Des questions qui reviennent...

  Il y a quelques questions qui reviennent parmi celles qu’on me pose… Je me suis dit que je pourrais les rassembler… Non pas pour qu’on ne me les pose plus, je peux toujours faire d’autres réponses, mais si elles reviennent, il y a peut-être une raison…

  Je commencerai par ma préférée : Est-ce que tu réaliseras un jour le film dont on peut lire le scénario dans le film ?

  Quand j’ai fini de monter le film, je me suis demandé si on me poserait cette question… Je me disais, si les gens aiment cette histoire, ils seront frustrés de ne pas la voir illustrée par des images… Ca va tellement à l’encontre des habitudes… Alors quand elle est arrivée, cette question, c’est un peu comme quand les invités se resservent pendant le repas, ça fait plus plaisir que s’ils disent que c’est bon mais qu’ils en laissent dans leurs assiettes…

  J’ai travaillé longtemps sur le scénario. C’était un travail minutieux qui me permettait de parler du quotidien des gens qui ne bénéficiaient d’aucun des acquis sociaux qu’on laisse démanteler petit à petit aujourd’hui…

  Elle m’intéressait beaucoup cette idée d’écrire le scénario à l’écran. Le scénario me paraissait concis assez pour ne pas venir accabler le spectateur… Ça m’intéressait, oh d’abord parce que je veux montrer les coutures des choses… Il y a un scénario qui porte le film, pourquoi le cacher… Et puis, je ne crois pas du tout à l’harmonie dans un film… Je crois que les éléments perdent leur charge quand ils se soumettent les uns aux autres… Je peux même penser que l’idée même de soumettre ou de faire converger les éléments qui font le film est réactionnaire, qu’elle parle d’un régime politique qu’on ne devrait même plus être capables de comprendre tellement il devrait être loin, mais bon… Je remarque que la démocratie ne tient pas du réflexe, ni dans les familles, ni dans le rapport aux langages, ni dans… enfin bref…

  Je tracasse ce que la caméra choisit d’enregistrer et de montrer… Alors, ça fait que l’imagination du spectateur reste libre de courir… Ce truc qu’on a avec les livres, et que le cinéma confisque, imaginer les lieux, les parfums, les personnages… Je ne le fais pas pour ça, mais c’est là, et ça n’est pas fait pour me déranger du tout.

  Ce qui m’a décidé quand j’hésitais encore, c’est une chose assez simple… C’est que le cinéma a connu des dizaines d’années où l’histoire du film était portée par des cartons, tout au long du cinéma muet, là, dans ce geste d’innocence, il y avait quelque chose qui m’a convaincu.

 

  Il y a une autre question qui donnerait un truc du genre : Que font les acteurs dans ce film ? Est-ce qu’ils pensent à quelque chose ?... Ca tourne autour de ça…

  Ils ne font rien. Quand je leur ai demandé de participer au film, je leur ai demandé de venir ne rien faire… La demande était amusante à formuler…

  On apprend à la fin que ce sont les acteurs qui auraient pu jouer le scénario qui s’écrit à l’écran. Chacun a un rôle attribué… Là encore, je dénoue les liens entre les éléments du film pour les laisser chacun suivre leur cours…

  Il y a quelque chose de très étrange à filmer rien… Là, je crois que ça pousse le geste de filmer dans ses retranchements… Quand la peinture a cessé de chercher à représenter le monde, je crois qu’on a enfin vu ce que c’était, la peinture, peut-être parce que l’attention n’était plus divertie par la joliesse du paysage…

  Je ne voulais surtout pas qu’on aille dans quelque chose qui tienne de la posture ou de la pose… Je veux dire faire un film avec des gens qui ne font rien, ça a l’air comme une caricature des expérimentations des années 70… Je voulais que ça reste simple, c’est-à-dire ne pas mettre le geste en scène, mais laisser les choses aller…

  Au montage, il se passe quelque chose entre les images et le son que je n’attendais pas et qui me semble simplifier encore les choses…

