Les Aéroports de la Côte d’Azur carburent autant aux tromperies qu’au kérosène

Les alertes climatiques, sanitaires et environnementales nous pressent à cesser les plans de communication d’un autre temps, fondés sur des éléments mensongers. Faisons enfin preuve de responsabilité à tous niveaux. Si notre monde dysfonctionne tant, c’est en particulier à cause de toutes ces dérives, ces mascarades, cette hypocrisie et ces mensonges. Focus sur les aéroports de la Côte d’Azur !

Soyons clairs : la société des Aéroports de la Côte d’Azur (ACA), dont dépendent les trois aéroports de Nice, Cannes et Saint-Tropez, s’évertue à briller comme une étoile à tromperies dans le ciel azuréen. Et jusqu’à présent, sous la houlette de Dominique Thillaud puis de Franck Goldnadel, les réacteurs de la communication tournaient à merveille ! Mais il se pourrait que le vent tourne sur les pistes.

Petit florilège. Et commençons par le plus simple : son aéroport phare est évidemment celui de Nice, avec ses 14,5 millions de passagers en 2019. Bien qu’indéniablement 3ème aéroport de France (en 2019, Roissy pesait 76 millions de passagers et Orly 32 millions), Franck Goldnadel, l’actuel président de ladite société, insiste lourdement pour en faire le ‘’second aéroport de France’’ (exemple en page 7 de la lettre aux riverains n°65 de nov 2020). La Fontaine et sa fable ‘’La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf’’ se voient détrônés. Et le bœuf est ici bien gras ! Est-ce un abus de langage ou une tromperie commerciale ? C’est évidemment mensonger.

Autres illustrations :

L’aéroport Nice Côte d’Azur se prétend ‘’neutre en carbone’’ avec son label ACA 3+ : ‘’Airport Carbon Accreditation’’ neutralité. Précisons que l'ACA est un label privé mis en place par le lobbying mondial des avionneurs et des aéroports. Or l'aéroport urbain niçois ne compense qu’environ 1.500 tonnes de CO2 par an par quelques plantations, à comparer aux émissions totales (incluant les décollages et atterrissages sur son périmètre d’impact local), estimées à 155.000 tonnes de CO2 (10,75 kg CO2 par passager selon Dominique Thillaud). La neutralité carbone de cet aéroport ne repose donc que sur 1% de ses émissions de gaz à effet de serre. Cette neutralité est évidemment mensongère et trompeuse, car elle exclut les émissions des avions dès lors que leurs roues quittent le sol. Ce label se joue de la méconnaissance du grand public (celui-là même qui prend de temps en temps l’avion), sur fond de subtilité, voire de ruse raffinée : sur les rapports annuels de la société, vous montrez un avion en vol à côté d’un label qui ne prend que les émissions de gaz à effet de serre des avions au ... sol, et le tour est joué ! A longueur d’interviews, Franck Goldnadel sème sciemment la confusion entre l’entité commerciale ’’Aéroport Nice Côte d’Azur’’ et l’aéroport de Nice, celui qui, dans le monde réel, sert de base aux décollages et atterrissages de dizaines de milliers d’avions et d’hélicoptères, et qui pollue : en 2018 (source AtmoSud Cigale) : plus de 50 tonnes de particules fines PM2,5 et PM10, et plus de 450 tonnes d'oxydes d'azote, très probablement largement sous-évaluées en termes de périmètre. Il se trouve que le second (le véritable aéroport) émet 100 fois plus d’émissions de CO2 que le premier (l'entité commerciale de l'aéroport ''neutre en carbone'')… D’aucuns pensent que cette confusion arrange de nombreux élus et dirigeants publics, lorsque ces derniers courent après l’attractivité de leur territoire en se camouflant derrière un label commercial de neutralité carbone, fût-il manipulatoire. On retrouve en effet cette notion d'aéroport vertueux et neutre en carbone dans les discours officiels... Mais depuis quand les avions gros-porteurs volent-ils aux énergies renouvelables ??

Il est utile de rappeler ici que la notion de ‘’neutralité carbone’’ ne vaut pas à l’échelle d’une entité comme un aéroport. L’ADEME nous le rappelle en juillet 2021 : ‘’Individuellement ou à leur échelle, les acteurs économiques, collectivités et citoyens qui s’engagent pour la neutralité carbone, ne sont, ni ne peuvent devenir, ou se revendiquer, « neutres en carbone», l’atteinte d’une neutralité carbone arithmétique n’ayant pas de sens à leur échelle.’’ (source : https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/avis-ademe-neutralite-carbone-2021.pdf). Bref, tout ceci est évidemment trompeur.

Nouvel exemple, et non des moindres : les deux présidents Dominique Thillaud, puis Franck Goldnadel, n’ont (eu) de cesse de vanter leur projet  « NetZero 2030 ». Voilà la cerise aigre sur le gâteau de la tromperie, car rien ne les arrête ! Comme la neutralité carbone ACA 3+ ne semblait pas suffire, voilà que le président du directoire de la société Aéroports de la Côte d’Azur promeut sa prochaine ‘’neutralité carbone sans compensation’’, mais en … compensant quand même, par des plantations d’arbres (‘’La lettre aux riverains’’ n°65 de novembre 2020). Alors, on compense ou on ne compense pas ?? On se croirait au cirque, où Bozo le clown cherche toujours à épater les petits enfants.  Mais planter des arbres, c’est bien compenser par séquestration de carbone ! Donc Franck Goldnadel marche dans les pas hasardeux de son prédécesseur Dominique Thillaud, qui osait écrire, dans un calcul de niveau primaire, que ‘’zéro gramme de CO2 multiplié par 14 ou 18 millions de passagers, égale toujours zéro !’’ (’La lettre aux riverains’’ n°64 de février 2020). Les passagers de l’aéroport de Nice peuvent donc prendre l’avion en toute tranquillité, puisqu’ils n’émettront prétendument aucun CO2 ! Au passage, personne ne parle bien sûr des émissions indirectes. Bref, cette manœuvre est encore mensongère. Elle est même dangereuse pour le climat.

