La Commune et la presse

La collection d’extraits de presse pour dessiner les contours de la Commune s’est imposée au cours de la préparation de notre film, certes, pour le rythme vif qu’ils permettent, et un aperçu assez complet (un aperçu ne peut pas être complet, pas vrai ?) des différentes questions qui travaillent, mais surtout parce que ça paraissait intéressant de suivre les points de vue de part et d’autre. Pour essayer de faire quelque chose d’un peu objectif, mais surtout parce que c’est bien la sécession de ces points de vue qui explique qu’on aille jusqu’à la guerre civile…

La collection d’extraits de presse pour dessiner les contours de la Commune s’est imposée au cours de la préparation de notre film, certes, pour le rythme vif qu’ils permettent, et un aperçu assez complet (un aperçu ne peut pas être complet, pas vrai ?) des différentes questions qui travaillent, mais surtout parce que ça paraissait intéressant de suivre les points de vue de part et d’autre. Pour essayer de faire quelque chose d’un peu objectif, mais surtout parce que c’est bien la sécession de ces points de vue qui explique qu’on aille jusqu’à la guerre civile…

Nous avons forcément trouvé des perles à la lecture de cette trentaine de titres au jour le jour sur une période de 9 mois… Je voudrais en épingler quelques unes…

La République est proclamée au début de Septembre 1870… On peut imaginer l’impact d’un pareil événement… La France est encore en guerre contre la Prusse qui ne tarde pas à assiéger Paris… Les Républicains réclament des élections pour appuyer ce qui n’est encore qu’une acclamation, un mouvement de foule, et ne comprennent pas le délai… Le gouvernement, les journaux de droite aussi, avancent l’argument que « des élections faites sous le canon seraient un danger pour la République. » (le Journal des Débats, 9 Octobre 1870) et préfèrent attendre la fin du Siège… Après plusieurs manifestations des républicains, le gouvernement cède mais organise une manipulation étrange…

Les historiens, de part et d’autre, observant les résultats d’un vote qui a finalement eu lieu, relatent que le peuple a donc bien accordé sa confiance au gouvernement… Ils semblent négliger ou ignorer quelque chose qui se distingue quand on suit au jour les jours les événements… C’est que la question soumise aux électeurs n’a cessé de changer dans les jours qui précèdent le vote :

« Lundi soir, un arrêté […] convoquait pour le lendemain les électeurs dans leurs sections, à l’effet de ‘procéder immédiatement aux élections municipales’

Mardi, une affiche signée de Jules Favre invitait ‘la population de Paris à voter jeudi, par oui ou par non  sur la question de savoir si l’élection de la municipalité et du gouvernement aurait lieu à bref délai’.

Mercredi, nouveau décret qui ‘ouvre le scrutin, jeudi, sur cette question : La population de Paris maintient-elle oui ou non les pouvoirs du gouvernement de la défense nationale ?’ 

Si bien que nombre de citoyens qui, s’en tenant à l’affiche de mardi, viendront aujourd’hui voter OUI, auront l’intention de dire : OUI, l’élection de la municipalité et du gouvernement doit avoir lieu à bref délai ; – et se trouveront avoir dit : OUI, nous maintenons les pouvoirs du gouvernement de la défense nationale. » (Le Rappel, journal des Hugo, plutôt centre gauche, 4 Novembre 1870).

Si on ne peut rien en déduire quant aux résultats du vote, que le Rappel exagère ou voit juste, si on ne peut pas savoir si les électeurs ont suivi les revirements du gouvernement, il me semble que ça dit quelque chose sur les façons de ce gouvernement et explique déjà une méfiance de la part des républicains…

Il faudrait s’arrêter sur les arrestations qui suivent, accentuant encore la fracture… Je renvoie au film pour ceulles que ça intéresse… Je passe les mois…

Le Siège a pris fin… Les Prussiens décident de… parader dans Paris… Les parisiens sont scandalisés, bien sûr, mais surtout s’inquiètent du sort réservé à leur artillerie… :

« Pendant la nuit dernière une grande animation a régné dans divers quartiers de Paris et surtout aux Champs-Élysées. 

La population […] s'attendait à voir les Prussiens opérer leur entrée dans la capitale…

[Des gardes nationaux] se portaient au plus vite vers les parcs d'artillerie et en enlevaient, en les traînant à bras, les canons ainsi que les caissons provenant des souscriptions ouvertes parmi les bataillons de la milice parisienne… » (Le Journal des débats, 28 Février 1871).

