Migrants : Mohamed et Adnan, Calais

Depuis quelques mois, je rencontre des migrants, parce que je veux recueillir leurs paroles, parce que ça m'horrifie qu'on parle de migration en terme de masse, poids et agglomérat... J'étais allé à Calais en Août dernier...

 

 

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C’est au bout de la ville de Calais. Après la plage, les baraques à frites, le phare, le port… Après une longue route qui traverse une zone dite « des dunes », qui aura pris ce nom en substituant au sable, aux coquillages rejetés par la mer, à l’oyat… son bitume. Une longue route, comme un immense couloir longé de hautes barrières, qui semble séparer les migrants, campant à son terme, du reste de la ville…

  Mon nom est Mohamed Yasin. J’ai 30 ans. Je suis originaire du Pakistan, de la ville de Karachi. Je suis parti… Il y a presque deux ans maintenant. Mohamed parle rapidement. Ce débit, qui enchaîne les mots, sans vouloir s’attarder sur aucun, ne l’empêche pas d’être précis. Il est grand, très mince, le regard très vif qui perce son corps. Le voyage était long et difficile, du Pakistan à l’Iran, de l’Iran à la Turquie, de la Turquie à la Grèce, puis de la Grèce à l’Italie. Ca a pris quatre à cinq mois. Un voyage de quatre mois, c’est long. Et j’ai payé trop cher, environ 10 000 dollars. J’ai donné cet argent à des « agents ». A chaque pays, l’agent est différent. Puis de Grèce, j’ai pris le train pour l’Italie où j’ai déposé une demande d’asile. Ca a demandé environ 15 mois. Puis j’ai obtenu des documents italiens, un visa de cinq ans. Après avoir fini ce « projet », obtenir mes papiers, je suis allé à Paris. De Milan à Paris. Et je suis venu ici, il y a cinq semaines environ.

  A côté de Mohamed, un jeune homme au visage rond, pas encore tout à fait modelé par la sortie de l’enfance : Mon nom est Adnan. Mon âge, 26 ans. Du Pakistan. Une région tribale vers le Waziristan. Je suis à Calais depuis une année entière. Il connaît la date par cœur : le 19 Août. J’ai quitté mon pays, il y a 3 ans. Je suis passé par l’Iran, la Turquie, puis la Grèce, l’Italie et la France. J’ai marché, marché… Parfois la voiture, mais surtout marché… Et le bateau. À Istanbul, pour traverser la frontière, nous avons utilisé le bateau. Les frontières grecques et italiennes, nous les avons traversées par bateau aussi.

  Ca s’appelle « la jungle ». Dans la ville, les passants, dans le camp même, les migrants appellent ça comme ça. On dit : « la jungle », « je vais dans la jungle », « je vis dans la jungle depuis tant de temps », etc. On dit le mot, déchargé de toute la brutalité de ses connotations, usé de l’avoir tant employé, comme on dirait un autre, n’importe lequel, « la plage », « le café », « l’hôtel de ville », avec le même sourire inconséquent.

 

« Vous jouez avec votre vie à chaque tentative d’atteindre l’Angleterre »

 

  Je demande à Mohamed s’il est ici, dans l’espoir, je ne dis pas espoir, je choisis un autre mot, je ne sais plus lequel, d’atteindre l’Angleterre. Oui, j’espère. J’ai déjà essayé quelques fois d’aller en Angleterre. Six ou sept fois. Tous les chemins sont dangereux. Ce n’est pas facile d’essayer, parce que ça veut dire que vous jouez avec votre vie à chaque fois. Vous risquez d’être blessé ou de mourir… On ne peut pas emprunter un chemin légal. Si on obtient un document italien ou européen, il faut attendre cinq ans avant de pouvoir faire une nouvelle demande. Là seulement on peut atteindre l’Angleterre par un moyen légal, le bateau, le train ou l’avion…

