Colette Lallement-Duchoze

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Billet de blog 27 septembre 2015

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L'autre Simenon

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Roman de Patrick Roegiers (éditions Grasset)

Un personnage n'est qu'une ombre. Qui connaît sa figure?.

Faire advenir à l'existence littéraire un être falot, en donnant du souffle à sa vie de loser et de l'épaisseur à son personnage, c'est ce qu'entreprend Patrick Roegiers dans "L'autre Simenon" -l'autre, adjectif ou substantif, désigne Christian Simenon le frère -méconnu- la part d'ombre de Georges, le romancier . Avec cette constante inventivité verbale qui est la sienne, un humour corrosif ou noir, optant souvent pour un rythme endiablé, le romancier sait déjouer les chausse-trapes de l'Histoire, et donne à voir, entendre le parcours "d'un lâche, d'un embusqué qui se verra enfin tel qu'il était". La forme choisie (épopée sanguinolente  d'une truculence rabelaisienne dans le rendu des tueries par exemple) ne minimise pas pour autant les horreurs commises et subies en Belgique avant pendant et juste après l'Occupation

Christian Simenon n'existe pas par lui-même (je ne suis rien) il se définit par rapport à. Et d'abord par rapport à son frère; d'emblée le romancier les oppose en une formule lapidaire (le perdant et le gagnant). Le recours aux coordonnants "tandis que.." aux comparatifs "comme" ou au montage parallèle rythme ainsi un parcours sous forme binaire: Christian et Georges, Christian et Léon Degrelle, (tout comme Léon et son frère Edouard, Léon et le Führer) -la conjonction "et" signifiant tout autant opposition, ressemblance et complémentarité. Le principe binaire vaut aussi pour la structure des chapitres où alternent développements et commentaires, restitués en courts paragraphes isolés typographiquement, ou réduits à une seule expression -hormis lors de l'ultime rencontre entre Georges et son frère-; commentaires du narrateur, paroles supposées de badauds, de spectateurs, monologues intérieurs, paroles des "actants"; en tout cas cette "oralisation" rend le récit plus vivant, en l'actualisant...

 Le roman s'ouvre dans le fracas d'une tornade: ce dont témoignent le rythme et le vocabulaire qui emprunte aux forces vives et dévastatrices de la nature; et grâce au montage alterné -séance de meeting politique et match de boxe- se tissent des analogies jusqu'à leur confondante unité: Léon Degrelle l'orateur gargariste bouillonnais, le paon ardennais, bouffon bouffi d'importance est un "boxeur" ses vociférations résonnent comme des uppercuts devant une foule béate et vite conquise. On est catapulté aux côtés de Christian, lui l'indécis est subjugué par la mécanique gesticulatoire et vociférante du fondateur et chantre du rexisme (ce courant d'extrême droite, collaborationniste). Ô le pouvoir magique des mots, capable d'embrigader les esprits en galvanisant les faibles !!

 Le roman se termine par "le triomphe de la chute" (plaisant oxymore).  En une vision qui mêle souffle épique et marche grotesque, défilent les "légionnaires de Wallonie" (dont fait partie Christian; il s'est enrôlé à la demande de son frère, le "vrai" Simenon, lui-même conseillé par Gide "éliminer un frère encombrant"). Puis ce sera le verdict couperet: l'élimination des criminels rexistes de Courcelles -la scène répond en écho -avec des phrases accumulatives et des détails gore- à la tuerie où Christian s'était "illustré" par sa folie meurtrière. Logique du retournement : la victime devient bourreau, l'exécuteur exécuté, et le pouvoir de vie et de mort change de mains...

 Christian quitte la scène "publique" -mais "personne ne savait qu'il avait existé"- en "sortant" définitivement du paysage romanesque. Tout l'inverse de Georges que son œuvre, à la fécondité prodigieuse, immortalisera, mais qui, en tant que "personnage", aura affiché une bien piètre "morale".

Apparemment l'auteur ne prend pas position, toutefois certains choix lexicaux, la distance ironique, la fausse dédramatisation ne sont pas innocents....Sa fresque d'une période bien sombre de l'Histoire ne trouve-t-elle pas des échos dans l'Histoire de notre présent? Encore convient-il de rappeler le credo du romancier "le passé porte le présent et dessine l'avenir. L'illusion peut-elle donner le change. Un écrivain ne peut rien pour le monde. Mais il peut offrir du bonheur au lecteur"

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