Cuenod
Poète et journaliste - Un regard décalé sur la France, la Suisse et toutes ces sortes de choses.
Abonné·e de Mediapart

661 Billets

0 Édition

Billet de blog 10 août 2022

Cuenod
Poète et journaliste - Un regard décalé sur la France, la Suisse et toutes ces sortes de choses.
Abonné·e de Mediapart

Afrique et intelligence des liens

Les poètes africains ont su conserver et parfaire l’intelligence des liens. Nous en sommes tissés, tous. Mais sur notre rive de la prospérité matérielle, nous en avons perdu la trame. Le poète camerounais Kouam Tawa nous incite à la redécouvrir. Cela s’est passé à la Maison du Goupillou et à Beaurecueil-Forge de la poésie, samedi dernier en Périgord Vert. Le public, envoûté, en a cru ses oreilles.

Cuenod
Poète et journaliste - Un regard décalé sur la France, la Suisse et toutes ces sortes de choses.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le poète camerounais Kouam Tawa en plein acte poétique à la salle Alcide-Dusolier (Beaurecueil-Forge de la Poésie) © Arnaud Galy-MdG

On appelle ce type de spectacle « performance », resucée du franglais qui traduit mal ce dont il s’agit. C’est-à-dire d’un acte poétique. Un acte que l’on pourrait qualifier de « magique » si cet adjectif n’avait pas été dévergondé par un usage aussi intense qu’inapproprié. Tout est magique, même un but de Mbappé. Donc plus rien n’est magique.

La magie, la vraie, est un processus de transformation du désir vers sa réalité.

Au coeur du verbe « faire »

Cette transformation a pour moteur l’acte poétique. Rappelons infatigablement l’étymologie du mot « poésie » qui est tirée du verbe grec poiein soit en français « faire ». On compose des vers, on rédige des textes mais on fait de la poésie car cet acte dépasse celui d’écrire. Un poème s’écrit mais aussi se dit et se met en geste, en musique.

La poésie est créatrice de rituel en ce qu’elle créé un espace sacré contrairement à la prose, du moins celle qui ne porte pas en elle cette vibration propre à la poésie.

Par cette mise en rituel, la poésie forme un égrégore, cet être psychique qui émane de tout groupe humain, décrit par mains auteurs et surtout par le médecin et poète surréaliste et franc-maçon Pierre Mabille :

L'égrégore est (…) ce tout qui dépasse l'ensemble de ses parties, ce rassemblement d'individus qui donne naissance à une entité nouvelle et autonome (cf. Pierre Mabille, « Egrégores - Ou la vie des civilisations »- Egrégores Editions).

C’est donc en pleine conscience que Kouam Tawa a créé et partagé son acte poétique, tout d’abord à la Maison du Goupillou, sur la commune de Rudeau-Ladosse, puis à 800 mètres en contrebas, à la salle Alcide-Dusolier du château de Beaurecueil-Forge de la Poésie.

Rituel de l’eau

Avant de prendre parole, Kouam procède à un rituel de l’eau « trois gouttes par-ci, trois gouttes par-là, trois gouttes plus loin, neuf gouttes en tout ».

Ainsi ondoyés, les spectateurs – disons plutôt les participants – sont embarqués dans deux poèmes – Loin d’être loin et Gouttelettes – que le poète camerounais avait écrits, durant les deux nuits précédant ce partage, à la Maison du Goupillou où il a trouvé résidence d’écrivain ( belle présence également en ce lieu de la romancière franco-helvéto-corréenne Elisa Shua Dusapin).

Et nous voilà, sous la voix envoûtante du guérisseur Kouam, foulant en même temps la savane du pays Bamiléké et les sentiers moussus de la forêt périgordine.

« Loin d’être loin », en effet. L’eau qui a servi de baptême au partage poétique vient de la fontaine de Saint-Sicaire à Brantôme. La légende lui a donné le nom d’un enfant martyr, l’un des Saints Innocents tués par les soldats du roi Hérode au moment de la naissance de Christ Jésus.

Cette fontaine proche de l’Abbaye de Brantôme fut un lieu de pèlerinage, son eau étant censée rendre fécondes les femmes stériles et sains les enfants malades.

Un même goût salé…

La source de cette fontaine surgit-elle des rochers du Périgord Vert ou de la cruche de Kenmali ou de Touokm’si? La femme qui se désole de son ventre infécond est-elle une paysanne d’ici ou de là-bas? La mère qui oint de cette eau son fils malade prie-t-elle en occitan, en français ou dans l’une des 248 langues régionales du Cameroun? Vaines questions. Toutes les larmes ont le même goût salé. Celles qui coulent aussi lorsque les réfugiés quittant l’Afrique sombrent en Méditerranée.