  A l’entrée, au bout de ce long couloir de route et de barrières donc, les forces de l’ordre surveillent. De l’autre côté, on sent comme un mouvement à mesure qu’on avance : des passeurs se lèvent et rôdent, comme pour rappeler leur présence à qui voudrait parler, dissuader une velléité, imposer leur force, intimider. On pénètre une zone de non-droit et ça veut dire quelque chose, ça veut dire que les gens, là, n’ont aucun recours d’aucune sorte sur ce qu’ils sont amenés à subir. On regarde les passeurs effectuer une parade habile qui tend à ne pas se faire repérer par nous tout en se donnant à voir aux migrants. On regarde les policiers postés en haut d’une dune, dont l’observation passive, immobile, dans la lumière de ce soleil d’un jour de fin d’Août qui leur bronze le front, souligne à quel point l’État ne sait pas se décider à intervenir…

  La côte anglaise, le découpage de ses falaises blanches de craie et de silex agressant l’horizon, on la voit depuis les hauteurs de la ville. Elle paraît si près. Mohamed continue son récit : On a essayé de prendre le train près de Calais. C’est dangereux. Il faut escalader des barrières, de hautes barrières d’environ 3 mètres. Et il y a quelque chose comme 6 ou 7 barrières… Il précise :toutes de la même hauteur. Quand les gens essaient d’escalader ces barrières, la plupart du temps, ils tombent et ils se blessent : parfois, ils se cassent le bras, la jambe, le pied… J’ai tenté cinq fois et cinq fois j’ai été blessé. La dernière fois, il y a trois semaines, je me suis blessé aux bras. Ils ne sont pas cassés, mais très blessés. Les gens de la sécurité m’ont amené à l’hôpital. Mais à l’hôpital, ils soignent les cassures, mais pas la douleur. J’y suis allé, j’ai subi des examens. Comme mes bras n’étaient pas cassés, ils m’ont simplement donné un traitement pour deux semaines contre la douleur. Vous savez ce qu’ils m’ont prescrit ? Du paracétamol. Le paracétamol, c’est pour les maux de tête ou les petites blessures. Je suis éduqué, je connais les traitements appropriés. Ca n’avait aucun effet. Après trois jours, je suis allé au point médical qu’il y avait avant dans la jungle, il n’y en a plus maintenant, ils sont partis ailleurs… J’ai parlé au docteur qui m’a donné de l’ibuprofène, qui est presque pareil que le paracétamol… Je ne pouvais pas consulter un médecin libéral… Je ne travaille pas ici. Si j’étais là légalement, je me serais plaint, parce que je ne suis pas soigné convenablement… Mais je n’avais pas d’autres choix. J’ai utilisé ibuprofène deux semaines… Ça va mieux de toutes façons. Qu’il soit éduqué, Mohamed, qu’il ait fait des études, c’est quelque chose qu’il établit et qu’il rappelle avec insistance. Comme si, sans droit, sans recours possible aucun, à la merci d’un enchainement d’événements qui lui échappent et qui semblent comme prêts, à chaque fois, à l’avaler, ses études, c’est ce sur quoi il prenait appui pour se dresser et tenir. Et puis, dans cette masse de corps réfugiés, trop nombreux pour qu’un médecin de l’hôpital, un policier, un agent administratif parviennent à distinguer un visage, un regard, un nom, il s’accroche à ça, l’agilité de son esprit entrainé par l’étude, comme un autre serrerait très fort les anses d’un sac ou regarderait une photo ou s’échapperait dans le rêve d’un avenir meilleur pour ne pas disparaître tout à fait …

  Il y a plus de trois semaines, plus de 12 personnes qui tentaient d’atteindre l’Angleterre par train sont mortes. Tous les médias du monde sont venus, la presse, les caméras… dans la jungle, du côté des voies ferrées et aussi du côté de la route, où certains essaient de se glisser dans les camions… Tout était bloqué, pendant qu’ils étaient là, alors plus personne ne pouvait essayer d’atteindre l’Angleterre. Et la sécurité sur les voies ferrées a augmenté. Ils ont doublé les effectifs de sécurité. On ne peut pas réussir à passer ces temps-ci, alors tout le monde attend le bon moment. Quand les conditions seront meilleures, ils essaieront, pour l’instant, ils attendent. Je lui demande si, lui aussi, il attend… Personnellement, je n’essaierai plus par le train, parce que c’est vraiment, vraiment dangereux. Dangereux pour sa vie. A l’avenir, si je peux, j’essaierai par la route. Parfois, la circulation est bloquée. Mais on ne peut pas prévoir le moment. Peut-être dans deux semaines, dans un mois… Je dois être prêt à ce moment-là, dès qu’il y a une chance. Sinon, je ne vois pas d’autres solutions. Je suis là depuis cinq semaines. Plusieurs fois, j’ai vu la circulation bloquée, mais je ne pouvais pas y aller à cause de mes bras.

