité (du témoignage) à l'esthétique (de la forme)

Une femme regarde son visage dans le miroir, le scrute puis elle brosse ses longs cheveux qu’elle lisse et noue en queue de cheval. Toilette matinale avant de se rendre au travail. C’est la scène d’ouverture. Une femme se douche;  en très gros plan voici  son bras et son avant-bras qu’elle savonne, frictionne, rince,  alors qu'une glace embuée  reflète son visage. C’est la scène qui clôt le film. Une construction circulaire liée à la dynamique du temps dans ce qu’il a de répétitif dans la durée et dans le frémissement inexorable de la vieillesse ? Volonté de mettre en exergue le rôle éminent des femmes dans leur métier et leur quotidien ? Effets spéculaires liés à la déclinaison sémantique du terme  "peau" ? (qui déjà affleure dans l’ambiguïté de la traduction française « sauver sa peau ») Oui il y a tout cela dans le documentaire d’Inês Gil

Peaux de ces animaux qui arrivent directement des abattoirs ; masse compacte colorée qui semble respirer encore l’odeur du sang et de la mort ! Peaux dont les différentes phases de traitement  exigent des ouvriers une attention soutenue (risques d’accidents mécaniques sur certaines machines). Le travail ingrat et délicat (odeurs méphitiques, produits toxiques), la caméra d’Inês Gil le restitue avec justesse par des plans rapprochés où l’ouvrier et la machine ne font plus qu’un, par de gros plans sur des gestes ou les rouages de machines,   par des vues en plongée sur l’étirage des peaux déjà teintes, par ces ambiances sombres qui font de la tannerie une sorte d’antre et par ces témoignages (enregistrés, ils jouent le rôle d’une bande-son plus éloquente que n’importe quelle musique ; ainsi alors que nous voyons tel ou tel ouvrier à la tâche nous entendons simultanément ses propos).

Voici Carla et Lucia  -nous les verrons sur leur lieu de travail et dans leur intimité familiale- les deux seules ouvrières restantes après le départ de Patrizia (cette jeune femme qui a devancé l’échéance d’une fermeture en s’expatriant en Suisse avec son amoureux ! Patrizia une absente présente dans des discours moqueurs ou pleins de rancœurs ? Il faudra attendre ce plan- séquence où ses parents filmés en frontal dans leur cuisine disent leur désarroi de n’avoir pu être « présents », eux qui devaient trimer …)

La documentariste alterne scènes à l’intérieur de la tannerie et scènes familiales. Intérieurs et extérieurs. Un travail étonnant sur les lumières. Repas en famille et confidences ? Et  voici tout un pan du passé -individuel et national- qu’exhument un album de famille ou des souvenirs. Travail domestique -basse-cour, porcs- ou osmose avec le monde animal ? Les personnes ne sont pas dupes (on caresse son coq mais « en même temps » on lui susurre « bientôt tu passeras à la casserole » on caresse sa truite mais on sait que la  mort  l’attend, inéluctable! )

Le contraste est étonnant entre les peaux que l’on caresse et les peaux lambeaux que l’on va traiter, Contraste entre Vie et Mort.!

Et pourtant  le  silence semble vibrer  d'un  hymne à la Vie! 

Voici un chat que l'on câline, que l'on sustente:  c'est le seul animal vivant à l'intérieur de la tannerie! 

Un documentaire tout empreint de beauté et d'humanité!

« Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »

 

Présenté en compétition internationale,  festival  "filmer le travail" Poitiers février 2021 

à voir sur enligne.filmerletravail.org

Portrait d’une tannerie dans la campagne portugaise et de ses ouvriers. Le film suit Carla et Lucia, deux seules ouvrières restantes après le départ de Patricia, dont la disparition alimente de nombreuses conversations. Son départ est devenu comme une métaphore du destin de l’usine après la crise économique qui s’est abattue sur le pays.

 

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