Israël-Palestine : jeux dangereux à Riyad

Les affrontements entre l’armée israélienne et les militants du Hamas à la frontière de Gaza placent l’actuel pouvoir saoudien dans une zone pleine de périls. Riyad n’a condamné Israël que du bout des lèvres, bien forcé de satisfaire à ce minimum syndical pour ne pas trop faire jaser dans le camp arabo-musulman.

Le prince héritier saoudien MBS bientôt dans la tourmente? Le prince héritier saoudien MBS bientôt dans la tourmente?
Sous l’impulsion du prince héritier Mohamed Ben Salman – présenté sous le sigle MBS pour faire moderne –  l’Arabie Saoudite a pris pour ennemi principal l’Iran quitte à ménager l’Etat d’Israël, voire à collaborer avec cet ancien adversaire afin de contrer les offensives chiites de Téhéran qui menacent en Syrie, au Liban et même à l’intérieur de la pétromonarchie (cf. le papier précédent). C’est dire si la tension qui règne sur la frontière entre Israël et Gaza tombe au pire moment pour le nouvel «homme fort» qui se rêve en réformateur audacieux de la plus rétrograde des monarchies.

Le fils du roi Salman détient actuellement les principaux leviers de commande dans son pays : président du Conseil économique et de développement, ministre de la Défense, vice-premier ministre et surtout prince héritier. Comme son père, âgé de 82 ans, souffre de la maladie d’Alzheimer, Mohamed ben Salman (bientôt 33 ans) est donc le vrai patron du Royaume.

Pour parvenir à cette place, MBS a dû livrer une sorte de coup d’Etat plus ou moins feutré dès le 21 juin 2017. Ce jour-là, son cousin Mohamed ben Nayef, ministre de l’intérieur et prince héritier (59 ans), est destitué de toutes ses charges par signature du roi Salman. Qui nomme aussitôt son fils Mohamed comme héritier en titre. Afin d’asseoir son pouvoir, MBS entreprend une vaste purge sous prétexte de lutte contre la corruption ;  elle aboutit à la fin de l’an passé au limogeage ou à l’arrestation d’une dizaine de princes, de ministres et d’hommes d’affaire. Message reçu : les cousins évincés ne mouftent plus. Mais, sans doute, n’en pensent-ils pas moins.

Le jeune prince héritier a entrepris quelques réformes de sociétés – la conduite automobile autorisée pour les femmes, l’ouverture de cinémas – qui font rire les Occidentaux par leur caractère ultra-bénin mais qui doivent certainement choquer une partie au moins des classes dirigeantes saoudiennes. De plus, MBS plaide pour un islam « ouvert » et tolérant envers toutes les religions. De quoi faire grincer les dents dans ce Royaume où l’intégrisme islamiste a toujours régné sur les esprits.

En un an de pouvoir effectif, le prince héritier s’est donc fait une série d’ennemis au sein de la famille royale et des instances religieuses. Dès lors, la cause palestinienne risque de devenir l’élément fédérateur de toutes ses oppositions pour l’instant souterraines. Phare de l’islam sunnite, l’Arabie Saoudite est doublée par le régime chiite d’Iran dans la défense d’autres sunnites, les Palestiniens, ce qui ne manquera pas de provoquer l’ire d’une partie au moins des Saoudiens. Pour l’instant, MBS s’appuie sur les couches dirigeantes les plus jeunes et les plus modernistes qui ne soucient guère du sort des Gazaouis. Mais si les tensions devaient encore s’accentuer entre Israël et les Palestiniens, la position éminente du prince héritier en serait affaiblie, ce qui induirait ses adversaires à tenter de le détrôner avant même qu’il ne soit roi, déstabilisant ainsi l’un des principaux fournisseurs d’énergie de la planète.

Jean-Noël Cuénod

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