  La « jungle » de Calais, ce sont des vagues de tentes qui recouvrent les dunes. Des toilettes temporaires. Un point d’eau où l’on vient remplir les bidons de la journée pour boire, pour cuisiner, pour se laver derrière une tente… Ici, une petite cabane faite de matériaux récupérés, où quelques migrants improvisent une épicerie de fortune ; là, dans un coin, une fausse petite école où quelques bénévoles viennent enseigner les rudiments du français… Et puis comme des rues, des sentiers, qui traversent tentes et cabanes, regroupées ici, dispersées là… L’impression de quelque chose comme le début d’une ville qui s’organise. Et ça fait frissonner. Parce que ça veut dire que les gens sont là depuis assez longtemps déjà pour avoir eu le temps de s’organiser.

  Mohamed raconte l’Italie : Je ne suis pas resté en Italie, parce qu’il n’y a pas de travail. Quel que soit le pays, même au Pakistan, comment survivre sans argent, sans travail ? En Italie, il n’y a pas d’emplois, même pour les Italiens. J’y ai passé quinze mois, je l’ai vu de mes yeux. Pourquoi perdre mon temps là-bas ? Quand je suis arrivé en Italie, j’ai donné mes empreintes à la police. Puis, ils m’ont mis dans un camp… Mais c’est plus comme un hôtel. Ils appellent ça un camp, mais c’est un hôtel convenable. Un hôtel normal, genre deux ou trois étoiles, avec un lit, l’électricité, la douche… L’organisation est correcte. On avait des repas. Il y avait une grande salle à manger pour les déjeuners, diners, petits déjeuners… On n’avait pas de problème là-bas. Après trois semaines, j’ai obtenu une maison et de l’argent de poche. Ils me donnaient 250 euros par mois… Je suis resté dans cette maison environ 14 mois, puis ils m’ont dit de partir… C’est là que j’ai décidé de venir ici. Je ne pouvais rester que si je trouvais du travail.

  Le séjour d’Adnan en Italie aura été plus difficile : En Italie, j’ai dormi trois mois dans la rue. Je n’avais rien. J’étais nouveau… Parfois je dormais sur la plage. Je n’avais rien, pas d’argent pour manger. Je suis fumeur aussi, je n’avais pas de cigarettes. C’est une vie très difficile. Puis, ils ont pris mes empreintes et m’ont emmené dans un camp de réfugiés. Mais dans le camp, la situation est mauvaise. Mon oncle m’avait transféré de l’argent du Pakistan à l’Italie, 300 ou 400 euros… Avec cet argent, on pouvait aller à Lidl et acheter nous-mêmes ce dont nous avions besoin. Ils ne m’ont pas donné un euro en onze mois. Je ne pouvais compter que sur moi.

 

« Oui, mon espoir est toujours aussi fort… »

 

  La « jungle » est une « ville » où les habitants n’ont rien d’autre à faire que d’attendre, que le temps passe, que leurs conditions s’améliorent, que l’opportunité d’atteindre l’Angleterre se présente… On les voit assis là, debout ici, attendre leur tour au point d’eau, où un enfant, accroupi, lave un linge, ou marcher, le long de ce couloir qui n’en finit plus de bitume qui les cache du reste du monde, pour aller voir la mer quand même ou se promener dans une vraie ville, là où les gens semblent avoir des choses à faire, puisqu’ils courent partout.

