Covid–19 : la Ve République à bout de souffle

Après quelque trois mois de gestion de la «crise Covid–19», l’heure des comptes a sonné. C’est plutôt celle des mécomptes qui va retentir aux oreilles du président Macron dans la mesure où cafouillage et rétropédalage constituent le moteur à explosions multiples et contradictoires de son gouvernement. Au-delà de ces défaillances, c’est la Ve République qui souffre d’insuffisance respiratoire.

 © ©Bernard Thomas-Roudeix © ©Bernard Thomas-Roudeix
Les déclarations contradictoires censées «expliquer» le déconfinement entre le président Macron, son premier ministre, son ministre de l’Education nationale – sans oublier sa porte-paroleS, titre que l’on ne peut raisonnablement écrire qu’au pluriel – s’ajoutent aux autres approximations et revirements.

La situation n’est certes pas la plus aisée à gérer. C’est l’évidence. Mais ce qui est en cause, ce n’est pas le manque de connaissance concernant ce coronavirus – même les scientifiques n’ont pas de certitudes à son propos –, c’est le fait qu’au fil des jours de confinement le gouvernement français, contrairement à ses voisins, n’a pas amélioré sa gestion de crise, au contraire.

Communication contre information

A la base, ce vice fondamental : communiquer au lieu d’informer, en jetant de la poudre aux yeux pour calmer les populations. Effet contraire : rien n’est plus irritant! Le but de cette politique verbeuse n’est pas d’informer, c’est-à-dire d’énoncer des faits de façon neutre, mais de communiquer, c’est-à-dire d’axer son discours sur la valorisation de l’action gouvernementale. A cet égard, il convient, non pas de présenter des faits mais de les travestir afin de dissimuler les manques, les pénuries et la désorganisation gouvernementale. Pour faire passer cette tambouille, rien de tel que la rhétorique guerrière dont le président Macron a usé et abusé, volant dans l’emphase au-dessus d’une France qui patauge. Toutefois, cette sauce épaisse et poivrée ne parvient pas à cacher l’évidence : le merlan n’est pas frais.

La formule d’Alain Berset

 Dans les pays voisins de la France, les responsables gouvernementaux ont compris qu’il ne fallait pas trop la ramener. À l’image du conseiller fédéral suisse Alain Berset, auteur de cette formule promise à un bel avenir : «Nous souhaitons agir aussi vite que possible, mais aussi lentement que nécessaire». Voilà qui ferait penser à la devise que les méchantes langues genevoises prêtent aux Vaudois : « Ni pour ni contre, bien au contraire » !

Les Suisses en ont bien rigolé mais la formule émise par ce ministre francophone a fait mouche même traduite en allemand, en italien et en romanche. Les citoyens helvètes ont tout de suite compris le message : le gouvernement fédéral fait tout ce qu’il peut avec une prudence confite dans la modestie. Attitude beaucoup plus rassurante que les belliqueuses rodomontades d’un Jupiter qui se brûle à ses propres foudres.

La crise actuelle – ajoutée à celles des Gilets Jaunes et de la grève des transports – démontre que les qualités qui ont permis à Emmanuel Macron d’être élu président – un égo surdimensionné, une autorité sans faille sur ses réseaux partisans, un emploi chatoyant du verbe – se muent en défaut, une fois parvenu au sommet. L’égo devient un guide aveugle incapable de voir le déplaisant réel et l’autorité, un véhicule qui écrase tous les corps intermédiaires. Quant à la rhétorique, à force de chatoyance, elle en vient à trahir la vacuité du propos.

La situation actuelle a également mis à nu toutes les situations de pénuries, notamment sanitaires, qui se sont accumulées en France depuis des décennies. Ce n’est donc pas le président Macron qui inventé la mise à sac et à sec de ce qui était appelé jadis, avec fierté, «le service public à la française». Toutefois, avec sa politique à la fois autoritaire et néolibérale, il a poursuivi sur cette voie néfaste.

Crise du Covid–19 ou des institutions ? Les deux, mon général !

Sans doute, Emmanuel Macron n’est-il ni pire ni meilleur que ses prédécesseurs. Et c’est bien là où la chatte française a mal au pied. Si les blocages politiques, les désorganisations sociales et la perte de substance économique persistent au fil des présidences de droite et de gauche, c’est que le problème réside dans les institutions.

Celles de la Ve République ont démontré, en particulier lors de la crise Covid–19, qu’elles sont devenues obsolètes, voire néfastes pour ce pays dont le prestigieux passé intellectuel force le respect.

Le fondateur de l’actuelle Constitution, Charles de Gaulle, l’a conçue à l’un des moments les plus critiques de l’Histoire de France, à savoir la décolonisation d’un vaste empire et la fin de la sanglante guerre d’Algérie. Il a concentré l’essentiel des pouvoirs dans les seules mains présidentielles afin d’avoir les coudées franches pour sortir la France de ce mauvais pas. Mais ce qui était temporairement valable, à une époque particulière et pour un homme d’Etat à la stature historique, est devenu nocif au XXIe siècle. La concentration des pouvoirs a transformé les présidents de la République en Louis XVI dont la tête repousserait tous les sept, puis cinq ans. Responsable de tout, le «présiroi» devient coupable de tout. Au sommet d’un Etat dont le centralisme est lui aussi dépassé, tous les événements remontent vers lui forcément déformés par les multiples étapes intermédiaires. D’où ces décisions qui tombent trop souvent à côté de la plaque ou qui interviennent trop tardivement.

Sortir de Covid–19 tient de l’urgence. Inventer une nouvelle République relève de la nécessité.

Jean-Noël Cuénod

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