Isolée

Chaque jour, je compte sur le calendrier de mon téléphone depuis combien de temps je suis enfermée ici. Chaque jour je perds un peu plus la notion du temps, puisqu’il qu’il est difficile d’attraper un rayon de soleil entre deux toits, depuis mon 14,8m² où l’on doit lever la tête très haut pour apercevoir le ciel. Suis-je une isolée subordonnée aux protocoles ? Ou l'art de l'expérience covidesque seule à 22 ans.

Chaque jour, je compte sur le calendrier de mon téléphone depuis combien de temps je suis enfermée ici. Cet ici c’est chez moi, mais j’y suis enfermée. Chaque jour je perds un peu plus la notion du temps, puisqu’il qu’il est difficile d’attraper un rayon de soleil entre deux toits, depuis mon 14,8m² où l’on doit lever la tête très haut pour apercevoir le ciel.

Mais je n’ai pas pu lever la tête bien haut depuis ma première quinte de toux, et 3 jours plus tard, à 22 ans, sans une soirée clandestine à mon compteur, sans circonstance aggravante de « jeune déconnectée de la réalité sanitaire », avec ce rien que je m’étais imposé depuis tant de semaines, pour l’effort national, j’ai fait une insuffisance respiratoire. Et je me suis sentie si isolée, dans mon 14,8m². Si isolée, en fermant les yeux avec la crainte d’oublier de respirer. Isolée, même si une personne était là pour vérifier que je respirais [surtout, ne pas m’hospitaliser, un lit de gagné !] Voir quelqu’un lorsque l’on est malade du Covid-19 peut être un privilège, privilège si c’est également un malade du Covid-19 ? J’ai ri d’une situation où j’aurais demandé à tant de gens, mais pas à la personne dont je veux le moins du monde qu’elle me trouve collante, épuisante, emmerdeuse, parce que je l'aime bien cette personne, mais je suis isolée. 

Puis je me sentais encore plus isolée. Parce que ces 3 visites, dont une nuit « d’observation » de la malade que j’étais n’ont pas suffi à combler ma peur de néo-adulte isolée dans une capitale, isolée dans un 14,8² imperceptible depuis le tumulte du dehors. Isolée parce que je devenais l’élément perturbateur d’un stage où je m’appliquais désespérément à ne commettre aucun impair depuis 15 semaines.

Isolée, parce qu’attraper ce machin à mon âge pendant le troisième confinement, c’est quand même un peu fort de café, et que chacun se dit que forcément, un jeune ça récupère mieux, papa et maman compris. Isolée, puisque désormais le profil type de la personne positive au test RT-PCR vit dans un environnement familial ou social, entouré. Isolée, quand l’Assurance Maladie m’a annoncé que je ne percevrais pas avec certitude mes indemnités journalières d’arrêt maladie, soit 273 euros, la moitié de mon salaire mensuel.

Isolée par tous ces facteurs, ou simplement parce que je suis trop petite dans une ville qui engloutit les isolés subordonnés aux protocoles ?

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