Ici n'est plus ici de Tommy Orange (Albin Michel)

L'existence des Indiens ne fut que massacres génocide récupération euphémisation clichés. Tommy Orange donne la parole à des Indiens urbains d'Oakland dans un roman engagé et décapant, noir et lumineux.

Éblouissant, ce premier roman de Tommy Orange (né en 1982 à Oakland) tant par sa construction -un chœur de douze voix, des destins individuels qui convergent dans le grand rassemblement du pow-wow-, que par les ressources de sa langue, - qui mêle plusieurs registres - et l'ambition de son sujet -la quête d’identité et d’appartenance. Une geste, celle des Indiens urbains d’Oakland, comme support à une méditation et à une revendication.

Le lecteur est invité, avant d’entrer dans la fiction, à se rappeler (ou tout simplement découvrir) ce que fut l’existence des Indiens : massacres génocide récupération euphémisation clichés...C’est le prologue (auquel fera écho le chapitre « entracte » dans la deuxième partie Réclamation) Oui « des confins du nord du Canada au nord de l’Alaska jusqu’à la pointe de l’Amérique du Sud les Indiens ont été éliminés puis réduits à l’état de créatures à plumes » « Nous amener en ville était l’étape finale de notre assimilation, […] l’achèvement de cinq cents ans de campagne génocidaire. La ville nous a renouvelés… Nous nous la sommes appropriée.

Dès lors le romancier peut donner la parole à des Indiens urbains. Écoutons-les !. I

 Voici des hommes et des femmes, des jeunes et moins jeunes. À travers leurs témoignages d’abord juxtaposés, individualisés, le lecteur établira bien vite des connexions -liens de parenté ou de connivence. Si la diversité des instances narratives (« je » « il » ou encore « tu » pour Thomas Frank), des âges et des expériences vécues, fait du roman une sorte dépopée polyphonique, la diversité n’est qu’apparente. Fragmentation, morcellement pour mieux appréhender l’humain et faire des événements relatés (nombreux flash-back) le lieu où se rencontrent des destinées.Tous les personnages du roman semblent porter des stigmates liés à la pauvreté, l’alcool, le chômage, l’abandon, la prison. Et ce n’est pas pur hasard si Tony Loneman, 21 ans, est le premier à prendre la parole : son visage élimé, le Drome, est le signe du « syndrome d’alcoolisation foetale » et ce qu’il raconte peut se lire comme une mise en abyme : préparation du pow-wow, bienveillance d’une grand-mère, croyance en la « boîte-médecine », importance du regard (qui sera repris en leitmotiv et décliné dans toutes ses connotations (tenter de voir autre chose que ce dont on a affublé les Indiens) Les gens « détournent les yeux quand ils voient que je vois qu’ils me voient ». Pour un Blanc ne peut être Indien que celui qui porte des plumes (et à un moment Orvil, petit-fils de Jacquie, est fier de se parer du costume pour interpréter une « danse indienne » il a répété en regardant des danses sur youtube, mais en cachette car sa grand tante Opale lui a dit et répété « tu es Indien parce que tu es Indien, parce que tu es Indien….Ce premier chapitre est aussi prélude, annonciateur de la tragédie ; Tony va participer avec Octavio et d’autres comparses à un braquage au pow-wow (or une balle qui transperce et fait un trou, ne représente-t-elle pas, par métonymie, toutes ces balles qui ont parcouru des années…pour exterminer tout un peuple, une mort programmée). Le pow-wow, c'est sur cette scène, à la manière du théâtre antique, que va se jouer la tragédie, condensé d'une violence engrangée depuis deux siècles et figurant la mort programmée d'un peuple

Dene Oxendene le deuxième à prendre la parole, n’est-il pas le « double » du romancier ? Ou du moins son porte-parole ? (même si de l’aveu de l’auteur chaque personnage est une parcelle de lui-même). Membre des tribus cheyenne et arapaho, il veut « attester de l’histoire de certains Indiens d’Oakland, collecter leurs témoignages, Il est convaincu que les histoires individuelles ne sont pas pitoyables, mais pleines d’une vraie passion, d’une rage. Et c’est précisément cette énergie, cette rage qui anime les différents personnages du roman quand ils sont en butte à leur passé qui les a cabossés ou confrontés à leur présent, dans leur besoin irrépressible de reconnaissance. Emmurés dans l’Histoire et l’Histoire emmurée en eux (citation de Baldwin). Thomas Frank résume une situation douloureuse partagée par les Indiens au sang mêlé « le fardeau que tu portes vient du fait que tu es né à Oakland. Un fardeau de béton, lourd d’un seul côté, la moitié qui n’est pas blanche...Tu viens d’un peuple qui a volé, encore et encore et encore. Et d’un peuple qui a été volé. Quand tu prenais un bain tu regardais tes bras cuivrés sur tes jambes blanches et tu te demandais comment ils pouvaient être attachés au même corps »

 Dans la dernière partie du roman, le rythme s’accélère ; tous les personnages (avec lesquels on a sympathisé et dont on connaît les motivations) sont réunis au Coliseum pour le pow-wow. Les chapitres de plus en plus courts font se succéder de façon vertigineuse les différents points de vue ; la phrase elle-même se met à crépiter comme si elle imitait le tracé des balles ou une caméra qui virevolte. Les plans et angles de vue en un fabuleux montage créent un final époustouflant où la parole semble survivre au corps qui agonise….

Le titre de ce premier roman est emprunté à Gertrud Stein (Autobiographie d’Alice Toklas) : There is no there, there C’est la disparition de l’Oakland rural de son enfance ! Dene qui n’a pas lu Gertrud Stein en dehors de cette citation sait que pour les autochtones de ce pays partout aux Amériques se sont développés sur une terre ancestrale enfouie, le verre le béton le fer l’acier, une mémoire ensevelie et irrécupérable . Il n’y a pas de là, là : ici n’est plus ici...

 Or, Il ne faut jamais s’abstenir de raconter notre histoire et personne n’est trop jeune pour l’entendre. Nous sommes là à cause d’un mensonge, avait confié la mère à sa jeune enfant Opale alors qu’elles étaient sur l’île d’Alcatraz - occupée par les Amérindiens de 1969 à 1971

 

Ici n’est plus ici un flux mémoriel choral et syncopé, que ponctuent d’abondantes références littéraires

Ici n’est plus ici un roman engagé et décapant, noir et lumineux

 

Ici n’est plus ici de Tommy Orange (Albin Michel) traduit de l’américain par Stéphane Roques

 

 

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