Méditerranée, cimetière de mille vies

Extrait : « Il (le cargo) arrive le 1er juillet 2016 sous les yeux de Christina Cataneo, prête à démarrer ses travaux. Dans Naufragés sans visage, elle écrit: « Le bateau était solennel, presque fier, quoique blessé à mort. Il avait réussi à protéger les corps qui, depuis plus d'un an, gisaient dans ses entrailles, et maintenant il nous en confiait la garde ».

Méditerranée/ Le Barcone

 

Je savais que ce serait mon dernier voyage

mais je ne m'attendais pas à ça pas comme ça

j'en ai bavé des tempêtes des vraies des grosses des qui vous submergent et qui manquent vous laisser sur le flanc

là j'ai pas compris

au plus ils sont 30 à bord

60 pieds qui s'agitent de la cale au pont du pont à la cale

enfin pas tous

y en a qui descendent jamais jusqu'au fond du fond

cette fois j'ai vite arrêté de compter

combien sont-ils à bord

près de 1000 sans doute

ça fait beaucoup de pieds et ça tient beaucoup de place

y en a même qui ont réussi à s'enfiler dans le fond du fond et même jusqu'au fond du fond du fond dans la sentine

là où personne ne va jamais

faut que ça rentre

on pousse on tasse on se tasse on s'imbrique

c'est vrai qu'ils sont pas bien gros pas bien lourd

doit faire longtemps qu'ils ont pas mangé leur soûl

mais tout de même autant dans un espace si réduit

et puis surtout pas un mot pas le plus ténu chuchotis

juste le clapotement des vagues qui rebondissent doucement sur l'étrave

en vrai je suis le seul à crier

et personne n'entend

je craque je crisse je grince

je mobilise toutes les alertes

en vain

la nuit est sans lune

entre l'air et l'eau nulle ligne d'horizon

ils ont démonté les moteurs emporté les gilets de sauvetage

c'est tellement calme

ça n'avance pas

et ça pèse

ça pèse de plus en plus

au fond du fond du fond le couple n'en peut plus

ils ne font qu'un par la force des choses

la tête de l'un au dessus de celle de l'autre les hanches calées son cul dans son ventre les jambes qui s'enroulent

sans désir

pas de temps pour l'amour

juste celui de la survie

de la peur

de la mort liquide

je suis allé le plus loin que j'ai pu mais j'ai pas pu plus loin

ça coulait le long de mes flancs doucement d'abord puis de plus en plus fort

quand l'eau a commencé à palper les pieds nus l'incrédulité s'est mise à chuchoter

quand les chevilles ont été inondées les derniers tassés ont essayé de remonter

escaladant les torses les épaules les crânes

crochant les oreilles agrippant les cheveux

trappes verrouillées ça hurle maintenant

ça pousse dessus dessous

là-haut la panique est déjà mortelle

on jette par dessus bord les grands les petits les jeunes les vieux

on se jette aussi

les bons nageurs les champions de la brasse les héros de la plage

ça coule vite un corps à 100 kilomètres de toute terre

ça prend du temps aussi

le temps des souvenirs des regrets du désespoir de la haine le temps des c'est pas juste j'aurais pu j'aurais pas du qui s'étire à c'est fini

tout autour du navire qui sombre les courants jouent avec les âmes

les écharpes voluptent

les étoffes se déploient s'enroulent s'échappent

ceux là ont avalé leur dernière goulée d'air

dans la cale les cris s'épuisent au fur et à mesure que les corps s'encaquent dans la saumure du huis clos

des strates de jambes de fesses de poitrines de têtes

l'eau continue de monter

les derniers ont le nez plaqué au plancher du pont

le naufrage ride à peine la surface si lisse si calme

j'ai tenu du plus longtemps que j'ai pu

mais j'ai pas pu plus

je suis fiché dans le sable par 370 mètres de fond étrave intacte ou presque juste une fissure comme un mauvais sourire au fond de la sentine au fond du fond du fond exactement là où on a fait sauter le colmatage avant que 2000 pieds ne foulent le pont et descendent dans la cale

les secours sont arrivés

bien trop tard

ont récupéré quelques corps flottant mi vivants mi morts ou morts complètement

et maintenant un an après les tenailles d'acier percent mes flancs

je suis lourd de mille sangs et dégueule l'eau pourrie

je porte dans mes entrailles le mille feuilles de mille vies

 

 

 

 

je sais que tu sais Christina

j'ai senti l'amour et le respect

je sais que tu sauras raconter ces histoires terribles

j'ai veillé sur ce poudingue de chairs et d'os pour que tu nommes et ces femmes et ces hommes et ces petits enfants

et pour que tu les donnes enfin à celles et ceux qui les ont aimés et qui les pleurent depuis trop longtemps

 

 

Annick B. septembre 2019

 

 

 

 

 

 

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