Tout est bon dans le mouton

Voici environ 1950 ans, le philosophe cordouan et stoïcien Sénèque écrivait dans La Vie heureuse : « Rien […] n’a plus d’importance que d’éviter de suivre, comme le font les moutons, le troupeau de ceux qui nous précèdent, nous dirigeant non pas où il faut aller mais où il va ».

Voici environ 1950 ans, le philosophe cordouan et stoïcien Sénèque écrivait dans La Vie heureuse : « Rien […] n’a plus d’importance que d’éviter de suivre, comme le font les moutons, le troupeau de ceux qui nous précèdent, nous dirigeant non pas où il faut aller mais où il va ». Il aurait pu dire ou ajouter « où on lui dit d’aller ». 
Or voilà près de deux mille ans –et il est assez vertigineux de penser que près de vingt siècles ont passé sans qu’Homme varie- un esprit sans doute un peu plus avisé que les autres pointait du doigt le caractère fondamentalement moutonnier (ceux qui ont quelques lettres savent que l'on dit aussi grégaire) de l’être humain. Evoquant cela, Sénèque ajoutait qu’ « il est nuisible, en effet, d’être attaché à ceux qui nous précèdent : chacun préférant croire plutôt que juger, on ne porte jamais de jugement sur la vie, on est toujours dans la croyance (…). Nous périssons par l’exemple des autres. Nous guérirons pour peu que nous nous séparions de la foule. »

Faire comme tout le monde, comme tous nos contemporains, nos semblables, suivre le mouvement sans réfléchir, sans « juger » c’est-à-dire sans penser, comme dit le philosophe, mais en se contentant de croire que c’est la seule direction qui vaille parce que si tous les autres devant nous la suivent, c’est bien que cela signifie que c’est la bonne ; voilà ce qui nous fait courir à notre perte. Le seul moyen de s’en sortir étant d’être la brebis égarée que tant honnissent, de celles qui s’égarent volontairement, ayant réfléchi et constaté que la voie choisie par la multitude bêlante est sans issue. De celles, aussi, si violemment stipendiées par l’Eglise débutante (et qui n’avait pas encore prospéré ni engrangé tout le profit de la croyance collective) à l’époque où Sénèque écrivait.
« En réalité », conclut-il dans ce même développement, « le peuple se dresse contre la raison en défenseur de son propre mal ». Contre cette raison, cette faculté de juger ou même ce jugement, cette réflexion qui, à l’heure d’aujourd’hui, devraient lui faire comprendre, à ce peuple, qu’il ne peut résolument tout croire et tout accepter de la crise qui lui est présentée comme l’unique motif de tout et la seule explication à tout. A tout le mal social, à tout le malheur humain qui se déverse sans que personne n’ait l’air vraiment décidé à faire ce qu’il faut pour l’endiguer. Tout ce mal social et tout ce malheur humain auxquels la seule réponse que le peuple trouve à apporter est la plus désespérante des résignations puisqu’on le lui dit, on n’y peut rien, c’est la crise.
Et tout le monde y croit. Tout le monde ou, en tout cas, une immense majorité, se satisfait de la sommaire explication. Sans chercher à en savoir plus ou à aller voir plus loin que le bout de cette explication vaseuse. Sans non plus se dire qu’en réfléchissant un peu, en s’y mettant à plusieurs, en gros tous ensemble, en s’engageant collectivement et en pensant à des solutions alternatives et à leur mise en pratique pour renverser une vapeur qui ébouillante tout le monde en un assourdissant silence d’acceptation soumise, en faisant tout cela qui, c’est vrai, demande un peu plus d’efforts et d’engagements que le seul fait de croire que cette putain de crise est une fatalité, alors, oui, il est possible de la conjurer et de contrecarrer les assassins des peuples qui l’ont planifiée à leur profit.

« En réalité », dit Sénèque et répétons-le, « le peuple se dresse contre la raison en défenseur de son propre mal ». 

Une des preuves qu’en deux mille ans il aura été possible de faire bouger quelques lignes, que c’est rassurant et que l’humain n’est pas condamné à répéter sempiternellement les mêmes erreurs ni à subir les mêmes vexations, une de ces preuves-là serait que le peuple finisse par décider de se dresser contre les croyances imposées, sournoisement instillées et entretenues avec un soin aussi pervers que délicat pour qu’elles se muent en résignées certitudes. Qu’il fasse cela, le peuple, en défenseur de son propre bien.

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