Lettre ouverte au Premier ministre : nous ne voulons pas d’un énième “plan banlieue”

Quelques minutes tous les matins pour symboliser l'urgence de protéger nos enfants du trafic de drogue qui s'étend dans nos quartiers nord. Dire l’enfer vécu au quotidien par les habitants et la colère de voir une jeunesse abandonnée aux mains des réseaux mafieux. Dénoncer les conséquences de la rupture d’égalité républicaine qui fait sombrer Saint-Denis et la Seine-Saint-Denis toute entière.

Version complète de la tribune parue sur le site du Parisien (06/10/19)

Monsieur le Premier ministre,

Comme chaque matin depuis le mois de mai dernier, nous, parents d'élèves et habitants du quartier Delaunay-Belleville-Sémard à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), formons une chaîne humaine devant nos écoles. Quelques minutes pour symboliser l'urgence de protéger nos enfants du trafic de drogue qui s'étend toujours plus dans nos quartiers nord. Dire tout haut l’enfer vécu au quotidien par les habitants et la colère de voir une jeunesse abandonnée aux mains des réseaux mafieux. Dénoncer enfin les conséquences d’une rupture d’égalité républicaine qui fait sombrer non seulement Saint-Denis mais la Seine-Saint-Denis toute entière.

Une des expressions les plus spectaculaires de la situation est la pénétration répétée, au sein de l’un des sanctuaires les plus importants de la République – l’école –, d’individus liés aux trafics installés depuis longtemps dans notre quartier. À elles seules, ces intrusions symbolisent la faillite de l’État sur notre territoire. Un État paraissant incapable de garantir de façon égale aux enfants de la République de grandir dans un espace serein, sûr, propice à l’éducation et à l’épanouissement. L'illusion de paix sociale obstinément construite autour du trafic de drogue s'étiole et laisse voir la cynique réalité : des citoyens sacrifiés sur l'autel des coupes budgétaires. 

La gravité de notre situation n’a pas échappé aux représentants de l’État, et nous avons eu la satisfaction d’être reçus par le préfet de Seine-Saint-Denis le 4 septembre dernier, suite à nos nombreuses interpellations.

Toutefois, et ne nous y trompons pas, ces actes intolérables ne sont que l’aboutissement d’une réelle rupture de l’exercice du service public de l’État dans l’ensemble de ses missions régaliennes. Les solutions proposées jusqu’à présent – qui nous sont présentées comme d’importants efforts consentis – sont pour la plupart de nature sécuritaire et répressive : 28 agents supplémentaires sont déployés depuis la rentrée dans le cadre de la labellisation Quartiers de Reconquête Républicaine (QRR) de nos “Quartiers Nord” (quand nos élus en demandent jusqu’à 200 de plus, rien que pour Saint-Denis).
On ne peut pas nier que le développement des trafics se nourrit d’autres graves défaillances, quand on ne parle pas de carences : justice pénale et civile ralentie par ses effectifs insuffisants et ses tribunaux saturés, dispositifs de protection de l’enfance devenus inefficaces, prévention spécialisée décimée,  non-remplacement des enseignants absents contribuant aux difficultés scolaires et aux décrochages, une absence de programmes sociaux de lutte contre la précarité, difficulté d’accès aux soins et à l’emploi, un tissu associatif qui vivote par absence de subventions publiques, affectation de néo-titulaires et instabilité des équipes qui freinent le bon fonctionnement des services publics, etc.

Le constat que nous dressons depuis des années semble aujourd’hui largement partagé. En témoigne l’action en justice menée par 5 maires du 93 contre l’État pour dénoncer ces inégalités et demander réparation. Également la mobilisation récente de citoyens d’autres villes du département (Saint-Ouen, Lilas, Villepinte) qui se sont reconnus dans notre message d’alerte. Mais aussi les initiatives remarquables de groupements locaux comme ceux de Toulouse, Montpellier ou Marseille. Tous ont décidé de ne plus être les territoires perdus de la République.

Quelle triste consolation, que de temps perdu, que d’énergie et de vies gâchées.

Nous sommes tous unis par le constat d’une jeunesse abandonnée et sacrifiée, dommage collatéral de l’incohérence de la répartition des budgets entre les départements. 

Suite à la parution en mai 2018 du rapport parlementaire  n°1014 sur “L’évaluation de l’action de l’État dans l’exercice de ses missions régaliennes en Seine-Saint-Denis” et à la séance de débat qui a suivi à l’Assemblée le 5 février 2019, vous vous êtes engagé à "adapter l'action" de l’État aux enjeux du territoire. Vous avez alors chargé le préfet de la Seine-Saint-Denis de mettre en place et coordonner des groupes de travail. Selon le Préfet, ces groupes, auxquels nous, parents d’élèves et  habitants de la ville, n’avons pas été conviés et dont nous ne connaissons ni la composition ni le travail, se sont réunis. Leurs conclusions vous ont été remises sans être communiquées au grand public, principal concerné.

Nous avons pris acte de la réponse sécuritaire apportée par le Préfet en septembre - dont les éléments nous avaient déjà été annoncés par le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur lors de sa venue le 29 mars dernier dans notre quartier. Et nous demeurons très dubitatifs quant aux 55 mesures, non encore toutes détaillées, du “plan anti drogue” annoncé la semaine passée, mais qui semble d’ores et déjà exclure une action conjointe avec les ministères de la Santé et de l’Éducation Nationale.

Nous appelons de nos vœux une véritable politique de renforcement des services publics, de réduction des inégalités et de lutte active contre les discriminations. Avec des moyens pleinement à la hauteur de ces ambitions et comme mesure d’urgence préalable une augmentation significative non seulement des effectifs de police mais aussi des éducateurs spécialisés, des professeurs remplaçants, des fonctionnaires qualifiés à hauteur des besoins de la population pour les départements les plus sinistrés, dont le nôtre.

Une réponse ne prenant en compte que la seule dimension répressive ne nous paraît que trop insuffisante. Nous ne voulons pas non plus d’un énième  “plan banlieue”, qui, une fois encore, stigmatiserait notre territoire. Nous demandons simplement un service public à la hauteur des enjeux de la République et le rétablissement de l'égalité sur tout le territoire.

Signataires (habitants, commerçants, parents et professeurs du quartier) :
Agnès Phan, Aïcha Taboul, Amir Jenane, Annie Montreuil, Alexandra Huet, Aurore Descarpentries, Bachir Lefki, Betty Parent, Catherine Denis, Constance Yohou, Corine Archimbaud, Denis Moreau, Elsa Tapia, Fabienne Meka, Fadhila Ladjel, Faguedou Kadidiatou Salama, Flora Farnabe, Gaëlle Piton, Gisèle Lefèbvre, Guillaume Durieux, Hasna Imad, Hatouma Traoré, Isabelle Richard, Joel Spaes, Joyti Durieux, Kadidia Konte, Keita Makan, Latifa Miloud, Laurence Delavaquerie, Linda Aljane, Malak Belayachi, Marie Duribreux, Marie Huiban, Myriam Loussala, Nada Taklit, Nadine Zilliacus, Najoi Ellemsi, Nathalie Berdoulet Godard, Nathalie Voralek, Ouarda Kanzari, Quoc Thao Vu, Rahma Koné, Silvia Capanema Schmidt, Simon Perry, Solange Lahami, Soraya Azegagh, Sylvain Thoirey, Thomas Porquet, Valérie Poirot, Valérie Temprement, Virginie Arial, Wenceslas Balima, Zahia Oumakhlouf

 

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