Chine: le virus religieux inquiète le Parti communiste

A chacun son virus. Nous craignons le coronavirus venu de Chine. Les communistes chinois, eux, veulent désactiver un autre « virus » : la religion. Désormais, taoïstes, bouddhistes, musulmans, protestants et catholiques sont soumis au contrôle direct du Parti communiste. Comment dit-on Big Brother en Chinois ?

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Depuis le 1er février, les cinq associations religieuses[1] officiellement reconnues en Chine – et les seules dont l’existence est tolérée – sont soumises au contrôle direct du Parti communiste. Auparavant, ces institutions confessionnelles relevaient d’un organisme de l’Etat chinois, le Bureau des Affaires religieuses. Désormais, elles sont placées sous la direction du Département des travaux du Front uni qui n’est pas un office de l’Etat mais un des organes du Parti communiste chinois.

Ces mesures nouvelles remontent sans doute au 6 juin 2016, lorsque qu’un rapport émis par le « saint des saints »– à savoir le Comité permanent du Bureau politique du Parti communiste chinois (PCC) –  avait reproché au Bureau des Affaires religieuses de ne pas surveiller étroitement les groupes confessionnels et de ne pas appliquer correctement la politique du PCC dans ce domaine.

De l’Etat au Parti : un chemin de croix

Ce transfert n’a rien d’anodin. Dans un régime de type stalinien comme celui de Pékin, le Parti est l’avant-garde de la classe ouvrière qui doit faire avancer la société vers le socialisme puis le communisme. Sa fonction est donc principalement d’ordre idéologique. C’est le Parti qui façonne la conscience des masses, qui détermine le bien et le mal. Le gouvernement, lui, reste en retrait et sa fonction première est d’assurer l’intendance, bien entendu en fonction des diktats de la direction du Parti.

Dès lors, un organe de l’Etat se préoccupe avant tout de veiller à ce que le secteur qui lui est soumis respecte le cadre établi. En revanche, le secteur qui dépend directement du Parti ne saurait se contenter de respecter les lois mais doit devenir un agent actif dans la propagation de l’idéologie du Parti communiste. Par conséquent, les croyants qui étaient tout juste tolérés, à condition de ne pas faire de vagues, sont maintenant contraints de se muer en soldats de la cause communiste. Même Staline n’en demandait pas tant !

En effet, ce nouveau Règlement des affaires religieuses stipule clairement à son article 17 que « les organisations religieuses doivent diffuser les principes et politiques du Parti communiste chinois », mais aussi « éduquer le personnel religieux et les citoyens religieux à soutenir la direction du parti communiste chinois » en « suivant la voie du socialisme » (lire aussi cette dépêche de l’agence du Vatican AsiaNews).

La religion au service de l’athéisme

Par conséquent, des institutions célébrant la foi en un Etre supérieur, en une transcendance divine appartiennent désormais à un Parti qui fait de l’athéisme un élément fondamental de son idéologie ! Pour le pouvoir chinois, cette situation n’est paradoxale qu’en apparence. Il s’agit non plus de contenir l’élan religieux – qui s’est fait sentir en Chine depuis les années 1980[2] – mais de le désactiver comme l’on ferait d’un virus dangereux. Le but de ce Règlement qui vient d’entrer en force est d’ôter progressivement le caractère transcendant des enseignements religieux pour les remplacer par la glorification du régime. Une tactique que le Parti communiste chinois estime sans doute plus efficace que la répression brutale. Le caractère insidieux de cette emprise n’a pas échappé à ce prêtre catholique chinois : « En pratique, votre religion n’a plus d’importance, que vous soyez bouddhiste, taoïste, musulman ou chrétien, la seule forme de religion autorisée est la foi dans le Parti communiste chinois » a-t-il déclaré à AsiaNews.

La stratégie Xi Jinping

Cette reprise en main des religions par le Parti fait partie d’une stratégie globale initiée par Xi Jinping[3] lorsqu’il a cumulé, dès 2013, les deux principales fonctions dirigeantes, secrétaire général du Parti communiste (PCC) et président de la République populaire de Chine. En faisant de la « sinisation » – voix chinoise vers le communisme –, il a, en fait, développé le culte de sa personnalité. Dès lors, les religions devaient se mettre au diapason et devenir « sinisée » à leur tour ou plutôt « Xisée ». En matière de divinités, la concurrence est très mal vue…

Voilà qui démontre que l’athéisme officiel peut se montrer aussi oppressant que la version intégriste d’une religion.

Jean-Noël Cuénod

 On peut lire ou relire, à propos du christianisme, cette interview par Le Plouc de l’écrivain dissident Liao Yiwu

[1] Il s’agit du Mouvement patriotique protestant triplement autonome de Chine, de l’Association patriotique catholique de Chine (non reconnue par le Vatican), de l’association bouddhiste de Chine, de l’Association islamique de Chine et de l’Association taoïste de Chine. Tout culte célébré hors de ces institutions est strictement interdit.

[2] Combien la Chine communiste compte-t-elle de croyants ? Dans une telle dictature, les statistiques restent sujettes à caution, d’autant plus qu’il existe des « Eglises ou communautés souterraines » clandestines. Voici celles émises par le Chinese Spiritual Life Survey pour 2010 publiée par Wikipédia:

Religion traditionnelle chinoise : sous ce terme sont regroupés dans certaines statistiques les taoïstes et pratiquants de la religion populaire : 932 millions ou 69,5%1

Culte des dieux et des ancêtres : 754 millions ou 56,2%

Religion populaire taoïste : 173 millions ou 12,9%

Taoïsme : 12 millions ou 0,8%

Bouddhistes : 185 millions ou 13,8%

Chrétiens (en majorité protestants) : 33 millions ou 2,4%

Musulmans : 21 millions ou 1,7%

Sans religion : environ 168 millions ou 12,6%

[3] Il figure au rang des « divinités tutélaires » de la Chine communiste, au même titre que Mao et Deng comme le proclame cet extrait du préambule des statuts du PCC révisés en 2017 : Le Parti communiste chinois fait du marxisme-léninisme, de la pensée de Mao Zedong, de la théorie de Deng Xiaoping, de la pensée importante de la "Triple Représentation”, du concept de développement scientifique et de la pensée de Xi Jinping sur le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère le guide de son action.

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