La nausée

Les passionnés du strabistique Sartre m'excuseront par avance ce titre aux allures de vol à l'étalage littéraire mais c'est le seul, pour l'heure, qui m'est apparu apte à traduire le ressenti personnel subséquent du reportage effarant vu ce soir sur France2 dans le cadre de l'émission « Cash Investigation ».

Les passionnés du strabistique Sartre m'excuseront par avance ce titre aux allures de vol à l'étalage littéraire mais c'est le seul, pour l'heure, qui m'est apparu apte à traduire le ressenti personnel subséquent du reportage effarant vu ce soir sur France2 dans le cadre de l'émission « Cash Investigation ». Nous dirons qu'il s'agit d'un emprunt de circonstances.

Par ailleurs, les lecteurs indisposés -et je les comprends- par le déploiement d'affects personnels ou l'affichage d'intimité me pardonneront aussi la petite entorse aux usages de la pudeur que je m'apprête à opérer car ils comprendront qu'elle servira, vénielle et limitée, les nécessités de l'exposé. Promis, si entorse il s'opère ici, elle n'est que passagère et ne se répétera pas.

 

Exposons donc.

 

L'émission de reportages « Cash Investigation » diffusée par France2 fera sûrement date dans l'histoire du reportage télévisé. Probable aussi que nous serons nombreux à y penser longtemps et à en parler souvent. Elle aurait pu porter pour sous-titre « Le capitalisme pour les nuls » ou « A la découverte du capitalisme ». Pour les nuls, certes, qui grâce à l'émission s'en seront fait une idée fracassante mais, finalement et tout bien pesé, pour les initiés aussi, pour les avisés au moins, pour les gens un peu renseignés qui, quoi qu'il arrive, n'auront sans doute rien découvert qui les aura surpris au-delà de l'insensé mais qui, à coup sûr, les aura confortés dans l'idée de la répugnance, seule sensation ou seul sentiment « expérimentable » à l'endroit de cette doctrine absurde autant qu'écoeurante.

Regardant le programme en compagnie de la personne qui partage ma vie, moins politisée que je peux l'être, moins au fait des choses de l'économie, de la finance et des géostratégies commerciales mondialisées mais m'entendant souvent les évoquer, sachant, pour me voir réagir violemment aux injustices de ce monde, qu'elles sont pour une grande part de mes emportements, lisant mes publications qui les dénoncent, ne les ignorant toutefois pas mais ne se sentant pas nécessairement de les livrer à la vindicte agacée de ses contemporains et ne disposant pas (n'y voir là aucun esprit de moquerie et encore moins de dénigrement) de la culture politique -dont beaucoup d'entre nous disposons parce qu'elle a fait partie de notre formation académique ou familiale- utile à une appréhension juste et raisonnée de leurs tenants et aboutissants, l'émission mentionnée aura été pour moi l'occasion plus concrète que jamais de lui expliquer le sens de mon engagement politique et citoyen.

 

Bouleversé comme je l'aurai rarement été par les vérités crues dénoncées sans aucun manichéisme par les journalistes du service public, il m'a été aisé de lui dire en quoi rien, absolument rien de ce délire capitaliste ne peut être sauvé des eaux de la honte et du dégoût qu'il charrie depuis des siècles d'impunité, les extrayant de ses propres entrailles et les faisant jaillir de ses propres fontaines, ou alors combien tout, absolument tout de cette folie pécuniaire ne peut être qu'à condamner sans que la moindre possibilité d'excuse ou de justification puisse lui être mis au crédit.

Nous avons partagé, devant ces images et ces commentaires saisissants, émotion et bouleversement et certaines de mes envolées qui lui paraissaient jusque là, parfois, trop emphatiques ou exagérées, lui sont apparues définitivement justifiées.

 

Ce billet n'est pas écrit à dessein de vous expliquer que je vis en couple et que j'en suis heureux, puisque chacun sait d'emblée que ces considérations relevant du privé ou de l'intime ne sont que de peu d'intérêt et d'importance.

Ce billet n'a qu'un but : questionner, me questionner, nous questionner.

 

Nous tous qui prétendons lutter contre ce monstre fou qui détruit tout, qui ravage et qui exploite, qui maltraite et qui tue, qui déforeste et qui dérégule, qui assèche et qui affame, nous tous qui le dénonçons et nous tous qui le vomissons à la hauteur du dégoût furieux qu'il suscite en nous, que faisons-nous d'autre que le dénoncer et le vomir ?

 

Des siècles que cela dure.

 

Tous les jours, sans exception, moi-même qui m'inscris dans le « nous » des sujets, je dénonce, je crie, je moque, j'ironise, je fulmine, je vocifère, j'écris, je dis.

 

Mais concrètement que fais-je ?

Et concrètement que faisons-nous ?

 

Les dénonciations, les cris, les moqueries, les fulminations, les vociférations, les écrits et les mots empêchent-ils les marins guinéens d'être les esclaves contemporains des capitalistes chinois ? Eloignent-ils les cueilleurs marocains ou ivoiriens des capitalistes italiens ? Sont-ils un rempart au cynisme sans limites des industriels de la distribution ?

 

Ils me (et nous) soulagent sans doute, le temps qu'ils durent, ces cris et ces écrits, mais freinent-ils, de quelque manière, l'expansion toujours plus effrénée de la machine à broyer ?

 

Je hais ce monde et ce modèle ; nous sommes nombreux à les haïr.

Nous sommes nombreux à appeler de nos vœux une salutaire révolution.

 

Et si nous la faisions ?

 

 

 

 

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