Voici donc les Parisiens, avec ces canons distraits aux Prussiens, disposés à Montmartre, à Belleville…  

Si les journaux de gauche rassurent : On relate dans le Père Duchêne une visite à « nos bons amis de Montmartre » et d’insister surtout : ils ne veulent pas la guerre civile !

Les journaux de droite, qui, d’abord, adoptent un ton moqueur et parle de « carnaval », font mine de s’inquiéter à mesure que les jours passent…  Et voici le Figaro qui publie cette… réflexion ? curieuse :

« Les habitants paisibles [de Montmartre] […] commencent à regarder leurs vaillants canonniers d’un œil moins tendre…

Ils savent que le sol de leur cité, miné par des carrières, n’offre qu’une solidité relative et que de fortes détonations répétées pourraient fort bien en amener l’effondrement total ou partiel…

Ils commencent à devenirs rêveurs […] surtout quand ils songent que ceux qui jonglent si lestement avec leurs meubles et leurs maisons ne possèdent généralement ni maisons ni meubles… » (Le Figaro, 19 Mars 1871).

Il me semble qu’on pressent là, dans ses propos, comme la fracture est profonde… Ces quelques lignes sonnent comme une détonation…

Sous la pression d’une droite qui s’affole, Thiers finit par lancer une attaque sur Paris, qui échoue… Le gouvernement prend la fuite laissant la ville aux mains des républicains… Je ne m’arrête pas ici sur la proclamation de la Commune, les élections qu’on s’empresse d’organiser, je renvoie encore au film…

Je voudrais relever un dernier point…

Ce gouvernement se convainc que ces parisiens sont des… à l’époque on dit « factieux », le Gaulois parle d’une « bande d’assassins » et refuse de négocier… 

Le journal communeux la Sociale se désole : « Versailles ne veut pas se concilier. Versailles veut battre Paris, vaincre à n’importe quel prix. » (la Sociale, 11 avril 1871).

Le journal de centre droit, le Temps, acquis pourtant au gouvernement, lance une première alerte pour dénoncer la gravité de cette obstination :

« Nous croyons que l’Assemblée s’abuse sur les conséquences de sa victoire […] : l’ordre qu’elle aurait rétabli dans Paris par le fer et par le feu, ne serait certain et définitif que s’il était garanti par le fer et par le feu…

En outre, elle doit réfléchir que la Commune, précisément parce qu’elle se sait condamnée par la force des choses, se défendra jusqu’au bout, et avec d’autant plus d’énergie que l’Assemblée montrera plus d’obstination… » (le Temps, 9 avril 1871).

Les jours passent. La conciliation est décidément rendue impossible par le gouvernement. Le Temps prévient encore :

« Voilà que, par malheur, un document officiel […] vient faire évanouir les espérances […] de conciliation…

L’honorable garde des sceaux […] s’indigne qu’on supplie l’assemblée de tendre « sa noble main à la main tachée de sang de ses ennemis…

Pas de conciliation ! Prenez-y garde, cela veut dire : faisons tuer non seulement beaucoup de ces soldats dont nous avons tant besoin, mais aussi beaucoup de femmes, beaucoup d’enfants ; abattons beaucoup de monuments, dévastons bien Paris… » (le Temps, 26 avril 1871).

Et en effet, on le sait, la Semaine sanglante fut féroce… Ces avertissements de la presse sonnent étrangement… Le journal républicain de centre droit le Siècle écrira au cœur des massacres :

« La lutte a pris depuis hier un caractère de férocité dont il n’y a pas trace dans les annales de nos guerres civiles…

Nos soldats ne font plus de quartier ; ils massacrent sans pitié tous ceux qui leur tombent entre les mains… » (Le Siècle, 30 mai 1871).

Quant au Gaulois, hostile aux Communeux, on l’a vu, au début du mois de Mai, déjà, on s’interroge :

« Mais il y a un point qui étonne : […] c’est que le combat dure encore ; c’est que malgré ses échecs réitérés, la Commune trouve encore des soldats à nous opposer. Quelle est la cause de cette résistance ; quel souffle puissant a pu si longtemps animer la plus odieuse des insurrections ? » (le Gaulois, 9 mai 1871)

La Commune, oui, un souffle puissant, exactement… Et c’est étonnant qu’on s’étonne…

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