La Tunisie, un Nobel de la Paix qui exaspère les extrémistes

 Le Prix Nobel de la Paix a rarement été aussi mérité. Le «quartet» qui a sauvé la transition démocratique de la Tunisie a été récompensé par les jurés norvégiens.

 Le Prix Nobel de la Paix a rarement été aussi mérité. Le «quartet» qui a sauvé la transition démocratique de la Tunisie a été récompensé par les jurés norvégiens.

 A l’automne 2013, la Tunisie – qui s’était débarrassée deux ans auparavant de la dictature du clan Ben Ali – menace de s’effondrer.  Deux figures de la gauche laïque – Chokri Belaïd et Mohamed Brami – sont assassinés, respectivement, le 6 février et le 25 juillet 2013, à l’aide d’une même arme, un revolver Beretta 9 mm. Ces deux assassinats ont été, par la suite, revendiqués par Boubaker al-Hakim alias Abou Mouqatel, un Franco-tunisien dont le groupe islamofasciste a fait allégeance à l’Etat islamique.

Ces crimes djihadistes provoquent un tsunami politique, alors que les Tunisiens tentent de former un gouvernement stable et d’établir une Constitution démocratique. Pour sauver ce qui pouvait encore l’être, quatre organisations sociales ont œuvré en commun, à savoir l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), son adversaire traditionnel, le syndicat patronal UTICA, la Ligue tunisienne des droits de l’homme et l’Ordre national des avocats.

Le «quartet» n’a pas lâché les partis politiques de tous bords, laïques et islamistes, jusqu’à ce qu’ils acceptent de respecter la feuille de route qui conduira la Tunisie à adopter sa nouvelle Constitution, sans encombre. Cette initiative, née de la société civile, a sauvé ce pays. Ni plus ni moins. Cela valait le Nobel de la Paix. Au moins.

 Gageons que cette attribution à la Tunisie nouvelle de la plus prestigieuse distinction de la planète va en exaspérer plus d’un.  Voici un petit florilège des grincements de dents. 

  • L’Etat islamique, la Tunisie représentant son insupportable cauchemar. En tant que seule nation arabe à vivre en démocratie et dans le respect de l’égalité entre femmes et hommes, les islamoterroristes la considèrent comme un scandale permanent à éradiquer au plus vite.
  • Les monarchies pétrolières qui craignent que l’exemple tunisien donne de fâcheuses idées de démocratie et d’égalité des sexes à leurs peuples anesthésiés par les polices religieuses et les liens de dépendance envers les dispensateurs de la manne énergétique.
  • Les extrême-nationalistes européens, furieux qu’un pays arabe échappe à leurs clichés propagandistes d’un monde musulman monolithique et uniquement voué au terrorisme. Plus ou moins ouvertement, ils espèrent que la Tunisie tombera un jour dans l’escarcelle djihadiste.
  • Les clans proches d’anciens dictateurs des Etats arabes qui, pendant des décennies ont été soutenus par l’Occident, grâce à ce chantage : sans nous, c’est le chaos islamiste qui règnera. L’échec de la démocratie en Egypte leur a donné quelque espoir. Mais l’exemple tunisien est là pour les contredire.

 C’est dire si la Tunisie nouvelle ne manque pas d’ennemis. Ses institutions sont encore fragiles. 5500 jeunes Tunisiens se sont engagés dans les rangs de l’Etat islamique, selon l’ONU. Daech a d’ailleurs pris pied en Libye voisine. Et surtout la pauvreté s’accroît, notamment après les attentats au Musée national du Bardo, le 18 mars dernier, qui a mis à mal l’industrie touristique tunisienne et avec elle, tous les secteurs qui en dépendent comme la construction et le commerce.

Remettre le Prix Nobel de la Paix à la Tunisie démocratique, c’est bien. La soutenir économiquement, ce serait très bien. Annuler sa dette publique, ce serait encore mieux.

 Jean-Noël Cuénod 

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