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Billet de blog 28 janv. 2020

Lettre ouverte à M. Blanquer: «nous faisons grève par souci de nos élèves»

Mardi 21 janvier nous étions 80% de grévistes au lycée Bonaparte d'Autun à contester la première épreuve commune de contrôle continue (E3C) du bac Blanquer et la réforme du système de retraite. Cette lettre a été écrite par un collectif de personnels enseignants et administratifs du lycée Bonaparte d’Autun.

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Monsieur le Ministre,

Enseignants et agents administratifs, il nous paraît nécessaire de vous faire savoir ce qui se vit aujourd’hui au lycée. Vos déclarations récentes au sujet de la tenue des épreuves communes du contrôle continu (E3C) du nouveau baccalauréat, nous y poussent, en effet. Vous soutenez que les perturbations sont le fait d’une minorité de radicaux, hostiles par principe au gouvernement. Pourtant, tous les syndicats d’enseignants, du public comme du privé, et même ceux des personnels de direction, demandent la suppression des E3C. Cela fait du monde, et qui peut croire sérieusement qu’ils sont tous « d’extrême gauche » ? Si pour notre part, nous nous sommes mis en grève le jour des premières E3C (comme 80 % des enseignants de notre établissement), c’est tout simplement parce que, comme vous l’affirmiez justement, nous avons le souci de nos élèves.

Nous nous faisons, en effet, du souci pour eux. Le contrôle continu devait mettre un terme au bachotage de dernière minute ; mais en multipliant les épreuves de baccalauréat, les E3C démultiplient le bachotage, et avec, la pression de l’examen ; là où, chez des élèves pour qui l’adolescence est déjà une période délicate, l’appropriation des savoirs nécessite du temps et de la sérénité.

C’est une souffrance pour les élèves. C’en est aussi une pour les enseignants, qui constatent la dénaturation de leur métier. Ce qui nous attache à l’enseignement, c’est le goût de transmettre des disciplines que nous aimons. Or, avec les E3C, les élèves se soucient plus de ce qu’il faut répondre pour réussir son examen, que de mieux comprendre le monde. Lorsque la pression des examens se fait presque constante, comment cultiver en effet le plaisir de connaître ?

Vous ne prendriez pourtant pas la mesure du malaise actuel, Monsieur le Ministre, si nous n’inscrivions pas ces premières E3C dans le contexte de la réforme du baccalauréat. Certes les élèves sont généralement satisfaits de pouvoir composer leur programme à la carte. Mais encore faut-il que l’éventail des choix soit réel. Dans les établissements ruraux comme le nôtre, ce choix est restreint ; et soutenir que l’élève peut bien suivre à distance l’enseignement de spécialité qui n’est pas dispensé dans son lycée de secteur, c’est dénier l’importance de la relation d’enseignement dans ce qu’elle a d’incarné et de direct. Par ailleurs, la disparition des filières et le regroupement des élèves dans des divisions à 35 ont marqué la fin du groupe classe. Dispersés dans divers groupes de spécialité, les élèves mettent du temps à nouer de nouvelles amitiés, qui représentent pourtant un soutien indispensable à beaucoup d’entre eux. Des adolescents ne sont pas de jeunes adultes ; on ne peut pas traiter des lycéens comme des étudiants.

Quant aux enseignants, leur charge de travail s’est trouvée évidemment accrue par l’augmentation des effectifs des classes, couplée pour beaucoup, à celle du nombre des classes elles-mêmes ; certains se voient dans l’obligation de compléter leur service dans d’autres établissements, souvent éloignés, en campagne. Ce qui vient naturellement s’ajouter à la préparation de nouveaux programmes que vous avez voulu ambitieux, et que nous jugeons infaisables. Avec les E3C, ils devront en outre corriger des copies d’examen rapidement tout en assurant leurs cours habituels. Quant à la numérisation, que vous présentez comme une innovation formidable, avez-vous seulement pensé à l’inconfort qu’il y a à corriger des dizaines de copies sur écran ?

A la lumière du passif que nous venons d’esquisser, vous comprendrez bien que nous fassions preuve de la plus grande circonspection lorsque vous nous assurez qu’avec l’augmentation promise de nos rémunérations, le niveau de nos pensions sera assuré dans le cadre du nouveau système de retraite (le récent avis du Conseil d’Etat (24 janvier 2020) a montré que nos doutes étaient justifiés). Ayant mis la confiance au cœur du système éducatif, vous n’ignorez pas que celle-ci ne se décrète pas, mais se construit ; ce qui ne peut se faire sans donner des gages. Alors pourquoi ne pas avoir commencé par reconnaître les efforts que demandait la mise en œuvre d’une réforme du lycée d’une ampleur inédite ? Faisant fi des résistances, vous avez au contraire voulu la mener à marche forcée. Croyez-vous vraiment mettre ensuite les enseignants en confiance lorsque, interrogé sur les contreparties qui accompagneront la revalorisation annoncée, vous vous contentez de répondre que « tout est sur la table » et que vous ne voulez pas « agiter de chiffon rouge » ? Avec ces dérobades, la connexion de la réforme du métier d’enseignant avec celle des retraites ne peut apparaître que comme la préparation d’un vaste chantage : dès lors que le nouveau système de retraite sera effectif, pour pouvoir espérer une retraite décente, nous n’aurons d’autre choix que de nous plier à la redéfinition des tâches que vous aurez décidée. De tels procédés ne viennent que renforcer notre rejet d’une réforme des retraites dont il y a tout lieu de craindre qu’elle entraînera une diminution des pensions de la plupart des salariés du public comme du privé.

Vous comprenez que ce n’est pas seulement le contenu des réformes qui est en cause, mais aussi une manière de gouverner, faite de concertations de pure forme et de passages en force. Vous vous dites démocrate ; mais à vous entendre, le monde se diviserait entre ceux qui sont d’accord avec vous, et les extrémistes. Quand nous vous entendons présenter un tableau idyllique, tout juste assombri par une poignée de radicaux antirépublicains, nous nous demandons si un tel déni de réalité est sincère ou de mauvaise foi. Vous soutenez que les E3C se déroulent bien dès lors que personne ne vient les perturber. Mais cela dysfonctionne tout seul ! Nature des nouvelles épreuves communiquée tardivement ; banque nationale de sujets ouverte avec un mois de retard ; sujets comportant des erreurs, etc. Autant de conséquences prévisibles d’une réforme menée dans la précipitation, sans tenir compte des mises en gardes des premiers concernés : en mars 2018 déjà, le Conseil supérieur de l’éducation rejetait votre réforme du baccalauréat à une majorité des deux tiers.

Si les épreuves se déroulent finalement dans des conditions convenables dans certains lycées, c’est parce que les divers personnels se sont démenés pour cela. Vous n’en dites rien, alors qu’ils sont à bout de souffle. « La violence entraîne une réaction », disiez-vous récemment (France Inter, 19 janvier 2020), Monsieur le Ministre, aussi ne devriez-vous pas être surpris que les gens finissent par craquer.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de notre très haute considération.

Un collectif de personnels enseignants et administratifs du lycée Bonaparte d’Autun

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