On continue ? Isabelle Vandrot, chef du Département Développement Durable et Environnement d'Aéroports de la Côte d'Azur explique : ‘’Depuis quelques années déjà, la plateforme varoise (Saint-Tropez) travaille à la réduction de ses émissions à travers le programme Airport Carbon Accreditation. Non sans résultat : comme ses cousines cannoise et niçoise, elle affiche une accréditation de niveau 3+, celle de la neutralité carbone. Forte de ce terreau fertile, les Tropéziens vont à présent semer... des arbres ! Un millier de spécimens ont été plantés aux abords de l'aéroport. Cette forêt va absorber les 23 tonnes de CO2 encore générées par l'activité aéroportuaire.’’ Ces données de calcul sont erronées. En premier lieu, la compensation ne s’évalue pas par nombre d’arbres mais par hectares (les pertes sont nombreuses après plantation). Ensuite, les bases algorithmiques du ‘’Label Bas-Carbone’’ du Ministère de la Transition Ecologique (MTE) indiquent un bilan d’environ 7 tonnes de CO2 épargnées par hectare et par an (sur une base de 30 ans), soit autour de 5 kg de CO2 par arbre et par an (selon un mix d’essences de type chêne, pin, cèdre, alisier, acacia, etc., et une densité moyenne de 1500 arbres à l’hectare). Cela donne, dans le cas de l’aéroport de Saint-Tropez, environ 5 tonnes CO2 par an, et non 23 tonnes (soit 80% de moins). Ici aussi, les calculs sont orientés à la hausse afin de gonfler l’effort de compensation. Enfin, des plantations de jeunes arbres ne se montrent que peu efficientes pour capter du carbone à grande échelle : ‘’Une étude publiée fin novembre 2020 dans la revue "Frontiers in Forests and Global Change" montre que dans les écosystèmes forestiers des Etats de l'Oregon et Washington (Etats-Unis), les arbres les plus imposants (plus de 50 cm de diamètre) ne représentent que 3 % des effectifs d'arbres mais stockent 42 % du carbone.’’ (source : https://www.notre-planete.info/actualites/4612-compensation-carbone-fausse-solution-changement-climatique). Bref, encore des éléments faux pour ne pas dire mensongers.

Compte tenu de tous les cache-misère mis en place dans la communication de la société des Aéroports de la Côte d’Azur, il n’est guère étonnant qu’elle se soit tournée vers une labellisation commerciale Airport Carbon Accreditation, et non pas vers une certification environnementale ISO 14001, autrement sérieuse, ou un label Bas-Carbone officiel du Ministère de la Transition Ecologique. Les faits ne résisteraient pas longtemps aux audits…

Dernier point, dans son édito de ‘’La lettre aux riverains’’ n°66 d’avril 2021, Franck Goldnadel écrit : « Cet engagement nous a valu d'être le second aéroport de France à décrocher l'ACI Health Accreditation, un label mondial témoignant de notre exemplarité. » Qui aurait déjà oublié que le transport aérien a été un levier de propagation pandémique majeur depuis le début de la crise Covid-19, et que les aéroports auront été les portes d’entrée du virus et de ses variants sur les territoires, à Nice comme ailleurs ? Ce n’est donc pas un label d’accréditation ‘’Santé’’ sur papier glacé qui va changer la donne…

Alors que les alertes climatiques, sanitaires et environnementales nous pressent à agir, il est certainement temps de cesser cette communication d’un autre temps, fondée sur des éléments trompeurs et souvent mensongers. Temps de donner aux passagers aériens une image précise de l’empreinte carbone de leurs voyages. Temps de faire preuve de responsabilité à tous les niveaux : commerciaux, industriels, politiques et citoyens. Si notre monde dysfonctionne à ce point, c’est en particulier à cause de toutes ces dérives, ces dénis, ces mascarades, cette hypocrisie et ces mensonges. A quand la prochaine campagne de promotion de l'aéroport Nice Côte d'Azur qui nous expliquerait qu'il capte toutes les émissions de gaz à effet de serrre de la métropole niçoise, tant il est vertueux ?

Pour terminer, et pour aider cette société privée à mieux comprendre le message, rappelons ici l'amendement n°5419 afférent à l'article L.132-2 du code de la consommation a été voté par l'Assemblée nationale le 25 mars 2021. Cet article, qui est au cœur de notre sujet du jour, est ainsi complété : « Lorsque la pratique commerciale trompeuse consiste à laisser entendre ou à donner l’impression qu’un bien ou un service a un effet positif ou n’a pas d’incidence sur l’environnement ou qu'il est moins néfaste pour l’environnement que les biens ou services concurrents, le montant de l’amende peut être porté, de manière proportionnée aux avantages tirés du délit, à 80 % des dépenses engagées pour la réalisation de la publicité ou de la pratique constituant ce délit. La sanction prononcée fait en outre l’objet d’un affichage ou d’une diffusion soit par la presse écrite, soit par tout moyen de communication au public par voie électronique. La sanction fait également l’objet d’une diffusion sur le site internet de la personne morale condamnée, pendant une durée de trente jours. »

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