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Billet de blog 26 oct. 2021

Un aéroport neutre carbone, ça veut dire « vaste tromperie commerciale » !

Dans l’édition Nice-Matin du 26 octobre 2021, la société commerciale Aéroports de la Côte d’Azur a sponsorisé une publication titrée « Un aéroport neutre en carbone, ça veut dire quoi ? ». Dans ce publi-article, les mensonges fusent et les réacteurs de la désinformation tournent à plein régime.

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Depuis des années, l’aéroport Nice Côte d’Azur, composante majeure de ladite société, ne cesse de vanter sa prétendue ‘’neutralité carbone’’, fondée sur des labels greenwashing ‘’Airport Carbon Accreditation’’ (ACA). Après avoir décroché le niveau 3+ neutralité en 2016, voilà que depuis septembre 2021, il pavane en se prétendant leader des aéroports avec le niveau 4+ transition.  Quel est le but de cette labellisation ? Dans un premier temps, de laisser entendre au public cible que quand il prend l’avion à Nice, son empreinte carbone est nulle, grâce aux miracles du magicien Franck Goldanel, président du directoire Aéroports de la Côte d’Azur. Et dans un second temps, de promouvoir la croissance de l’activité commerciale de l’aéroport : d’y multiplier son activité aérienne et de récupérer les subsides afférents (taxes, revenus commerciaux, etc.), car il y a des actionnaires à servir (consortium Azzura majoritaire, et quelques acteurs locaux). CQFD. Naturellement, nos responsables publics ne sont guère farouches et acceptent tranquillement tous ces éléments de langage frauduleux, sans sourciller. Mieux, le maire de Nice, très mal conseillé ou très retors, a affirmé lors du dernier conseil métropolitain du 21 octobre 2021 que le projet d’extension de l’aéroport de Nice avait un « impact zéro », puisqu’il est prétendument ‘’neutre en carbone’’, alors que ce projet ne vise rien moins qu’une augmentation de 7 millions de passagers supplémentaires d’ici 2030 (source étude d’impact page 123), avec, à la clé, autour de 20.000 vols additionnels par an (et 200.000 tonnes de CO2 en prime pour le climat)…

On a coutume de dire que « plus c’est gros, plus ça passe ». Mais l’os est devenu si gros qu’il commence à sortir du jambon, et que la mascarade commence à se voir, comme un avion devant sa baie vitrée… Car évidemment, il y a un gros os dans le jambon. Peut-être même plusieurs… Passons en revue les plus gros mensonges et omissions de cette société, qui cherche maladroitement à cacher sous un lourd tapis ses impacts climatiques et sanitaires.

Premier os (omission) : dans la publication web Nice-Matin du 26 octobre[1], reprise en print le 27 octobre, il est écrit : « Le transport aérien est responsable de 2% à 3% des émissions de CO2 au niveau mondial. » Le réchauffement climatique est majoritairement lié au forçage radiatif des émissions humaines. Il se trouve que l’aviation est à l’origine d’émissions de CO2 (combustion du kérosène), mais également des traînées de condensation et des nuages induits (cirrus). Si Monsieur Goldnadel l’ignore encore, ce dont nous doutons, nous lui rappelons que le forçage radiatif global de l’aviation est au moins le double de celui du seul CO2 émis. Les 2% ou 3% évoqués ne représentent donc qu’à peine la moitié de la part de l’aviation dans le réchauffement climatique.

Deuxième os (tromperie) : le même article précise que « les émissions des avions en vol (…) présentent la particularité de diminuer, grâce à la modernisation des avions. Ainsi, en France, au cours des vingt dernières années, elles ont diminué de 28% au kilomètre par passager. » Le climat n’est pas impacté par un réacteur moyen, dont les performances sont effectivement en amélioration, mais par les émissions absolues de l’aviation, en nette augmentation par l’envolée du nombre d’avions commerciaux dans le monde. Si Monsieur Goldnadel l’ignore encore, ce dont nous doutons, nous lui rappelons que l’aviation est tout à fait concernée par l’effet rebond, dit paradoxe de Jevons, et qu’elle impacte de manière croissance le climat (pour information, le trafic aérien doublait tous les quinze ans avant la pandémie Covid).

Troisième os (tromperie) : le même article annonce que « l’aéroport de Nice a réussi à baisser de plus de 80% ses émissions, c’est-à-dire celles de ses bâtiments, de ses engins en pistes mais aussi de ses collaborateurs, aux bureaux ou sur leurs trajets domiciles-travail, depuis le début des années 2000. » Notez qu’il n’est jamais question des émissions des décollages et des atterrissages, ce qu’on appelle dans le milieu, les ‘’émissions LTO’’. L’aéroport de Nice se considère donc comme l’hypermarché Carrefour de Lingostière : un vaste parking et des employés. Il se trouve que les labels 3+ et 4+ de l’ACA imposent la prise en compte de ces émissions LTO, qui représentaient environ 120.000 tonnes de CO2 en 2018 (source DGAC). Monsieur Goldnadel efface donc sciemment de l’ardoise climatique 119.000 tonnes et fanfaronne en compensant un peu plus de 1.000 tonnes de CO2 par an.

