Terrorisme islamiste : un bilan de guerre

En quarante ans, le terrorisme islamiste a provoqué la mort de plus de 170 000 femmes, enfants et hommes sur la planète. La France est le pays de l’Union Européenne le plus touché. Principales victimes : les musulmans eux-mêmes. Le laboratoire d’idées Fondapol, de tendance libérale, a dressé le bilan de cette guerre aux multiples visages.

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Intitulée Les Attentats islamistes dans le monde 1979-2019, cette étude est disponible ici (http://www.fondapol.org/etude/les-attentats-islamistes-dans-le-monde-1979-2019/). Elle nous permet de voir en face l’islamisme politique et radical dans sa réalité la plus objective (ou la moins subjective) possible.

Depuis 1979, 33 769 attentats ont été recensés, tous pays confondus, tuant 170 676 personnes. L’Afghanistan (8 460 attentats) est la première victime de l’islamoterrorisme devant l’Irak (6 265) et la Somalie (3 134). D’ailleurs, 89,1% des attentats islamistes ont été commis dans des pays musulmans. Au sein de l’Union Européenne, la France est la nation la plus concernée avec 71 attentats et 317 morts.

Les sources ? Fondapol a irrigué ses travaux par trois canaux différents : le recueil d’informations sur les attentats depuis 1979 via les moteurs de recherche, le croisement des bases de données existantes et les recherches académiques.

Quelles sont les définitions précises du terrorisme et de l’islamisme ? Pour l’un, il consiste en la menace de l’usage ou l’usage effectif de la force et de la violence illégales par un acteur non-étatique afin d’atteindre des objectifs politiques, économiques, religieux ou sociaux [1]. Pour l’autre, il désigne une tendance qui tend à exiger l’application stricte des prescriptions de la loi religieuse ou chari’a dont il considère que certaines avaient été abandonnées, de même que les principes de la foi, par divers gouvernements modernes des pays musulmans, notamment sous l’influence des pays européens, des idéologies occidentales et des mouvements réformistes[2].

Pourquoi 1979 ?

Pourquoi faire démarrer cette étude en 1979 ? Réponse de Dominique Reynié, directeur général de Fondapol :

Cette année est retenue par la plupart des spécialistes parce qu’elle solde l’échec historique du nationalisme arabe concurrencé par les mouvements d’islamisation et d’affirmation du djihadisme. Cette même année, un certain nombre d’événements précipitent cette évolution : l’intervention militaire soviétique en Afghanistan, la révolution iranienne, la signature des accords de Camp David et la prise d’otages de la Grande Mosquée de La Mecque par un groupe de fondamentalistes islamistes, en novembre-décembre 1979. Pour Gilles Kepel,(politologue français spécialiste de l’islam et du monde arabe– NDLR) ce qui se déroule cette année-là est le résultat de « la lutte acharnée que se livrent la monarchie saoudienne et l’Iran de Khomeini », mais elle est en même temps le moment d’une nouvelle confrontation indirecte entre l’URSS et les Etats-Unis.

Contrairement à une croyance persistante, le 11-Septembre 2001 n’est pas le « père » du terrorisme islamiste, ce rôle étant dévolu à la guerre en Afghanistan. Affirmation qui se démontre aisément, dans la mesure où l’instigateur des attentats du 11-Septembre, Oussama ben Laden, avait été utilisé par la CIA pour organiser la résistance afghane face à l’armée soviétique.

Une guerre ?

On peut se montrer impressionné par le nombre élevé d’attentats et de morts ou, à l’inverse, soutenir que comparée à celle d’autres conflits majeurs, cette statistique apparaît moins sanglante ; elle ne serait donc pas le signe d’une guerre proprement dite. Ce serait alors considérer le point le plus mineur de cette question. Pour déterminer un état de guerre, l’élément quantitatif demeure secondaire.