  Mohamed parle de sa vie au Pakistan, ses études, ses difficultés : Au Pakistan, j’ai étudié, puis j’ai commencé le métier d’enseignant. J’ai été professeur d’école pendant environ dix ans. Ensuite, dans ma ville, à Karachi, les problèmes sont devenus difficiles… Des problèmes de sécurité, pas directement liés aux Talibans, mais des problèmes politiques… Beaucoup de tirs sur les routes, dans les rues, sur les bus… Deux, quatre personnes sur des motos s’arrêtant au milieu de la rue qui se mettent à tirer sur un bus et tuent les passagers ou les gens attendant à l’arrêt de bus. Le gouvernement n’a pas su les identifier… Ils n’ont pas révélé leurs noms. Ils nient le problème. Ils font comme si tout allait bien dans les médias. On considère qu’il n’y a pas de problème au Pakistan. Les autres pays renvoient les Pakistanais qui fuient le pays, puisqu’il n’y a pas de problème… Mais ce sont des conneries, ce sont des mensonges… C’est pourquoi j’ai décidé de quitter le Pakistan. Avec son débit rapide, Mohamed est déjà prêt à parler d’autre chose, je le ralentis, un peu, avec une question sur sa famille… J’ai ma famille là-bas, mes sœurs, ma mère, mon père… Mon petit frère étudie encore là-bas. Je suis inquiet pour eux sans cesse, mais je ne peux rien faire pour eux. Mes conditions ne sont pas bonnes… Dès que ma situation se sera stabilisée, quand les conditions seront meilleures, je dois faire quelque chose pour les aider…

  Adnan, lui aussi, se souvient : Avec un ami, nous avons vécu au Royaume-Uni avant, avec des visas étudiants. En 2007, pendant 4 ans, nous sommes restés en Angleterre. Je lui demande ce qu’il a étudié : Les Sciences politiques. Après la fin de mes études, je suis retourné dans mon pays. Je suis resté un an dans ma ville, mais j’avais des problèmes politiques… Puis les problèmes avec les Talibans, le terrorisme… C’est pourquoi j’ai quitté mon pays. C’est la région tribale, près de la frontière afghane. Les forces militaires Pakistanaises ont commencé des opérations et les drones américains frappent. C’est le plus gros problème, les frappes de drones américains. J’ai perdu mes frères parce que les drones américains ont frappé ma maison. Les Talibans ont tué mon grand-père, parce que nous soutenons le gouvernement.

  Mohamed et Adnan sont installés au bout du détour d’une de ses « rues » de la jungle. Trois ou quatre tentes, orientées pour se faire face et dessiner comme une pièce de vie où on se retrouve pour manger et discuter. Une pièce de vie faite par le vide laissé. Je demande à Mohamed comment il voit son avenir : Tout le monde a un espoir… J’ai un espoir aussi… J’espère que les choses vont redevenir normales… Que les choses seront bonnes à l’avenir… Avec une pensée positive, une bonne organisation, avec l’esprit créatif… Alors on peut y arriver… On ne peut pas passer sa vie à attendre en restant assis… Je ne peux pas m’empêcher, je demande si, avec cette attente ici, dans ces conditions, l’espoir est toujours aussi fort… Il dit : Oui, mon espoir est aussi fort, oui.

  Adnan est plus sombre : Je suis perdu. Une année est passée et je n’ai aucun moyen… Je ne sais pas quoi faire… L’avenir me paraît sombre… A l’avenir je ne sais pas, que dieu m’aide… Je ne sais pas… On dit que l’espoir ne meurt jamais. C’est pourquoi nous sommes assis ici, parce que l’espoir ne meurt jamais. Personnellement, je dis : si je parviens à entrer au Royaume-Uni, même s’ils ne me donnent qu’un visa pour deux ans… Et je ne veux aucune allocation, ni maison, rien. Aucune aide, je n’en ai pas besoin. Je trouve du travail et je paie des impôts au gouvernement. Je suis prêt à travailler le double, 16 heures par jour et à payer le double d’impôts s’il faut… Je ne demande rien.

 

« Quand j’appelle ma famille par Skype, je me mets devant une maison et je dis que c’est chez moi… »

 