Le poète Kouam, par son verbe, fait vibrer chacun des liens qui tissent nos vies, la vie. Liens avec ceux qui ont rejoint la classe des ancêtres, liens avec l’arbre, la fleur, l’animal, le ciel, le soleil, la pluie, le proche, l’étranger, avec chaque homme, chaque femme, avec celles et ceux que l’on aime, celles et ceux que l’on aime moins.

Retrouver le sens de la parole

La mort n’existe que pour les malheureux qui ont coupé les liens; pour les autres, pour Kouam et les poètes, elle fait partie du processus vital. Elle est la porte ouverte vers d’autres aventures.

Il reste à bien nommer les êtres et les choses, à l’instar de Kouam Tawa:

et je sais par vous

pères et mères

qu’une chose

est moins

ce qu’elle est

que ce que l’ont dit

qu’elle est

quand on le dit

avec des mots

qui vont au coeur

des choses

et pénètrent

le sens de la parole.

Kouam Tawa, ta voix résonne encore dans nos forêts, « loin d’être loin », disais-tu…

Jean-Noël Cuénod

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
« Shtar Academy » : sortie sous haute surveillance d’un album de rap enregistré par des détenus
Ce projet musical unique en son genre a permis à quatre détenus de la prison de Fresnes de travailler avec les plus grands noms du rap français. Un projet de réinsertion qui pourrait subir le contrecoup de la polémique déclenchée cet été autour d’une course de karting.
par Yunnes Abzouz
Journal — Justice
À Nice, « on a l’impression que le procès de l’attentat a été confisqué »
Deux salles de retransmission ont été installées au palais Acropolis, à Nice, pour permettre à chacun de suivre en vidéo le procès qui se tient à Paris. Une « compensation » qui agit comme une catharsis pour la plupart des victimes et de leurs familles, mais que bon nombre de parties civiles jugent très insuffisante.
par Ellen Salvi
Journal — Santé
Crack à Paris : Darmanin fanfaronne bien mais ne résout rien
Dernier épisode de la gestion calamiteuse de l’usage de drogues à Paris : le square Forceval, immense « scène ouverte » de crack créée en 2021 par l’État, lieu indigne et violent, a été évacué. Des centaines d’usagers de drogue errent de nouveau dans les rues parisiennes.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Justice
Un refus de visa humanitaire pour Hussam Hammoud serait « une petite victoire qu’on offre à Daech »
Devant le tribunal administratif de Nantes, la défense du journaliste syrien et collaborateur de Mediapart a relevé les erreurs et approximations dans la position du ministère de l’intérieur justifiant le rejet du visa humanitaire. Et réclamé un nouvel examen de sa demande.
par François Bougon

La sélection du Club

Billet de blog
« Mon pauvre lapin » : le très habile premier roman de César Morgiewicz
En constant déphasage avec ses contemporains, un jeune homme part rejoindre une aieule à Key West, bien décidé à écrire et à tourner ainsi le dos aux échecs successifs qui ont jusqu’ici jalonné sa vie. Amusant, faussement frivole, ce premier roman n’en oublie pas de dresser un inventaire joyeusement cynique des mœurs d’une époque prônant étourdiment la réussite à n’importe quel prix.
par Denys Laboutière
Billet de blog
Suites critiques aux « Suites décoloniales ». Décoloniser le nom
Olivier Marboeuf est un conteur, un archiviste, et son livre est important pour au moins deux raisons : il invente une cartographie des sujets postcoloniaux français des années 80 à aujourd’hui, et il offre plusieurs outils pratiques afin de repenser la politique de la race en contexte français. Analyse de l'essai « Suites décoloniales. S'enfuir de la plantation ».
par Chris Cyrille-Isaac
Billet d’édition
Klaus Barbie - la route du rat
En parallèle d'une exposition aux Archives départementales du Rhône, les éditions Urban publient un album exceptionnel retraçant l'itinéraire de Klaus Barbie de sa jeunesse hitlérienne à son procès à Lyon. Porté par les dessins du dessinateur de presse qui a couvert le procès historique en 1987, le document est une remarquable plongée dans la froide réalité d'une vie de meurtres et d'impunité.
par Sofiene Boumaza
Billet de blog
Un chien à ma table. Roman de Claudie Hunzinger (Grasset)
Une Ode à la Vie où, en une suprême synesthésie, les notes de musique sont des couleurs, où la musique a un goût d’églantine, plus le goût du conditionnel passé de féerie à fond, où le vent a une tonalité lyrique. Et très vite le rythme des ramures va faire place au balancement des phrases, leurs ramifications à la syntaxe... « On peut très bien écrire avec des larmes dans les yeux ».
par Colette Lallement-Duchoze