L’islamisme politique et radical s’est installé dans le paysage mondial depuis longtemps et il y a changé les habitudes de vie et les visions du monde. Il a réussi à modifier les législations de nombreux Etats démocratiques dans un sens répressif et surtout, à installer un climat de peur et de suspicion généralisée qui est en train de fissurer nos sociétés démocratiques. Un peu partout sur la planète, les islamistes dictent leur agenda. Selon des formes diverses, sur de multiples fronts, c’est toujours le même objectif qu’ils poursuivent : renverser les gouvernements en terre d’islam et déstabiliser les Etats démocratiques afin que partout triomphe la chari’a, au besoin par la violence armée et la menace.

Dès lors, parler de guerre n’est pas un abus de langage. Une guerre larvée, protéiforme, à bas bruits puis à hauts cris.

Aux extrêmes, les « idiots utiles »

Au sein même des démocraties, les islamistes peuvent s’appuyer sur des partisans mais aussi sur de nombreux alliés objectifs – expression polie pour qualifier les « idiots utiles » – que l’on retrouve principalement aux deux extrémités de l’échiquier politique.

Voyons l’extrême-droite d’abord, selon l’explication de Dominique Reynié sur « l’implacable dialectique entre populisme et islamisme » :

Une part croissante de l’opinion se croit représentée et rassurée par des chefs qui promettent d’altérer l’État de droit. Lorsque la peur passe dans les urnes (…), elle se transforme en cette force qui défait et refait la loi. La promesse de la démocratie illibérale augmente l’attractivité des programmes populistes. Islamisme et populisme se répondent et se comprennent, sans devoir se parler. Ils croissent l’un par l’autre et s’espèrent mutuellement.

On peut ajouter qu’en prenant l’ensemble des musulmans comme boucs émissaires, les partis nationalistes européens ont servi – avec une redoutable efficacité ­– les desseins de l’islamisme politique et radical en lui donnant les armes de propagande nécessaires à sa pénétration au sein des populations musulmanes d’Europe. En collant à tous les musulmans l’étiquette islamiste, les partis nationalistes (nommés « populistes ») favorisent l’émergence d’un bloc communautaire radicalisable, alors même que les musulmans sont actuellement très loin de former un ensemble soudé.

A l’extrême-gauche, du moins pour une partie d’entre elle, le spectacle est tout aussi lamentable, même s’il se déroule de façon apparemment opposée. Sous prétexte de solidarité avec la population d’origine immigrée, de nombreux responsables (enfin si l’on ose dire…) politiques ont jeté à bas les principes de la laïcité, pourtant seule garante de la cohésion sociale et de la défense des droits individuels contre l’obscurantisme communautaire. En perte de vitesse, cette extrême-gauche affolée tente de séduire l’électorat musulman en soutenant des revendications communautaristes comme le port du voile islamique, notamment.

 Pour paraphraser Churchill, en voulant conquérir des électeurs, l’extrême-gauche sacrifie une partie de ses principes mais en fin de compte, elle risque de perdre ses électeurs en même temps que ses principes. Car une grande partie des citoyens de religion musulmane rejettent le communautarisme. Pourtant, cette tendance funeste déborde de l’extrême-gauche pour atteindre les grands partis de gauche. On l’a vu à Genève avec la consternante prise de position des partis socialistes et verts contre la Loi sur la Laïcité de l’Etat[3].

A l’extrême-droite comme à l’extrême-gauche, le cynisme électoral rejoint la stupidité stratégique.

Après quarante ans de terrorisme islamiste, l’enquête de Fondapol invite au bilan. Force est de reconnaître qu’il n’est pas favorable à la cause de la démocratie qui se voit partout attaquée à la suite des actes islamoterroristes. Cela dit, la défaite n’est pas une fatalité. Mais pour se ressaisir, il convient de s’appuyer sur les éléments fondamentaux qui guident la vie dans un Etat de droit. A savoir, la défense irréductible de la liberté de conscience et la primauté de l’individu sur le groupe. En sapant ces piliers, c’est toute la maison qui va s’effondrer.

Jean-Noël Cuénod

[1] Définition élaborée par le National Consortium for the Study of Terrorism and Responses to Terrorism – START.

[2] Janine Sourdel et Dominique Sourdel (dir.), Dictionnaire historique de l’islam, PUF, 1996, p. 411

[3] Heureusement, le peuple n’a pas suivi en adoptant la loi par 55,1% des voix par votation en février dernier.

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