  Dans ces trois ou quatre tentes du coin de « rue » de Mohamed et Adnan, on dort. A l’entrée de chacune, des palettes ou des matériaux récupérés font office de table et de chaises. Derrière les tentes, dans les dunes, on se lave discrètement avec l’eau d’un des bidons qu’on sera allé remplir. Devant l’une des tentes, on se retrouve pour faire la cuisine. Je demande à Mohamed de me décrire la vie ici : Je ne sais pas comment décrire la vie dans la jungle, parce que… ce n’est pas une vie. Nous sommes tellement démunis. Nous n’avons pas d’autre choix. Nous n’avons pas de travail, nous ne pouvons pas avoir une maison, payer un loyer… Les conditions sont très, très mauvaises. Nous ne sommes pas heureux de vivre dans la jungle. Pour faire la cuisine, ça prend tellement de temps… Il faut trouver du bois. On nous fournit une quantité limitée de bois qui tient quelques jours… Quand on n’a plus de bois, on sort de la jungle pour aller en couper et le ramener pour pouvoir faire la cuisine. On ne peut pas acheter la nourriture dans les commerces, les pizzerias ou les restaurants… On ne peut pas se le permettre… Pour l’eau, on prend des bidons qu’on remplit au point d’eau… Il y a quelques robinets, cinq ou six… On y va et on ramène l’eau ici… Pour la douche, c’est pareil, avec de l’eau froide… On se met dans un coin, devant les autres, il n’y a pas d’autres choix. Voilà, on doit passer le temps comme ça, dans ces conditions… Hier nous ne pouvions rien manger, nous n’avions plus rien. On a faim aujourd’hui. On ne va pas faire d’effort ou se promener à jeun. Ça fait plus de 24 heures qu’on n’a rien mangé… Là, on nous a fournit de la nourriture, on est en train de faire la cuisine, après ça on pourra aller se promener. Je fais une promenade par jour, d’ici au centre ville. Si on a besoin de quelque chose, on peut aller à Lidl pour acheter un peu de nourriture. Je me promène tous les jours ou tous les deux jours… Parfois, je vais dans le centre, simplement pour visiter.

  Adnan raconte, lui aussi : Ici, la vie est difficile. Nous vivons comme des animaux. Je me lave derrière une tente à l’eau froide, tous les jours. Rien n’est possible. Quand j’appelle ma famille par Skype, je vais dans une rue et quand ils me demandent où je suis, je dis que je suis à Paris et que je suis très heureux… Je me mets devant une maison et avec la vidéo je dis que c’est chez moi et que je suis très heureux. Je ne dis pas que je vis ici dans la jungle dans ces mauvaises conditions. Et puis, il ajoute : Les violences policières sont un grave problème ici. La police frappe les gens et lance du gaz lacrymogène. On entend la police dire « Fuck you, dégage ! », puis ils frappent. Où est l’ONU, où sont les droits humains ?

  Ce qui m’étonne, c’est comme les gens semblent paisibles dans ce camp, comment ils font pour ne pas exprimer une colère qu’ils ressentent forcément, que n’importe qui ressentirait dans ces conditions… Je finis par demander à Mohamed : Eh bien, qu’est-ce que vous voulez faire si vous êtes en colère… On ne peut rien faire ici. Quand on vit en groupe, avec 4 ou 5 personnes, si vous êtes en colère… Nous cinq ici, nous sommes amis, nous n’allons pas être en colère les uns contre les autres… Nous vivons ensemble, nous dormons, nous mangeons, nous parlons, nous plaisantons ensemble… On ne va pas entrer en conflit. Mieux vaut utiliser son intelligence à de meilleures fins… Pendant qu’on parle, ses camarades préparent avec minutie un repas. Après avoir fait du feu, l’un des garçons pétrit une pâte tandis qu’un autre fait revenir des légumes. Je demande à Mohamed comment il a rejoint ce bout de « rue » et ces quatre ou cinq camarades… L’un des garçons qui fait la pâte au curry, là, à l’intérieur… Il vient de la même ville que moi… Quand je suis arrivé dans la jungle, le deuxième jour, je marchais dans le centre ville, et j’ai vu ce garçon, marchant en face de moi… Je lui ai posé quelques questions sur la jungle… On a commencé à parler… Il m’a demandé d’où je venais, quel pays, quelle ville… Comme j’étais de la même région, il m’a proposé de venir avec lui, ici. Et depuis on vit ensemble, on mange ensemble, on discute… On partage tout… Je suis surpris par le mal qu’ils se donnent pour faire de la bonne cuisine, là, au milieu de rien… La bonne cuisine, c’est la vie, ça fait toujours tellement plaisir à voir… On fait de la cuisine asiatique, des légumes, du poulet, de la viande… On fait des farinas, là, en ce moment…

  Notre conversation s’arrête. Ils s’étonnent que je sois sur le point de partir. Pour eux, c’était évident que je restais partager leur repas.

 

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