Et les Autrichiens arrachèrent les réfugiés des griffes des barbares Hongrois

Des réfugiés séquestrés par un gouvernement hongrois sadique secourus par les Autrichiens. Cette fable racontée par les médias ce week-end, aux exceptions notables des correspondants du « Monde » et « Libération »…n’est qu’une fable. Petit débriefing des évènements de ce week-end car, même lorsque l’on est l’affreux Viktor Orban, on a droit à un traitement journalistique factuel, et surtout parce qu’il serait dommage que cet épouvantail masque les responsabilités européennes.  

Débordée par des gens déterminés à prendre leur destin en main face aux atermoiements de l’Europe et à leurs difficiles conditions de rétention en Hongrie, Budapest a ouvert grand les vannes et contraint les pays en aval à donner un grand coup de couteau dans les règlements européens.

  • Refusant de livrer leurs empreintes et de se faire enregistrer à leur entrée sur le territoire hongrois comme le stipule les règlements européens, plusieurs centaines de personnes se sont évaporées dans la nature après une émeute qui a éclatée au centre de rétention de Röszke à la frontière serbo-hongroise ;
  • Dans un mouvement de désobéissance civile, des centaines de personnes ont refusé pendant près de 24 heures de descendre d'un train pour être conduits en bus dans un centre de réfugiés proche de Budapest en attente de leur procédure d'asile, et un homme pakistanais de 50 ans a trouvé la mort alors qu'il essayait d'échapper à la police. Cruel détail, la locomotive du train célébrait l’ouverture du « rideau de fer » par les Hongrois et « une Europe sans frontières » ;
  • Désespérées d'attendre depuis des jours à la gare Keleti où l'accès aux trains leur était interdit, entre mille et deux mille personnes ont pris leur destin en main et se sont subitement mis en marche, déterminées à rallier la frontière autrichienne, 170 kilomètres plus à l'Ouest ;
  • Tard dans la soirée de vendredi, les migrants dans leur camp retranché de la gare Keleti à Budapest ont subi les tentatives d’assauts de hooligans car, hasard du calendrier, la Groupama Arena de Budapest accueillait le derby qui déchaine les passions footballistiques et nationalistes entre la Hongrie et l'ennemi roumain, mais des policiers anti-émeute déployés en nombre avec l'appui d'hélicoptères ont réussi à contenir les émeutiers.

marche

Vendredi et samedi, plusieurs milliers de personnes se sont mis en route pour l’Autriche, à pieds, demandant leur direction aux journalistes et aux volontaires qui ravitaillaient les convois. Un évènement historique qui marquera la fin d’une régulation européenne inepte ? « Orbán nous a dit à Mme Merkel et moi-même qu'il n'y en aurait pas plus de quatre mille, mais je ne l'ai jamais cru », débriefait le chancelier autrichien dimanche dans le tabloïd « Österreich ». (Corentin Léotard)

Devant cette faillite totale abondamment relayée par les médias internationaux, Budapest a fait volte-face et pris la décision, dans la nuit, d'ouvrir les vannes. 104 bus de la compagnie privées Volan et des transports publics de Budapest ont été affrétés en urgence pour prendre en charge les migrants qui avaient marché de longues heures le long de l'autoroute en direction de l'Autriche et pour acheminer des centaines d'autres de la zone de transit de la gare de l'Est jusqu'à la frontière autrichienne.

Si les circonstances du processus de décision ne sont pas clairement établies, il semble que Budapest a exercé un chantage pour contraindre l’Autriche à accepter d’ouvrir sa frontière, sinon placé les autorités autrichiennes devant le fait accompli. Budapest a enfoncé le clou le samedi matin en ouvrant les portes des trois principaux centres de réfugiés (surpeuplés) du pays (Debrecen, Bicske et Vamosszabadi) laissant des milliers de personnes prendre la direction de l'Autriche, à pied et en train, alors que de nouveaux groupes quittaient la gare de Budapest à pied.

« Hungary, No ! Germany, Yes ! »

allemagne

L’Allemagne, leur eldorado (Corentin Léotard)

Les conditions étaient devenues invivables aux abords de la gare, le gouvernement refusant d'apporter toute aide logistique et humanitaire à des personnes qui ne s’étaient pas soumises à la procédure d'asile en rejoignant leur camp d'assignement. Les annonces confuses de Berlin, les rumeurs diffusées dans la presse allemande (des trains affrétés spécialement pour les Syriens par l’Allemagne sont en route !), et les espoirs déçus rythmaient leur vie depuis plusieurs jours. La colère couvait et les manifestations se multipliaient sur le parvis de la gare. « La police en Macédoine et en Serbie nous ont aidé à passer, pourquoi la Hongrie nous retient alors qu'Angela Merkel a dit qu'elle allait nous accueillir ? », se désespéraient les réfugiés à la gare.