 

  La troisième question, je ne me rappelle pas les termes exacts, que j’aurais du noter parce qu’ils étaient mieux que ceux que je trouve pour les restituer, mais c’est autour de : Est-ce que c’est encombrant, l’histoire de la Commune, quand on prépare un film ? Ou… Est-ce qu’on a peur de trahir la Commune ou ce genre de choses…

   Je ne dirais pas encombrant, non… Ce qui est terrible, c’est les a priori que les gens ont sur ce que le cinéma doit être et sans doute encore plus le cinéma qui parle de choses historiques… A partir du moment où je considère que la caméra ne doit pas être un outil d’enregistrement, je me fâche avec la plupart des gens de toutes façons, ceux qui ont un penchant pour la fiction, comme ceux qui pensent que le cinéma doit filmer la réalité, parce que, dès le début, dès Méliès et les Lumière, je ne sais pas pourquoi on les oppose d’ailleurs, la caméra est utilisée pour enregistrer… Et ça veut dire, donc, forcément tricher pour que les choses entrent et tiennent dans le cadre… 

  Bien sûr, je ne pouvais pas… Il était hors de question de faire n’importe quoi avec la Commune… Mais il n’était pas question non plus de faire ce que les gens peuvent attendre, filmer des gens en costumes parler un français bizarre, caresser les a priori et sur cette période et sur le cinéma.

  Je crois qu’il y a trois ou quatre films différents dans ce film… Il y a une histoire de gens qui vivent au jour le jour le froid, la faim, la guerre, là on est dans le concret… Il y a un documentaire très documenté sur l’enchaînement des événements de la Commune avec la confrontation des points de vue de part et d’autre et il y a un fil que je ne lâche pas et qui concerne plus l’expérimentation et la recherche…

  Je pense que si on accepte de voir quelque chose qui ne ressemble pas du tout à ce qu’on peut voir à la télé, il y a moyen d’apprendre plein de trucs et de nourrir sa réflexion. Non, vraiment…

 

  Et la dernière, elle est moins revenue que les autres, et même on ne me la posée qu’une fois, mais je l’aime bien : Est-ce que tu n’as pas peur que le film fasse la part trop belle à la droite ?

  A dire vrai, je l’espère, mais je ne crois pas que ce soit possible… J’espère vraiment que quelqu’un de droite, quelqu’un qui n’est pas du tout dans une logique qui me soit familière, et, je peux le dire honnêtement, le courant minoritaire de la Commune, le courant anarchiste démocrate, il dit des trucs qui me sont très familiers,  puisse voir le film, suivre un raisonnement qui lui parle et sortir du film conforté… J’espère vraiment que quelqu’un peut entendre ces extraits de presse dans le film réclamer de l’autorité, de l’ordre, refuser de négocier et ne pas avoir la réaction que j’ai moi, quand j’entends ça, ne pas être choqué, donc. Ca voudra dire que je n’ai pas caricaturé les positions des uns et des autres. J’ai essayé de les restituer honnêtement. J’ai supprimé tout ce qui relevait de l’outrance, venant de la presse de droite, de la presse de gauche, je les ai trouvés bien plus modérés, par exemple quand le Figaro traite les communeuses de putes, je n’ai pas gardé des choses comme ça. Parce que je n’avais pas d’extraits de presse qui venait les contredire, et que je ne pouvais pas faire la liste de touts les arrêtés pris par la Commune qui veillait aux mœurs, je ne pouvais pas parler de tout, mais aussi parce que c’était tellement énorme, surtout au moment où le Figaro écrit ça, en pleine Semaine sanglante, que ça rendait tout leur propos complètement inaudible… J’ai gardé des propos qui m’épouvantent, mais auxquels je pouvais opposer une contradiction et quand même en évitant l’outrance…

  Après, les personnages de la partie fiction du film sont communeux… Et celle qui refuse de s’engager est rattrapée finalement. Donc, non, bien sûr que le film donne raison à la Commune de toute façon…

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