Les maux des mots en politique

Rien de tel qu’une campagne électorale pour constater à quel point les mots ont été vidés de leur substance première afin d’être rempli d’insignifiances. Les termes de « capitalisme » ou « aliénation» souffrent, notamment, de ces maux des mots. Le virus coupable s’appelle « euphémisation ».

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Par une sorte d’entente tacite et sans doute inconsciente – évitons d’un pas léger le gouffre des complots – les communicants au service des politiciens et les membres de la caste médiacrate s’efforcent de remplacer les « mots qui font mal » par des édulcorants rhétoriques. Car ils ont l’oreille sensible et bien vite écorchée.

Ainsi, faut-il bannir du vocabulaire convenable, les termes de « capitalisme » et d’  « aliénation », entre autres. Trop connotés vieux marxiste qui sent la pipe froide, ces vocables. On remplace donc « capitalisme » par « libéralisme ».  Et d’un coup, on transforme le « capital », qui renvoie à l’image désastreuse d’un monstre froid et sanguinaire, en « liberté », évocation tellement plus positive, enthousiasmante, émoustillante. Et voilà le vilain capitalisme revêtu d’une jolie robe de printemps. Même la gauche tombe dans le panneau en ne luttant plus « contre le capitalisme » mais « contre le libéralisme ». Ah bon ? Elle en veut à la liberté, la gauche ? Elle ignore le capital ?

Derrière cette torsion des mots, il y a l’idée développée durant la Guerre Froide et présentée pendant des décennies comme une évidence dans le camp occidental : le capitalisme est indissolublement lié à la liberté d’entreprendre, elle-même rattachée tout aussi consubstantiellement à la liberté individuelle et, partant, à la démocratie.

« Si vous enlevez le capitalisme vous perdez la liberté d’entreprendre, si vous perdez celle-ci vous perdez la liberté individuelle et la démocratie tombera au même moment. Regardez donc de l’autre côté du Rideau de Fer ! » Le « capitalisme » et le « libéralisme » furent ainsi présentés comme de parfaits synonymes. Dès lors, le glissement du « capitalisme » au « libéralisme » s’est développé progressivement jusqu’au remplacement de l’un par l’autre. On pourrait situer cette substitution à la chute de l’empire soviétique, présenté comme le triomphe du « libéralisme » sur le « totalitarisme ».

Pourtant ce lien a perdu toute pertinence lorsque la Chine communiste s’est lancée – avec quel succès ! – dans le capitalisme. Certes, la liberté d’entreprendre y est reconnue mais il faudrait plutôt parler d’une liberté conditionnelle, placée sous le regard sourcilleux du Parti communiste. Quant à la liberté individuelle, elle reste confinée dans l’ombre du laogai, le goulag chinois. Et ne parlons pas de démocratie. Il était donc démontré, in vivo, qu’un pays pouvait développer le capitalisme en l’absence de liberté. Cela n’a pas empêché que le mot « libéralisme » continue à être employé pour se substituer à ce « capitalisme » qu’on ne saurait nommer.

Cette persistance, malgré l’exemple chinois, est due à de nombreux facteurs dont, sans doute, la force des habitudes, le rejet de tout ce qui pouvait rappeler l’ancien « socialisme réel » et surtout, la volonté d’euphémiser tous les mots qui pourraient provoquer le dissensus.

L’  « aliénation », elle aussi, n’est plus utilisée par les gros médias, pour les mêmes raisons, car ce mot est également lié au marxisme tombé en désuétude. Il faut dire que les significations de ce terme sont nombreuses, de l’ « aliénation mentale », considérée comme une affection psychique, à l’ « aliénation juridique », relatif au transfert de propriété. Dans son sens social et philosophique, il s’agit – puisqu’il faut le rappeler ! – de la dépossession d’un individu de ce qui fait sa force, voire tout son être, au profit d’une entité. Par quel euphémisme a-t-il été remplacé ? Par rien, contrairement au terme « capitalisme ». Sans doute contient-il en lui une charge explosive qui ne peut être désamorcée que par le silence.

Il est piquant de constater que ce mot est jeté au rebut au moment même où l’aliénation s’est accélérée par le truchement des nouvelles technologies et autres réseaux sociaux. Entre la précarité de l’emploi, la manipulation des émotions via les réseaux sociaux et les nouvelles technologies, la mise en place d’un imposant arsenal de crétinisation médiatique, la dépossession des individus devient le lot quotidien. Mais surtout ne pas appeler cette chose par son nom ! Celui qui la nommerait prendrait aussitôt conscience de son existence. Or, la société médiamercantile du capitalisme financier ne veut surtout pas d’une telle prise de conscience qui risquerait de mettre en péril son actuelle dénomination. Les mots ne sont jamais anodins. Ils peuvent tuer, sauver, emprisonner, libérer.

Impossible de conclure sans évoquer Albert Camus et sa véritable formule, maintes fois travestie, elle aussi. Dans une étude publiée à la fin de la Seconde Guerre mondiale par la revue de Pierre Seghers Poésie 44, le philosophe évoque un autre penseur, Brice Parain :

L'idée profonde de Parain est une idée d'honnêteté: la critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et que nous devons leur être fidèles. Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde.Et justement la grande misère humaine qui a longtemps poursuivi Parain et qui lui a inspiré des accents si émouvants, c'est le mensonge.

Jean-Noël Cuénod

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