Covid19 et les odieux de Dieu

Dieu n’a pas d’ennemis plus redoutables, plus impitoyables et plus efficaces que les intégristes. Pour un peu, ils pourraient même réussir là où Nietzsche a échoué : le tuer. Avec la pandémie de Covid19, ces odieux de Dieu se sont surpassés. Certes, des croyants s’insurgent. Mais il est malaisé de faire percer sa voix dans ce grand cirque de la superstition et du marketing confessionnel.

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Toutes confessions confondues, les intégristes jouent sur deux registres successifs depuis la nuit des temps. Première salve : « Ne craignez rien, Dieu vous protège de toute contamination ». Celle-ci – grâce à cette insouciante superstition – prenant plus d’ampleur, les faux prophètes et vrais fraudeurs déclenchent la seconde salve: «La pandémie est l’instrument dont Dieu se sert pour vous punir ». 

Dieu merci…

Dieu merci, si j’ose dire, de nombreux responsables confessionnels se sont élevés contre les odieux de Dieu. A Genève, la Plateforme interreligieuse (qui regroupe les principales institutions confessionnelles exerçant sur le territoire de la République et canton) a diffusé  à ce propos une prise de position on ne peut plus claire:

Comme à chaque fois que se produit une catastrophe naturelle ou une épidémie, certains veulent y voir une punition divine. Une manière d’imposer leur vision du monde, leur prétendu savoir et leurs abus de pouvoir (…) Quelle que soit notre appartenance ou notre sensibilité religieuse, nous pensons profondément que la transcendance ou que le principe d’Altérité ne peut être ainsi utilisé ou annexé pour déclarer qui que ce soit « ennemi du genre humain » à cause d’une attitude ou d’un comportement. Le nécessaire rassemblement des êtres humains, dans cette douloureuse épreuve qui affecte toute la planète, ne peut supporter un tel facteur de division, un tel fatalisme, ni une telle charge morale aux motifs « supérieurs » prétendus. (Lire le texte en entier ici)

Crétinisme sacré

Les exemples de crétinisme sacré ne manquent pas. Les médias en fourmillent, avec une présence particulière chez les pentecôtistes américains. Le plus troublant est de constater que les imprécations qui faisaient se mouvoir les foules au Moyen-Age, agissent de la même façon à notre époque. L’humain a beau avoir mis au jour le boson de Higgs et progressé dans la connaissance de la physique quantique, le voilà se prêtant aux mêmes manipulations mentales que ses ancêtres qui croyaient que le soleil tournait autour d’une terre plate.

 Certes, ce constat est tout sauf nouveau, mais même rabâché, il étonne toujours. Et s’il étonne chaque fois, c’est que, chaque fois, nous oublions la part irrationnelle qui est en chacun de nous. Plus nous l’ignorons, plus elle s’étend. Seule la lumière de la conscience la fait reculer.

Les esprits dits « forts », ceux qui se prétendent cartésiens sans avoir lu Descartes ne sont pas les derniers à succomber à la superstition dès que le temps se met à l’orage.

Histoire d’histoires

 Ne nous racontons pas d’histoires… Ou plutôt si, racontons-les puisque pour appréhender la vie, nous avons besoin de récits. Le judaïsme, l’islam, le christianisme et toutes les religions sont des récits. Mais aussi les philosophies athées, l’existentialisme, le marxisme et tous leurs dérivés en sont également. Même la science est formée de récits qui s’énoncent par le langage des mathématiques. Certes, elle parvient à les objectiver grâce à la reproduction des expériences. Mais il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un récit pouvant être remis en question. En outre, la science, pour avancer, recourt souvent au postulat c’est-à-dire à « une proposition qui ne peut pas être démontrée, mais qui est nécessaire pour établir une démonstration ». Une petite graine d’irrationnel pour faire croître la raison…

Nous sommes tissés de récits. Il y en a de toutes sortes : mortifères, vivifiants, poétiques, triviaux. Certains libèrent, d’autres aliènent. Devenir maître de sa vie, c’est devenir maître de ses récits.

Comment les choisir ? Par la raison, certes, en écartant ceux qui portent la destruction. Facile à dire. A faire, c’est une autre paire de manches bien plus malaisée à tricoter. Certains récits semblent plaisants mais font sombrer celles et ceux qui y ont adhéré. C’est que la raison objective n’est qu’un aspect de la connaissance. L’intuition en est un autre que notre éducation occidentale n’a pas cessé d’étouffer.

Prise de connaissance fulgurante

L’intuition, c’est cette prise de connaissance fulgurante qui semble venir hors de l’espace-temps et s’impose à nous comme une évidence. C’est aussi une musique qui sonne juste lorsqu’on cherche un récit pour guider sa vie.

La Foi relève, me semble-t-il, de cette prise de conscience, de cette musique juste. Ceux qui en sont traversés peuvent en témoigner, mais avec maladresse, et l’évoquer, surtout par la poésie. Toutefois, personne ne peut l’imposer à quiconque.

On peut obliger les humains à adhérer à une croyance (en Dieu ou en l’Humanité ou en l’Histoire) mais on ne peut pas les contraindre à avoir la Foi.

Est-elle forcément Foi en Dieu ? Ce nom est un mot dans de multiples récits. Au fil des siècles, l’humain lui en a donné d’autres. Mais tous ne sont que cela : des mots. La réalité qu’ils font entrevoir ne peut nous apparaître que sous la forme d’une image brumeuse. La Foi paraît aussi précise à l’esprit qu’elle devient floue dès qu’elle cherche à franchir la barrière des lèvres.

La Foi fait vivre en notre intime ce qui nous dépasse, la force de la Transcendance et qui, comme une truite, s’échappe de nos mains en n’y laissant que son odeur.

Dès lors, les extrémistes de la dévotion, lorsqu’ils parlent de Dieu, l’enchaînent aussitôt pour l’enrôler dans leur quête fanatique du pouvoir. Ils sacrifient la Foi, cette fleur fragile et vivace, sur l’autel de leur croyance. S’il est des blasphémateurs sur cette Terre, ce sont eux.

Jean-Noël Cuénod

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