Pour que naisse une vraie démocratie, aussi dans le Grand Genève franco-suisse

Le concept de "Grand Genève", agglomération transfrontalière franco-suisse, peine à s'imposer. Pour que le sentiment d'appartenance gagne les Savoyards, Vaudois, Genevois et Gessiens, il faudrait peut-être commencer par inclure dans le projet les habitants des régions concernées...

L'ancienne gare des Eaux-Vives, qui connecte les réseaux ferroviaires savoyard et suisse. © Albán Lavy L'ancienne gare des Eaux-Vives, qui connecte les réseaux ferroviaires savoyard et suisse. © Albán Lavy

Gabriel Doublet, vice-président du Pôle métropolitain du Genevois français, a publié un texte intitulé "Pour que naisse un esprit du Grand Genève" dans la Tribune de Genève du 15 décembre 2018.

Je partage globalement son analyse. Oui, nous devons nous réapproprier notre histoire commune: ce n'est pas nous qui traversons la frontière, c'est la frontière qui nous traverse.

Pour que cet "esprit du Grand Genève" gagne les cœurs des Savoyards, des Gessiens, des Vaudois et des Genevois, il faut surtout penser à inclure réellement les citoyens, et non pas construire l'agglomération au forcing, sous couvert de "realpolitik" et de "Progrès". Le Grand Genève apparaît pour beaucoup, jusqu'ici, comme un grand machin technocratique.

"C’est une vraie révolution qui arrive", écrit Gabriel en référence à l'inauguration prochaine du réseau ferroviaire transfrontalier Léman Express. Une "révolution" dont l'image est déjà écornée par le capitalisme incontrôlé que les autorités ne semblent pas prêtes à affronter, ni même à dénoncer pour ce qu'il est.

En effet, comme l'écrivait le quotidien Le Temps il y a quelques jours, le Léman Express fait monter le prix des bureaux. Les prix des logements lui aussi flambe autour des gares et partout dans la région. De nombreux bâtiments d'intérêt historique ou architectural sont détruits, comme le dénonce l'association Contre l'enlaidissement de Genève, alors que 9,3% des bureaux sont inoccupés, près d'un bureau sur 10, un record suisse.

Au niveau du logement, et pour ne prendre que l'exemple du Chablais savoyard, "le nombre de logements vacants a augmenté de plus de 20 % entre 2007 et 2012, selon Le Messager. Il y a aujourd’hui [en 2017, ndlr] près de 6 % de logements vacants (5,8 % en Haute-Savoie)."

Ce sont d'immenses surfaces immobilières qui pourraient servir à loger des gens en épargnant le patrimoine bâti existant comme les terres agricoles et les espaces naturels.

Entre les bureaux inoccupés et les logements vacants, une autre politique, alternative à celle de la table-rase et au tout-béton est possible, autant en ville de Genève que dans sa périphérie! Pas sûr que le discours lisse et unificateur des représentant du "Gross-Genf" ne suffise à ce que les "Grand Genevois" adoptent ce concept métropolitain ni à ce que ce territoire ne deviennent "exemplaire, innovant et précurseur" comme l'appelle de ses vœux, et selon ses propres termes, Gabriel Doublet.

Revenons sur le terme "realpolitik": en français, le terme possède deux sens. Positivement, il est employé dans le sens d'abandonner ses idéaux pour composer avec la réalité. Dans son sens négatif, il est utilisé pour indiquer un manque de vision politique conduisant à un règlement uniquement à court terme des problèmes. Nous disions donc: "exemplaire, innovant et précurseur". Exemplaire et innovant de quelle manière? Et comment être précurseur en abandonnant ses idéaux?

L'une des conditions nécessaires pour que naisse un esprit du Grand Genève passe par le dépassement de cette realpolitik qui acte la toute puissance du capital, notamment au niveau des loyers et du pourcentage de bureaux.

Un système démocratique à la suisse devrait être le premier élément constitutif du Grand Genève. Le problème est, comme l'explique dans Le Temps l'historien savoyard Claude Barbier, que "rien dans la législation française ne vient faciliter l’organisation de référendums, pas mêmes locaux. Les articles 1112-1 et suivants du Code général des collectivités territoriales indiquent que seul l’exécutif local (le maire, par exemple) est compétent pour proposer à l’assemblée délibérante (le législatif) l’organisation d’un référendum."

Rien n'empêche cependant les représentants du Grand Genève d'appuyer vigoureusement et de relayer les demandes faites à l'Etat français de légiférer pour faciliter le développement de démocraties locales et régionales, et d'inciter les maires à consulter leurs administrés concernant les projets d'aménagement urbains, même si "la loi vient tordre un peu plus d’ailleurs la possibilité que ce type de consultation populaire soit organisée, puisqu’elle précise que le projet soumis à référendum n’est adopté que si la moitié des électeurs inscrits ont pris part au scrutin", comme le précise Claude Barbier. "Si on appliquait cette dernière condition à la Suisse, l’essentiel des référendums locaux passeraient à la trappe, puisque rarement la majorité du corps électoral décide de se déplacer pour voter", conclu-t-il.

La démocratie semi-directe, qui existe déjà imparfaitement dans la partie suisse, permettrait aux citoyens d'embrasser l'agglomération, de la construire par le bas, sur une base solide. À l'heure où la France en jaune demande à ce qu'un vrai système démocratique soit mis en place, le Grand Genève devrait être un symbole, voire un modèle. "Exemplaire, innovant et précurseur". Mais pour de vrai

Albán Lavy
Éditeur, Journal de Bâle et Genève

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