Quatrième os (mensonge) : il est écrit, dans le même torchon (qui emballe le jambon osseux) : « Une trajectoire inégalée en France et qui se poursuit d’année en année, puisque désormais les émissions du second aéroport de France baissent en valeur absolue. Moins 4.4% entre 2018 et 2019 ! ». A force de se vouloir plus grosse que le bœuf, la grenouille veut prendre la place de l’aéroport d’Orly, qui est, en effet, le (vrai) second aéroport de France. Nous sommes d’accord avec vous, jouer sur la subtilité ‘’aéroport non parisien’’ (ce qui n’est pas même indiqué dans ledit torchon) est en effet du niveau du collège (qui est-ce qui a la plus grosse … trousse ?). Et encore.

Cinquième os (tromperie) : l’aéroport Nice Côte d’Azur se vante de son nouveau niveau 4+ transition. Lorsqu’on consulte le guide de l’ACA[2], que lit-on ? Que le niveau 4+ impose à l’aéroport d’intégrer les émissions liées aux activités sous son contrôle (« residual emissions under the airport’s control » en page 3), les émissions liées aux sources d’émissions opérationnelles principales (« all significant operational Scope 3 emissions sources » en page 4). Or le scope 3 comprend les vols (page 14) ! Mieux, l’aéroport de Nice devrait intégrer les émissions des vols entiers, ou des demi-croisières ou des allers simples (« Aircraft main engine fuel (full flight, on half-way or one-way method »). Or que représentent les émissions des décollages, atterrissages et demi-croisières de l’aéroport de Nice ? Une quantité astronomique de CO2 : 791.000 tonnes par an (chiffres 2018 de la DGAC). Dans cette optique, cette société commerciale trompe son monde sans limite, en n’intégrant qu’environ 1.000 tonnes de CO2, soit seulement 0,12% de ses émissions…

Sixième os (tromperie) : dans la suite, on peut lire « (…) remplacement des chaudières à gaz par une boucle à eau tempérée, récupérant les eaux usées de la ville de Nice, pour chauffer le terminal 1. Conséquence immédiate: 700 tonnes de CO2 en moins dans l’atmosphère. » Faut-il applaudir ? Nous vous laissons juge du niveau : 700 tonnes sur 791.000 tonnes… Par ailleurs, pourquoi Monsieur Goldnadel ne dit pas que le remplacement des chaudières à gaz ne compensera les émissions que de deux allers-retours Nice-Pékin (il devait y en avoir 3 par semaine à partir de 2019). Rappelons que cette liaison a été cherchée avec les dents par Messieurs Thillaud (prédecesseur de M. Goldanel), Estrosi et les responsables de la CCI de Nice et du tourisme local (souvenez-vous du panda sur la place Garibaldi)…

Septième os (tromperie) : nous lisons « Autre objectif, la création de puits de carbone végétaux. Cela passe par la plantation de milliers d’arbres aux abords des pistes pour qu’en poussant, les plants captent et stockent le CO2, de l’aéroport comme des avions. » La surface totale de l’aéroport de Nice est de 370 hectares. Si vous enlevez la surface occupée par les pistes et taxiways, et leur périmètre de sécurité, les bâtiments, les voies routières et parkings, que reste-t-il pour ces milliers d’arbres ? Allez, soyons généreux : partons sur une surface de 10 hectares. Le label bas carbone du Ministère de la Transition écologique nous indique qu’une telle surface ne peut capturer (et séquestrer si ces arbres restent en place au moins 30 ans) qu’un volume annuel de 60 tonnes de CO2. Cette mesurette n’est à l’évidence que la manifestation d’une politique communicationnelle de greenwashing intensif.

Huitième os (plus beaucoup de place pour le jambon…) : nous l’avons évoqué au début de ce texte, la société Aéroports de la Côte d’Azur a déposé une demande de permis de construire pour agrandir son Terminal 2, sous la forme d’un pseudo 3ème terminal (T2.3). Il se trouve que le Préfet des Alpes-Maritimes a signé sans sourciller le permis en janvier 2020, après avoir reçu un avis favorable de la commissaire enquêtrice (qui s’est assise de tout son long sur les 75% d’avis défavorables exprimés par la population). Nous imputons cette lourde faute du Préfet, au regard de l’urgence climatique, à sa naïveté d'avoir accepté les tromperies commerciales de la société incriminée : que ce projet, entraînant une augmentation de trafic passager de +50% d’ici 2030, n’aurait aucun impact sur les émissions de CO2 et les polluants atmosphériques. Tel était probablement le but de cette communication mensongère, pour ne pas dire cynique et inacceptable.

Il se trouve que depuis le 25 août 2020, ce genre de pratique est condamnable sur la base de l’article L132-2 du Code de la consommation[3] : « Les pratiques commerciales trompeuses mentionnées aux articles L. 121-2 à L. 121-4 sont punies d'un emprisonnement de deux ans et d'une amende de 300 000 euros. Le montant de l'amende peut être porté, de manière proportionnée aux avantages tirés du délit, à 10 % du chiffre d'affaires moyen annuel, calculé sur les trois derniers chiffres d'affaires annuels connus à la date des faits, ou à 50 % des dépenses engagées pour la réalisation de la publicité ou de la pratique constituant ce délit. Ce taux est porté à 80 % dans le cas des pratiques commerciales trompeuses mentionnées aux b et e du 2° de l'article L. 121-2 lorsqu'elles reposent sur des allégations en matière environnementale. »

A bon entendeur, salut !

Vous l’aurez compris : le jambon n’était pas un label rouge… Peut-être verdâtre, à la réflexion. Avec des flopées de diptères...

[1] https://www.nicematin.com/environnement/un-aeroport-neutre-carbone-ca-veut-dire-quoi-722107 

[2] https://www.airportcarbonaccreditation.org/component/attachments/?task=download&id=161

[3] https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000032227120/

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