Parce que le message de la chancelière a été mal compris, il s’agit d’un terrible malentendu, déplorait un policier allemand envoyé en observateur à la gare de Budapest. Alors même que la foule brandissaient des drapeaux allemands et scandaient : « Hungary No ! Germany Yes ! » ou encore « Help us Germany », et des dramatiques « Nous ne voulons pas mourir en Hongrie », à l'intérieur de la gare, des policiers allemands et autrichiens s'assuraient que les autorités hongroises ne laissent partir personne sans visa, au moyen de contrôles au faciès illégaux.

Les annonces de la chancelière allemande selon lesquelles l'Allemagne accueillera 800 000 personnes cette année et ne refoulera pas les nationaux syriens se sont répandues comme une trainée de poudre et ont été comprises comme un passe-droit par les migrants. Depuis lors, il est devenu quasi-impossible pour les autorités hongroises de soumettre les arrivants aux règles communautaires et au système de procédure d'asile en Hongrie : prise d'empreintes, enregistrement et acheminement vers un centre de rétention en attente de la procédure d'asile.

Lors d'une conférence de presse lundi 31 août à Berlin, Merkel concédait finalement qu'un malentendu avait pu surgir selon lequel « tous les Syriens peuvent venir en Allemagne », mais que ceci « ne correspond pas aux prescriptions légales » et « nous en avons informé le gouvernement hongrois ». En clair : l’Allemagne ne refoulera pas les Syriens de son territoire, mais ceux-ci doivent se conformer aux procédures d’asile déléguées au pays d’entrée dans l’Union européenne. (Aussi, comme le note Astrid Ziebarth du German Marshall Fund dans « The Guardian », les 800 000 personnes invoquées n'étaient qu'une projection du nombre d'arrivées en Allemagne et non le nombre de demandes d'asiles qui seront satisfaites). Merkel en profitait aussi pour saluer les efforts du gouvernement hongrois à faire appliquer à la lettre la convention de Dublin en enregistrant les entrées illégales sur son territoire, ajoutant que ce n'était pas le cas de tous les pays. Une critique sans doute destinée à la Grèce, un pays en amont par lequel a transité la quasi totalité des migrants en Hongrie, sans y avoir été enregistré.

Mais ce même lundi, la Hongrie laissait finalement partir des trains pour alléger - un peu - la pression humaine à la gare, s'attirant immédiatement les foudres des chancelleries allemande et autrichienne. Le chancelier autrichien Werner Faymann critiquait à la télévision publique ORF à la fois la Hongrie pour sa clôture mais aussi pour laisser les migrants passer en Autriche : « les laisser monter dans les trains pour les transporter chez le voisin, ce n'est pas ça la politique ». Quant à l'Allemagne, elle rappelait la Hongrie à ses obligations, réaffirmant la validité de la réglementation de Dublin III.

« Libération » tente d’ailleurs un parallèle ambitieux :

« Confus, perplexe quant aux intentions du pouvoir allemand, et sans doute lost in translation, Viktor Orban a décidé d’ouvrir la gare. «Nous avons fait un test», indique une source proche du gouvernement. En 1989, c’est avec le même pragmatisme que les communistes hongrois avaient «testé» l’ours soviétique, en proposant de désélectrifier le rideau de fer pour protéger les pauvres lapins qui s’y faisaient régulièrement griller. »

Lors de sa conférence de presse du lendemain, mardi 1er septembre, le ton de la chancelière allemande avait changé. Elle rejetait les critiques de Budapest selon lesquelles ses déclarations précédentes avaient encouragé les migrants à faire pression pour monter dans les trains et affirmait : « L'Allemagne considère bien sûr les présents règlements en vigueur, et jour après jour, elle constate que ces règlements ne sont évidemment pas entièrement honorés ».

Combien de temps avant que la réglementation de Dublin ne saute ?

Dès samedi, alors que des milliers de réfugiés étaient toujours en train d’arriver en Autriche, Merkel et Orban convenaient au téléphone que les réglementations de Dublin et de Schengen devaient rester en vigueur, de jure. Mais de facto, comment (et faut-il) fermer cette parenthèse pendant laquelle les règles européennes ont été mis en suspens pour acheminer les « réfugiés de Hongrie » jusqu’en Allemagne et comment la Hongrie va-t-elle s’y prendre sur le terrain pour fermer cette parenthèse pendant laquelle elle a convoyé elle-même les réfugiés jusqu’à la frontière autrichienne ? Car si la manœuvre hongroise à permis de désengorger pendant quelques heures les centres de réfugiés, les migrants continuent d’affluer à la frontière serbo-hongroise et dès dimanche soir le centre de Röszke à la frontière était plein et la police incapable de soumettre les arrivants aux procédures administratives de demande d’asile. Angela Merkel vient d’affirmer que la réglementation de Dublin est inopérante et doit être modifiée. Une petite lueur d’espoir, donc.

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