Massacre à l’américaine : les comptes de la folie ordinaire

Les massacres de masse sont devenus banalité aux Etats-Unis. Drapeaux étoilés en berne, prières collectives, flammes frémissantes des bougies, sanglots sincères mêlés aux larmes de crocodile du président Trump. Les rituels post-tueries sont désormais bien rôdés. Ils se déroulent en ce moment même, après les deux tueries du week-end au Texas et dans l’Ohio.

ap-19116633471774-1
Depuis le début de cette année, déjà 8666 Américains ont été tués par des armes à feu ; 249 tueries ont été recensées en huit mois (source : Le Figaro). Si les tueries collectives (au moins quatre personnes assassinées) ne constituent pas un phénomène récent dans le chaudron états-unien, le nombre de personnes exposées a triplé depuis 2011 (source USA Today. Le point de départ de cette recrudescence a pour sinistre emblème le massacre de vingt enfants de 6 à 7 ans et de huit adultes (en comptant le tueur) le 14 décembre 2012, massacre perpétré par un garçon de 20 ans à l’école primaire de Sandy Hook (Connecticut). Depuis, selon Le Figaro du 4 août, 2187 tueries collectives ont semé la mort outre-Atlantique.

Les deux plus récentes se sont donc déroulées samedi et dimanche derniers, la première à El Paso au Texas, à la frontière avec le Mexique et la seconde, treize heures plus tard, à Dayton dans l’Ohio. Bilan total : 29 morts.

Concernant le massacre texan, le FBI a ouvert une enquête pour « crime à caractère raciste » et « terrorisme intérieur ». Le tueur a laissé un « manifeste » qui « dénonce l’invasion hispanique du Texas » et prend comme référence le suprémaciste blanc qui a assassiné le 15 mars dernier, 51 personnes dans deux mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande. A propos de la tuerie de Dayton, on ne sait pas grand-chose de l’assassin, sinon qu’il avait établi une liste de personnes à tuer et à torturer, qu'il retweetait les messages des sénateurs démocrates Bernie Sanders et Elizabeth Warren et qu'il était adepte du "pornogrind", sorte de rock pornographique.

A chaque tuerie collective, les médias actualisent les données que je viens d’énumérer. Mais ces statistiques de guerre civile ne changeront pas d’un iota la politique américaine, ni sur les ventes d’armes de guerre ni sur le caractère foncièrement violent de cette nation censée donner le « la » à l’humanité, voire plus en cas de conquête spatiale ! Le supermarché Walmart vient d’ailleurs d’annoncer qu’il continuera à vendre des armes.

Lecture du Décalogue à un sanglier

Les démocrates mettent en cause la responsabilité morale du président Trump qui ne cesse d’alimenter la haine xénophobe dans ses tweets qui semblent constituer sa seule activité, après le golf. Mais parler de « responsabilité morale » à son propos n’a aucun sens. Autant faire lecture du Décalogue à un sanglier. Entre deux « swings » sur son « green », le Tweeter Fou a tout d’abord évacué ces événements ennuyeux en les confinant à « des problèmes de maladie mentale ». Ce qui n’explique rien : pourquoi les cinglés sont-ils plus nombreux aujourd’hui à passer à l’acte ? Pourquoi se prévalent-ils souvent de la rhétorique xénophobe de Donald Trump ? Pourquoi peuvent-ils se procurer un attirail digne de Rambo ?

Ses communicants se sont sans doute rappelés les désastreux effets de l’indulgence dont le président avait fait montre à l’endroit du néonazi qui avait tué à Charlottesville, le 12 août 2017, une jeune femme et blessé vingt personnes en lançant sa voiture sur des manifestants. Aussi, Donald Trump a-t-il finalement condamné, hier, le « racisme et le suprématisme blanc », en ajoutant pour faire bon poids : « Ces sinistres idéologies doivent être vaincues. La haine n’a pas de place en Amérique ». Il a enfin dénoncé le rôle pernicieux des jeux vidéos et des « fake news » (infox).

Avec lui, rien ne doit nous étonner, même lorsqu’il se plaint de maux dont il est l’un des principaux vecteurs. Trump stigmatisant le racisme, le suprémacisme blanc, la haine et les fake news, c’est Harpagon dénonçant l’avarice, la cupidité et les méfaits de l’argent-roi.

Sur la question principale des ventes d’armes, le président est resté évasif, une fois de plus. Il a même poussé le cynisme jusqu’à demander aux élus démocrates et républicains de s’unir pour « marier » contrôles des acquéreurs d’armes à feu et réforme de l’immigration ! Suggestion aussitôt qualifiée d’ « écœurante » par le démocrate Jerrold Nadler, président de la Commission des affaires judiciaires de la Chambre des représentants. Autant dire que rien de sérieux ne s’accomplira en matière de régulation des armes aux Etats-Unis.

Cela dit, Barak Obama, malgré ses discours élégants et sensés, n’avait jamais rien fait de concret pour tenter d’endiguer ce phénomène.

Une force politique : l’inertie

Il en va des massacres de masse états-uniens comme du dérèglement climatique : paroles fortes et mesures faibles, voire inexistantes. Même si le pouvoir tentait d’exercer sa volonté politique, il se heurterait à ce puissant courant contraire : la force d’inertie. Le repli sur sa communauté ethnique, culturelle ou religieuse, l’éclatement de la société en bulles individuelles, la tribalisation des réseaux sociaux ont fait que la notion de peuple ne signifie plus rien. Morcelées en intérêts divergents, composées d’individus n’ayant plus grand chose en commun, les nations ne parviennent pas à trouver en elles la force d’entrainement pour changer le cours des choses et contrer l’inertie.

Dès lors, seuls comptent les intérêts à courts termes : se faire réélire, spéculer en bourse. Et après moi le déluge. Sur le radeau mondial, nous dérivons vers les rapides. Et qui veut y installer un gouvernail est aussitôt jeté dans le torrent.

Jean-Noël Cuénod

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.