L'hôpital, cet endroit à fuir de toute urgence pour tout bon personnage de fiction

Une des conventions les plus solides du cinéma et de la littérature, même dans des oeuvres par ailleurs réalistes : la fuite de l'hôpital, un des mystères auxquels j'aimerais dédier une partie de ma modeste vie.

Imaginez. Vous vous êtes fait tirer dessus, disons le mollet, ou plutôt l’avant-bras. Vous adoptez la démarche traînante appropriée jusqu’à votre pick-up, ou on vous hisse de force dans une voiture lancée à toute-allure. Au volant, c’est peut-être même le tireur, tiens, ou bien votre complice. Disons que vous êtes policier : voilà, ce sera votre collègue. Vous n’avez pas forcément quelque chose à vous reprocher ; vous étiez peut-être juste au mauvais endroit au mauvais moment.

La voiture pile devant l’hôpital, vous saignez comme un beau diable, et toujours cette démarche de chien blessé. Mais peu importe puisqu’un brancard arrive. La voiture démarre, les pneus crissent car c’est ce que font les pneus dans de telles situations. 

On vous fait rouler, immobile, blafard, souffrant, jusqu’à des portes battantes, après on ne sait rien, sauf qu’on prend bien soin de vous ici. On ne sait pas exactement combien de temps passe mais des choses arrivent sans vous, là, dehors, auxquelles nous n'assistez pas, et c’est la vie.

Vous demandez au médecin pour combien de temps vous devrez rester ici, dans cette chambre avec un fauteuil beige. Il regarde votre dossier, accroché à votre lit, et vous annonce une durée. Vous n’aimez pas forcément sa réponse, mais vous allumez la télé et essayez de faire passer la nouvelle devant un jeu de culture générale ou une vieille série.

Vous espérez pouvoir vous faire porter des chocolats.

Vraiment ?

Alors vous nous décevez. Vous n’êtes pas un personnage de roman ou de film. Nous aurions pourtant juré. Non, non, vous devez être réel car sinon vous auriez arraché vos perfusions et quitté la chambre. Ou bien on serait venu vous rendre visite, avec une nouvelle ou une autre, et vous n’auriez pas pu résister à l’urgence absolue de quitter l’hôpital. Contre l’avis des infirmières ? Oui, d’autant plus contre leur avis. Si vous pouvez bousculer le personnel, c’est encore mieux.

Eh oui, la fuite de l’hôpital est une des conventions narratives les plus solides, sauf si

  • Votre histoire est justement centrée sur une maladie, de préférence longue et de préférence si votre famille est dysfonctionnelle
  • Vous êtes médecin
  • Vous êtes dans le coma et ce coma est utile pour vous garder muet tout en laissant planer l’éventualité de votre meurtre (toujours possible) et de votre réveil (redouté)

Dans tous les autres cas, aucun personnage de fiction ne reste à l’hôpital, peu importe la gravité de son état.

C’est parce qu’on ne voit à l’hôpital que les personnages importants, justement. Ceux dont l’état a un impact sur l’histoire, les autres on les tue ou on les fait disparaître sans suivre l’ambulance. Mais comment faire pour éviter cette pause narrative ? "J'pense la question elle est vite répondue" : Dans la balance scène d’action/pas d’hôpital, la scène d’action gagnera toujours.

Pour le spectateur ou le lecteur, il vaut mieux une fusillade à la sortie d’un bar et un court séjour à l’hôpital. 

Le compromis n'est pas vraiment possible. Si on vous ménage pour que vous soyez opéré en ambulatoire, la scène d’action perdra vite de l’intérêt.

Alors on laisse les personnages se tirer dessus sans vergogne, se casser des bouteilles sur la tête, se percuter en voiture, faucher des arbres, et on s’arrange juste pour qu’ils fuient de l’hôpital. 

Trois situations peuvent alors arriver :

  • Si la personne n’a pas été trop blessée, elle peut partir seule
  • Sinon, il faut que quelqu’un lui fasse la morale, mais brièvement - point trop n’en faut
  • Si elle est très, très blessée, une scène complète peut être destinée à faire renoncer la personne, qui ne doit jamais renoncer car on a besoin d’elle pour la suite du scénario.

 Courrier des lecteurs

 - J’ai eu une crise cardiaque car je travaille trop, puis-je aussi fuir de l’hôpital ?

Si, et seulement si vous êtes en pleine manœuvre politique ou mafieuse.

 - Il me manque une jambe, comment fuir de l’hôpital ?

Comme tout le monde enfin, par le couloir, mais seulement à condition que le personnage supposé vous dissuader soit bien là. Et surtout, arrachez bien ces intraveineuses en vous énervant sur le sparadrap, n’oubliez pas que c’est le plus important.

- Il y a une fenêtre et je suis au rez-de-chaussée

C’est vraiment une situation idéale, dans ce cas partez par-là, mais attendez bien que quelqu’un entre dans la pièce pour qu’il puisse essayer de vous dissuader par la fenêtre. Un trait d’esprit sur votre ténacité depuis le parking sera alors le bienvenu.

 - J’ai eu le temps de séduire du personnel hospitalier : est-ce que cela doit me dissuader ?

Surtout pas, mais prévenez avant le personnel en question de l’intégralité du scénario qu’il a raté sinon, votre idylle n’aura aucun intérêt.

 

 Faut-il arrêter de faire s’enfuir les gens de l’hôpital ? Non. Tant que les hommes sauteront le matin dans leur jean sans enfiler de slip après une nuit d’amour, l’hôpital demeurera un purgatoire scénaristique à fuir au plus vite. Et finalement c’est très drôle comme ça.

 


J’ai fait aujourd’hui dans une lecture une rare trouvaille : un personnage rapporte qu’un autre personnage a voulu fuir de l’hôpital mais s’est ravisé, un événement d’une extrême rareté que j'explique par le fait que c'est justement une action rapportée (Trop de morts au pays des merveilles, de Morgan Audic) 

"Elle inspira profondément.

- Et quand on lui a dit qu'on pouvait faire venir des policiers du commissariat d'à côté pour qu'elle dépose plainte, elle a arraché ses perfusions et a essayé de quitter l'hôpital. On a réussi à la raisonner pour l'instant, elle se repose dans une chambre. Mais je ne suis pas persuadée qu'elle y reste longtemps."

 

 

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