Avoir le masque, ce n’est donc plus faire la gueule !

Le coronavirus n’a pas fini de bouleverser nos us et coutumes. Alors que nous déambulions visages nus, sans y penser, voilà que nous avons le masque. Non pas que nous fassions toutes et tous la gueule. Mais Sa Majesté Covid XIX a décidé que nous devions nous masquer à sa vue. Question de respect pour sa couronne virale.

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Comme d’habitude, les pays d’Europe ont fait masques à part. Un groupe germano-latin, tout d’abord, aux injonctions plus directives : en France, Italie, Espagne, Autriche et Allemagne, le port du masque est obligatoire dans les transports en commun ; outre-Rhin et en Autriche, il l’est aussi dans les commerces alors que dans l’Hexagone, il est recommandé dans les lieux publics.

Masque « germano-latins » et « celto-nordiques »!

 A l’opposé, on constate l’émergence d’un groupe celto-nordique, nettement plus libéral : la Suède, la Norvège, le Danemark et la Finlande laissent leurs citoyens agir comme ils l’entendent ; les Pays-Bas, le Royaume-Uni et l’Irlande n’ont pas donné de consignes strictes pour l’instant.

La Suisse adopte plutôt la pratique celto-nordique, avec une forte incitation, sans contrainte, au respect de mesures de sécurité. L’Office fédéral de la santé publique n’impose pas mais préconise le port du masque notamment dans les transports en commun et si la distance de sécurité[1] entre chaque quidam ne peut être assurée.

Toutefois, toutes ces mesures ne sont pas gravées dans le marbre mais esquissée sur le sable dont Covid XIX peut effacer les marques d’un pied méprisant afin de pousser les Etats en question à prendre d’autres mesures, dans le sens restrictif ou permissif. A en croire le site Swissinfo[2] dans un article récent, les Suisses se montrent d’ailleurs fort réticents à se masquer.

Les ambiguïtés des masques

En France, la nudité du visage est devenue depuis plusieurs années un statut défendu ou combattu pour différentes raisons, notamment politiques et religieuses. L’interdiction du voile intégral dès 2011 n’a pas manqué d’être mise en parallèle ­– de fallacieuse manière selon Le Plouc – avec le port obligatoire du masque dans les transports publics. Ainsi, Kenneth Roth, le président de l’ONG Human Rights Watch a-t-il lancé sur Twitter: L’islamophobie peut-elle être plus évidente? Le gouvernement français recommande les masques mais interdit encore la burqa. Il renvoyait son touitte vers l’article d’un journaliste du Washington Post, James Mc Aulay, les libéraux américains n’ayant jamais compris la laïcité telle qu’elle est pratiquée en France.

 Le procureur général américain Kenneth Roth est un juriste hautement estimable qui s’est notamment battu farouchement contre la fabrication et l’emploi des mines antipersonnel. Mais là, il se fourre le doigt dans le niqab car les deux masques ne sauraient être comparés : l’un ne s’impose qu’aux femmes afin de les maintenir en état de soumission, l’autre est exigé de tous les usagers des transports publics sans discrimination et dans l’unique but de contribuer à diminuer les risques de propagation coronavirale. L’un est édicté « pour toujours » ; l’autre n’est qu’une mesure de sauvegarde temporaire.

Lors de sa prise de position publique contre le voile intégral, la philosophe Elisabeth Badinter avait illustré l’importance de la nudité du visage dans la société française en s’adressant ainsi aux islamistes et autres salafistes : Sommes-nous à ce point méprisables et impurs à vos yeux pour que vous nous refusiez tout contact, toute relation, et jusqu’à la connivence d’un sourire?  

Masques « jaunes »

Dans un tout autre contexte, la question du masque et de la nudité faciale s’est reposée plus récemment, à l’occasion des manifs « Gilets Jaunes ». Depuis le 10 avril 2019, le Code pénal français (article 431-9-1) prévoit cette disposition :

Est puni d'un an d'emprisonnement et de 15.000 euros d'amende le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d'une manifestation sur la voie publique, au cours ou à l'issue de laquelle des troubles à l'ordre public sont commis ou risquent d'être commis, de dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime.

Dans ce cas-là, le fait d’être masqué est donc sévèrement réprimé par ce nouvel article qui fait partie du dispositif « anticasseur » concocté par le ministre de l’Intérieur Castaner. « Si tu veux manifester contre moi, tu dois le faire à visage découvert afin que je puisse te reconnaître et te réprimer si tu en viens à dépasser mes bornes », tel est donc le message délivré par l’Etat en l’occurrence.

Bien entendu, les trois cas – voile intégral, masque anticovid, masque de manif – ne sauraient en aucun cas être confondus. Toutefois, ils démontrent à quel point la présentation publique du visage est devenu un objet politique et qui plus est, d’un maniement délicat pour une démocratie.

Appliquera-t-on l’article 431-9-1 si « une personne aux abords immédiats d’une manifestation » a dissimulé son visage sous un masque chirurgical ? Une salafiste sera-t-elle réprimée si elle combine voile simple et masque médical, comme cela avait déjà été dénoncé en 2013 par le syndicat de policiers Alliance dans un article de L’Express[3] ?

Montrer son visage est perçu comme un acte de civilité essentiel dans nos contrées. Les mimiques, les mouvements des lèvres, les petits signes discrets, les froncements de sourcils, les multiples façons de sourire, constituent une partie essentielle du langage corporel et donc du langage tout court.

Nous allons en être privés, ce qui risque d’appauvrir encore plus la communication sociale et devenir un facteur de violence parmi d’autres. Le visage nu n’est pas seulement un objet de séduction, c’est surtout une façon démocratique, civique et respectueuse d’être au monde.

Jean-Noël Cuénod

 Illustration de la talentueuse Royale Georgette. A visiter, son site Instagram : royalegeorgette.

 [1] En Suisse, elle est fixée à deux mètres

[2] https://www.swissinfo.ch/fre/d%C3%A9bat_pourquoi-les-suisses-sont-ils-si-r%C3%A9ticents-%C3%A0-porter-un-masque-/45752460

 

[3] https://www.lexpress.fr/actualite/societe/l-interdition-du-voile-integral-contournee_1296927.html

 

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